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« Je ne suis pas là pour nuire aux fonctionnaires »

23 décembre 2006, 20:00

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Votre extrême sévérité à l?égard du ministère des Affaires étrangères dans votre rapport a surpris. Qu?est-ce qui vous a poussé à malmener cette institution à ce point ?

Je ne l?ai pas malmenée. J?ai plutôt exposé clairement les faits. Et je dois dire que c?est la première fois qu?on répond à mes observations et à mes recommandations avec autant de nonchalance. J?ai, à plusieurs reprises, informé le chef de cabinet du ministère de la situation. Je lui ai expliqué que je ne suis pas là pour nuire aux fonctionnaires, mais pour les aider. Parfois en voulant se défendre à la suite d?observations, on a tendance à répondre à moitié ou à contester les faits qui ont été avancé dans un rapport.

Dans ce cas, comme dans tous les autres, je donne une dernière option au département de me dire si la version que je vais inclure dans mon rapport est la bonne. Mais on a tout changé cette fois, en voulant me démontrer que mes observations ne tenaient pas la route.

C?est un peu un avertissement aux autres ministères que vous lancez?

C?est un signal. Mais je dois dire que je n?ai pas eu de problèmes de ce type avec les autres ministères. Ils ont collaboré pleinement.

Les points que vous avez relevés au ministère des Affaires étrangères, notamment les abus de certains ambassadeurs, sont très graves. Quel sui-vi attendez-vous ?

J?espère tout d?a-bord ne pas avoir à relever des cas similaires à l?avenir. Je suppose que si je constate de telles pratiques en tant qu?auditeur externe, de l?intérieur, les auditeurs doivent avoir une vue plus précise de ce qui se passe dans ce ministère. J?espère qu?ils prendront les mesures qui s?imposent pour que cela ne se reproduise plus !

Peut-on en déduire que vous n?avez pas tout vu, et se peut-il qu?il y ait d?autres abus ?

Oui, d?une certaine façon, c?est possible. Et il faut préciser que lors d?un exercice d?audit, on n?examine pas tous les documents. Nous utilisons un système d?échantillonnage. Avec celui-ci nous parvenons à déceler la majorité des problèmes. Mais si, avec un échantillon, nous arrivons à détecter ce genre de pratique, ceux qui sont sur place doivent pouvoir tout relever.

Dans ce cas, on comprend que ce sont les fonctionnaires qui sont en cause. Mais tout ministre responsable ne doit-il pas être à l?affût de telles dérives dans l?administration qu?il dirige ?

Je ne crois pas que le ministre est à blâmer. Si on se fonde sur les principes de Corporate Governance, le rôle du ministre et de celui du chef de cabinet sont bien distincts. Ce dont nous parlons dépend du chef de cabinet. Le ministre peut même ne pas être au courant de ces pratiques. C?est une question d?ordre administratif. Et non de politique générale, pour laquelle le ministre est responsable. Le chef de cabinet aurait dû toutefois informer le ministre des décisions qu?il a prises. Mais je ne peux dire si le ministre savait, je ne l?ai jamais rencontré pour lui demander cela.

« Je n?aime pas avoir les mêmes problèmes qui reviennent. C?est au gouvernement de faire le nécessaire. »

Justement, est-ce que certains mi-nistères essaient de vous influencer ou de vous de-mander de modifier vos commentaires quand vous leur envoyez vos observations préliminaires ?

Cela arrive. Per-sonne n?aime être critiqué. Nous écoutons et nous discutons des points litigieux objectivement, et, le plus souvent par courrier. Si un commentaire de l?administration est justifié, ou un mot que nous utilisons prête à confusion, nous revoyons volontiers ensemble certains aspects des rapports. Mais le contenu du rapport reste toujours à ma discrétion.

Recevez-vous des appels de ministres mécontents des critiques que vous adressez à leur administration ?

Jusqu?à aujourd?hui, mon département n?a jamais reçu, à ma connaissance, l?appel d?un ministre pour demander qu?on réécrive ceci ou qu?on édulcore cela.

Depuis quatre ans, vous recommandez aux pouvoirs publics la plus grande prudence dans l?élaboration et l?exécution des projets de développement. Or, les mêmes dérives sont systématiquement constatées. Vous sentez-vous utile ?

Malheureusement, je ne suis là que pour recommander. Je n?aime pas avoir les mêmes problèmes qui reviennent. C?est au gouvernement de faire le nécessaire. Je ne dis pas qu?il n?y a aucune avancée, mais il existe des progrès qui sont faits ici, alors que les choses stagnent ailleurs.

Pour les projets de développement, je sais que le ministère des Finances fait des efforts pour les contrôler. Mais il y a des éléments qui empêchent un meilleur monitoring : notamment le manque de personnel qualifié au ministère des Infrastructures publiques. Souvent aussi, le client qui commande des équipements ne sait pas exactement de quoi il a besoin. C?est surtout le cas avec les équipements high-tech.

