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Le temps de la consommation
<B>Par Eric NG PING CHEUN
En ce mois de festivités, l?heure est à la consommation. Les entreprises locales en profitent pour stimuler la vente et améliorer leur trésorerie après des mois creux. Dans un contexte où la demande se montre chancelante, il ne serait pas judicieux de brandir l?épouvantail de l?inflation pour décourager les ménages à consommer. Rien ne prouve d?ailleurs, au plan conceptuel et empirique, que la consommation de décembre serait le facteur principal des poussées inflationnistes.
Conceptuellement, l?inflation se mesure sur une année. Elle se définit comme une hausse continue du niveau général des prix. On dit ?continue? parce qu?on ne considère pas comme de l?inflation un mouvement de hausse qui a lieu une fois pour toutes, par exemple celui des prix des légumes après le passage d?un cyclone. On dit ?général? parce qu?on prend la moyenne des prix, de ceux qui montent et de ceux qui baissent.
Il y a inflation quand un accroissement de la demande fait croître l?augmentation des prix. Or c?est rarement le cas pour la plupart des produits qui sont consommés en décembre. Au contraire, c?est la baisse des prix qui fait accroître la demande, et cela est sain pour l?économie, car on a une croissance non inflationniste.
Empiriquement, le mois de décembre est caractérisé par la baisse des prix de vente des produits qu?on achète particulièrement en fin d?année : c?est la période des promotions. Ce mouvement déflationniste touche surtout les boissons alcoolisées : leur indice des prix de consommation diminua par 1,7 point entre novembre et décembre 2005, et par 0,8 point entre novembre et décembre 2004.
Si l?on suit l?évolution de l?indice global des prix de consommation, on remarquera que la plus forte hausse mensuelle intervient en octobre (0,9 point en 2005 et 1,5 point en 2004) plutôt qu?en décembre (0,7 point en 2005 et 0,3 point en 2004).
D?autre part, au cours des quatre dernières années, ce n?est pas le quatrième trimestre qui a vu la plus vive progression de la consommation privée. En 2005, le plus fort taux de croissance réelle de la consommation des ménages fut enregistré au premier trimestre (8 %) ; en 2004, au deuxième trimestre (9,2 %) ; en 2003, au troisième trimestre (7,2 %) ; en 2002, au deuxième trimestre (4,3 %).
Dans l?optique de la production nationale, la structure de notre économie est telle que l?activité est souvent la plus intense au dernier trimestre de l?année. Là, bénéficiant de la haute saison touristique et des fêtes de fin d?année, les taux de croissance réelle du commerce de gros et de détail, du tourisme, du transport et des services financiers sont souvent très élevés.
De plus, le Bureau central des statistiques écrit ceci dans son dernier numéro des Quarterly National Accounts : ?Quarterly data for the years 2002 to 2005 indicate that around 23% of the annual GDP was produced in the first quarters, 24% in the second quarters, 25% in the third quarters and 28% in the fourth quarters.?
Donc, il faut laisser la croissance économique suivre son cours naturel durant toute l?année. Il n?y a pas lieu de juguler la croissance à une période spécifique de l?année. Toute personne est libre de sa consommation.
Du reste, les habitudes de consommation des Mauriciens ont changé par rapport à la décennie 1980. De nos jours, ils consomment tout au long de l?année et ne concentrent pas leurs achats en décembre. Aussi, la modernisation de la vie a modifié la structure des dépenses : on n?a pas à attendre la Noël avant d?offrir un portable plutôt qu?un ballon de foot à un adolescent.
S?il arrive que les gens dépensent le plus au dernier mois de l?année, ils savent vite rattraper l?épargne qu?ils ont sacrifiée. C?est ce qu?indique le ratio entre les dépôts des comptes d?épargne et la monnaie en circulation. Sur la base des chiffres publiés par la Banque de Maurice, ce ratio baisse à 5,6 en décembre 2005, mais remonte à 6,1 en janvier et à 6,5 en février 2006.
Que les salariés dépensent totalement ou partiellement leur boni de fin d?année n?est d?aucun intérêt. Qu?on vive au-dessus de ses moyens est un comportement qui n?est pas nécessairement le plus répandu en décembre. Le véritable enjeu, c?est d?évaluer l?impact des liquidités injectées à cette période de l?année.
L?inflation est le résultat de ?too much money chasing too few goods?, une formule célèbre qui vient de John Maynard Keynes. Le boni du ?treizième mois? induit-il une création monétaire excessive par rapport à la valeur des biens et services produits ? Certains économistes préconisent d?étaler le montant de ce boni de façon équitable sur les douze mois de l?année, plutôt que d?en accorder la totalité en décembre.
Une telle politique, qui toucherait tous les secteurs, ne résoudrait pas le problème de l?inflation, mais l?aggraverait tout en favorisant le chômage. D?abord, la base monétaire, constituée des crédits de la Banque centrale au gouvernement et aux banques, augmenterait de façon continue. Or la source de l?inflation, c?est la base monétaire qui, via le multiplicateur monétaire, fait accroître la masse monétaire.
Ensuite, répartir le boni du ?treizième mois? sur toute l?année équivaudrait à accorder une hausse salariale de 8,3% (un douzième) à tous les employés. Ce serait une sorte de deuxième compensation salariale, plus large que la première ! Cela empirerait le problème de l?inadéquation entre salaire et productivité, cause principale du chômage. De nombreuses entreprises fermeraient leur porte bien avant la fin de l?année. Sous le présent système, on peut toujours lutter pour rester en vie jusqu?à la mi-décembre...
?Consommez !? est peut-être un mot d?ordre provocant, mais il est le bienvenu en décembre, quand les prix de vente sont à la baisse.
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