Publicité
Alex Bhujoharry : de la dèche au premier lauréat
Par
Partager cet article
Alex Bhujoharry : de la dèche au premier lauréat
Atteint d?ostéoarthrite, Julius Alex Bhujoharry touche le fond de la mouise quand, cloué au lit, il assiste, impuissant, au démembrement de son collège Saint-Louis, en attendant que ses créanciers deviennent charognards. Il tombe si bas qu?il est contraint d?accepter un emploi de professeur d?anglais au Collège Jean-Lebrun que fonde Esprit Dennemont, en janvier 1932. Celui-ci fait ses premières armes au collège Royal de Curepipe, puis à la /School/ de Port Louis, sans être confirmé à son poste. Las des mesquineries administratives, il démissionne et fonde son collège qu?il installe à l?angle des rues Suffren et Pope-Hennessy.
Octobre 1932, Arthur Bhujoharry tend la perche de réconciliation à son fils, Alex. Il se fait vieux. Sa santé décline. La direction du collège, portant son nom, s?en ressent. Il lui confie la barre. Il était temps. Le collège Bhujoharry ne compte plus qu?une centaine d?élèves. Des régulateurs éducatifs, ne connaissant que la notion de ?performance? et ignorant le sens du mot ?pédagogie? auraient, aujourd?hui, ordonné la fermeture immédiate d?un tel établissement scolaire.
Arthur s?en va vivre chez son fils, Octave où il meurt à l?âge de 75 ans. Alex est contraint de trouver un local moins cher pour le collège familial mais aussi moins spacieux, à l?angle des rues de la Corderie (aujourd?hui Eugène-Laurent) et d?Estaing. Il a 26 ans et depuis quelque temps ne pense plus qu?à ses élèves et à leurs devoirs. Il songe aussi à fonder un foyer. Elle... s?appelle Gabrielle. Elle est la fille de M. Ludovic Nadeau, un habitant de la rue d?Entrecasteaux. Les revers de fortune sont tels qu?Alex et Gabrielle doivent attendre décembre 1936 pour se marier à l?église de l?Immaculée-Conception. Leur mariage sera toutefois assombri par le récent décès de Lewis, le frère aîné d?Alex.
Bien qu?il soit davantage lettres que chiffres, Alex parfait ses connaissances en comptabilité afin de pouvoir en donner des leçons qui sont, paraît-il, très payantes. Il décroche en deux ans un Higher Diploma in Accountancy. Il acquiert, aussi vite, une réputation d?excellent professeur de comptabilité. Les résultats de ses élèves aux examens sont remarquables. Le nombre d?élèves augmente de nouveau Les locaux de la rue de la Corderie deviennent trop exigus.
Quand éclate la Seconde Guerre mondiale, le 3 septembre 1939, le collège Bhujohary est un des meilleurs collèges de garçons de l?île.
Alex Bhujoharry revient d?un match de football, disputé, comme il se doit à l?époque, aux Casernes centrales. Il remonte la rue Saint-Georges. Son attention est soudain attiré par une enseigne : ?Maison à louer !? Il s?agit d?un solide bâtiment à étage avec grande cour et dépendance au fond. Le propriétaire en est M. Sockalingum Appasamy. Le loyer est de Rs 80 par mois. Une aubaine ! L?affaire est conclue sur le champ. Début mars 1938, le collège Bhujoharry en occupe le rez-de-chaussée et la famille l?étage. Le lendemain de l?installation, les voisins accourent : ?Comment ? Vous occupez cette maison ! Avec un bébé (Ginette) de surcroît ! Ne savez-vous pas qu?elle est hantée ?? Les Bhujoharry, famille, enseignants, élèves, attendent toujours la première apparition du fantôme allégué de la rue Saint-Georges.
Les succès obtenus par les élèves du collège aux examens du /Senior Cambridge/ sont exceptionnels. La rentrée 1939 se présente sous les meilleurs auspices possibles. Le nombre d?élèves double tout simplement. Le collège recrute MM. Benoît Manève, France Panier, Renel Pointu et Mlle Jeanne Bhujoharry à qui il confie les élèves de /Form/ I. Alex Bhujoharry fait merveille. Il est au four et au moulin, avec le même succès charismatique. Les admissions se multiplient. Le collège peut même s?offrir désormais le luxe inestimable d?admettre des élèves, même si leurs parents ne peuvent s?acquitter régulièrement des frais de scolarité. Une tradition philanthropique qui n?est pas prête de s?arrêter. Sous des dehors autoritaires se cache un c?ur débonnaire. La voix souvent tonnante sait autant encourager.
Quand éclate la Seconde Guerre mondiale, le 3 septembre 1939, le collège Bhujoharry est un des meilleurs collèges de garçons de l?île avec le Royal de Curepipe, la /School/ du Port Louis, le Saint-Joseph de Curepipe et le Saint-Esprit qui ouvre tout juste ses portes aux Quatre-Bornes, à grands renforts de prêtres étrangers. Le Bhujoharry compte désormais un bon demi-millier d?élèves dont des pensionnaires internes, en dépit des difficultés des jours de guerre et les contraintes imposées par le rationnement général. Ce surcroît d?élèves et de pensionnaires oblige la famille Bhujoharry à évacuer l?étage pour aller s?installer un peu plus loin au 36, rue Saint-Georges.
Le gouverneur Mackenzie-Kennedy invite Alex Bhujoharry à faire partie du Comité de l?Instruction publique. Il y siège durant trois ans. Entre-temps, le Higher School Certificate remplace la English Scholarship. L?attribution des bourses d?Angleterre se répartit désormais en deux catégories d?élèves : ceux du collège Royal et ceux des autres collèges.
En décembre 1947, trois élèves du Bhujoharry ont l?étoffe d?un lauréat de la Bourse d?Angleterre : Guy Balancy, Mosaheb et Veerasamy Naiken. Ce dernier sort en tête de liste. Les autorités signalent qu?il lui manque un demi-point pour pouvoir décrocher la Bourse d?Angleterre. Tout paraît perdu. Alex Bhujoharry ne baisse pas les bras pour autant. Il entreprend des démarches auprès de tous ses amis politiciens : Raoul Rivet, Edgar Laurent, Goolam Mahomed Dawjee Atchia, Maurice Curé, Renganaden Seennevassen. Le plus sérieux et le plus efficace demeure quand même Jules Koenig. Il étudie soigneusement le dossier et plaide devant qui de droit la cause de Veerasamy Naiken. Les autorités capitulent et lui accordent enfin sa bourse d?études supérieures, la première revenant à un élève ne dépendant pas du Collège Royal. Pour le collège Bhujoharry c?est la consécration amplement méritée. Alex Bhujoharry n?oubliera jamais ce qu?a fait Jules Koenig a pour Naiken, pour son collège et ses élèves.
Des anciens élèves d?Alex Bhujoharry sont depuis devenus des prêtres, des écrivains, des enseignants, des fonctionnaires, des travailleurs sociaux, des cadres du secteur privé, des professionnels, des conseillers municipaux, des députés, des ministres, des journalistes des ambassadeurs. Tous confessent qu?à la base de leur vocation, de ce qu?ils sont devenus, il y a un pédagogue né, un homme dans le sens le plus noble du terme, un roseau pensant, se nommant Julius Alex Bhujoharry.
Mais l?histoire ne s?achève pas là car ce pédagogue charismatique doit encore devenir un des politiciens les plus populaires des années 1950.
Récit biographique à suivre donc.
Publicité
Publicité
Les plus récents