On en arrive à ces situations ubuesques où il faut faire venir des experts étrangers pour dire aux techniciens locaux de quoi ils ont besoin?

Parfois oui. Mais pas nécessairement. Prenons un exemple. Le ministère de la Santé décide de commander un appareil de radiographie. C?est normal qu?il choisisse du matériel dernier cri. Mais à Maurice le radiologue en chef ne sait souvent pas grand-chose sur les dernières nouveautés. Et pourtant, c?est à lui qu?on demande de fournir les spécifications de l?équipement à acheter.

Puisqu?il est profane, il va bouquiner, demander des renseignements aux fournisseurs qui ne vont pas se faire prier pour le mener en bateau s?ils le peuvent. Des cas comme celui-ci, où nous péchons par manque de savoir-faire, se répètent souvent.

Quand on adopte cette méthode, il faut s?attendre à ce que les problèmes arrivent en même temps que le matériel commandé car les spécifications ne sont souvent pas appropriées pour Maurice. On se retrouve éventuellement sans personnel qualifié ou formé pour manier l?appareil. Il arrive même qu?on commande un matériel au fournisseur et qu?on en reçoive un autre au final !

C?est affolant?

Et ce n?est pas du jour au lendemain qu?on va régler ce genre de problèmes.

Et avec l?expérience, pensez-vous que l?État contrôle mieux son train de vie au fil des années ?

Il y a un contrôle. Par exemple, si on tient compte des budgets de fonctionnement, le contrôle est bon, sauf dans quelques cas sur les factures de téléphone ou les heures supplémentaires. Et je comprends que parfois, on n?a pas trop le choix.

Il est parfois plus judicieux et rentable de payer des heures supplémen-taires au lieu de recruter plus de gens. Il m?arrive de critiquer le volume d?heures supplémentaires payées, mais il n?est pas toujours possible d?empêcher cette pratique. Comme je le dis souvent, ce ne sont pas les budgets de fonctionnement qui posent problèmes mais bien les gros projets de développement.

Au début de l?année, la création d?« Audit Committees » au sein des ministères à été annoncée, et ce, pour surveiller les dépenses. Avez-vous pu constater des améliorations à la suite de cette initiative ?

Il est trop tôt pour en déterminer les effets. J?ai reçu, jeudi, un premier rapport de l?Audit Monitoring Committee, qui chapeaute les comités d?audit des ministères. Je trouve que ce comité fait un bon travail et propose des recommandations intéressantes.

Vont-ils aider les ministères à faire des économies, ou plutôt à les rendre plus efficients dans la gestion de leurs ressources ?

Je ne suis pas trop d?accord pour qu?on répète à longueur de journée que le gouvernement dépense trop en budget courant et qu?il faut diminuer les dépenses. Presque aucun ministère ne reçoit les dotations qu?il demande initialement ! Il faut plutôt améliorer les pratiques, l?efficience et le service. Comme directeur de l?Audit, j?accorde beaucoup d?intérêt à cet aspect-là.

Vos recommandations sont suivies par le « Public Accounts Commitee » (PAC). Or, on ne l?entend pas beaucoup. Êtes-vous satisfait de la manière dont vos conclusions sont suivies au Parlement ?

Le PAC fonctionne d?après les standing orders de l?Assemblée nationale. Et je crois qu?il est temps de donner plus d?importance à ce comité qui étudie en détail les rapports de l?Audit et qui fait des recommandations parfois solides au Parlement. Mais beaucoup de rapports du PAC n?ont pas eu de suite.

Comment faire pour lui donner plus d?importance ?

Un PAC est supposé avoir les renseignements qu?il demande et faire des recommandations que les pouvoirs publics sont tenus de rendre concrètes. Mais à Maurice, du côté de la mise en application par le gouvernement des recommandations du PAC, je n?ai pas vu grand-chose. Pourtant, dans d?autres pays, c?est illégal de ne pas prendre en compte les rapports de tels organismes.

« Il est parfois plus judicieux de payer des heures supplémentaires au lieu de recruter plus de gens. »

Il paraît que le PAC est encore en train d?examiner le rapport que vous avez soumis en 2004?

Oui, dernièrement il se penchait sur les rapports de 2003-2004 et 2004-2005. C?est là où je crois qu?il faut lui donner plus d?importance. Qu?il se réunisse tous les jours, s?il le faut durant une journée ! Jusqu?ici, c?est une fois par semaine pendant deux heures. Toutefois je dois dire que l?actuel comité va au fond des choses.

La PAC est constitué de membres du gouvernement et de l?opposition. Les uns veulent descendre un bilan, les autres veulent le présenter sous le meilleur jour possible. C?est une recette pour la paralysie, non ?

Ce n?est pas la réalité. Quand on est au PAC, on fait partie d?une équipe, on oublie qu?on est de l?oppo-sition ou du gouvernement. Ici, ce sont les parlementaires contre les fonctionnaires. Ils agissent ensemble sans clivages !

■ Propos recueillis par Rabin BHUJUN

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