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Les taxis d?hôtels s?emballent

2 décembre 2006, 00:00

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La bagarre a tout d?un affrontement idéologique. Elle dresse les taxis d?hôtels contre les voyagistes. Les petites gens contre les capitalistes. Les politiquement influents contre les politiquement indéfendables? Et comme dans toute guerre, il y a des victimes collatérales. Ici, c?est le tourisme, le seul pilier économique qui prospère en ces temps difficiles, qui risque de prendre un coup fatal. Surtout si le gouvernement continue à faire l?autruche.

Les scènes sont presque quotidiennes. Les véhicules se rendant aux hôtels pour emmener les touristes en excursions doivent braver le contrôle des taxis basés sur place. Les transports parés du logo et des couleurs des voyagistes passent généralement. Les taxis et cars de location non. Pris en sandwich entre les deux, les hôteliers tentent de jouer aux médiateurs. Mais les ranc?urs sont tenaces et les cadres qui sont perçus comme n?étant pas neutres y laissent des plumes.

Les chauffeurs de taxis d?hôtels vérifient les documents attestant que les services des concurrents ont été retenus d?avance. Ils se montrent suspicieux et questionnent même la validité de ces vouchers, craignant que le porteur n?ait fabriqué des faux? Trois fois sur quatre, ils leur barrent l?entrée, les intimident et les obligent à rebrousser chemin. Ces scènes se déroulent souvent sous les yeux du touriste. Certains d?entre eux ont d?ailleurs consigné des dépositions à la police et ont officiellement protesté.

Mais la police est impuissante. Celle de Belle-Mare, région du pays où le foyer de contestation brûle le plus ardemment, s?est résolue à jouer les pacificateurs. Hôteliers, voyagistes et chauffeurs de taxis d?hôtels vont faire des dépositions presque tous les jours pour se plaindre des uns et des autres. Les chauffeurs de taxi ont à eux seuls consigné pas moins de 75 dépositions à la police en environ une semaine !

À la base du contentieux, un problème récurrent de non-respect des règles régissant l?opération des taxis. Le Road Traffic Act prévoit que chaque taxi est assigné à un endroit précis à partir duquel il doit opérer. Il n?est pas autorisé à aller solliciter des clients ailleurs. Cependant, il peut accepter un client d?ailleurs si celui-ci a réservé ses services d?avance. Les voyagistes s?appuient sur cette provision pour retenir les services d?un certain nombre de taxis «externes».

Les taxis basés à la porte des hôtels voient ces taxis d?ailleurs venir systématiquement leur piquer «leurs» clients. «Cela nous serait parfaitement acceptable si aucun taxi n?était plus disponible sur place. Le client ne doit pas souffrir d?un service inadéquat. Mais comment y agréer quand nous passons des journées entières et même des semaines sans la moindre sortie, cloués à la base ? Nous avons nos familles à nourrir», relève Devanand Pothiah, assistant secrétaire général de la General Taxi Owners Union.

Le voyagiste sous-traite généralement à un certain nombre de chauffeurs de taxi avec lesquels il a tissé de vieilles relations de travail. Il sait pouvoir compter sur eux. Il connaît aussi le niveau de service auquel il peut s?attendre. Voilà pourquoi il préfère avoir affaire à eux plutôt qu?à des inconnus.

Formés à la culture de la maison

«Vingt-cinq taxis collaborent avec nous depuis des dizaines d?années. Nous les avons formés à la culture de la maison. Ils sont présentables, parlent bien l?anglais et le français et ont une bonne connaissance du pays. Ils ont une bonne tenue sur la route et ne vont imposer aucun détour imprévu au client sur l?itinéraire que nous lui avons préparé. Il sait que si un client se plaint de lui, il risque la suspension», explique un voyagiste.

Les chauffeurs de taxi d?hôtels avancent qu?ils peuvent offrir le même service. Ils demandent à être formés et intégrés dans le système. «Nous devons avoir priorité sur les taxis externes car nous sommes tenus par la loi à travailler ici. Nous ne pouvons pas faire comme nos concurrents en allant à notre tour solliciter des clients en ville ou ailleurs», dit leur porte-parole.

Un voyagiste a essayé de trouver une solution de compromis et a invité des représentants des taxis d?hôtels à venir discuter d?un accord de travail. Ceux-ci ne sont jamais retournés à la table de négociations. «Ils veulent nous faire travailler gratuitement», s?indigne Devanand Pothiah.

«Ils veulent nous dicter», s?emportent les voyagistes. Clairement, il y a là un compromis à trouver. Les hôteliers conseillent aux voyagistes d?y trouver une solution. «Je peux comprendre les chauffeurs de taxis, même si je condamne le recours à la violence. Les voyagistes doivent leur faire une offre digne», avance un responsable d?hôtel impliqué dans la gestion de la crise. Personne ne veut parler à visage découvert. La situation est trop tendue et les dérapages sont imprévisibles, estime-t-on.

Tous les hôteliers ne pratiquent pas le même recul. Certains en essuient les conséquences. Dans une déclaration faite à la police, Rajen Cunniah à qui l?hôtel Coco Beach avait confié la gestion de la crise, a accusé des chauffeurs de l?avoir giflé. Les principaux concernés nient et l?accusent d?abuser de sa position. D?autres administrateurs d?hôtels sur le littoral Est ont également eu maille avec des chauffeurs remontés à bloc.

L?Association of Inbound Operators of Mauritius (AIOM) a alerté les autorités. Dans une communication au vice-Premier ministre et ministre du Tourisme, Xavier Duval, l?association invite le pouvoir à s?assurer que l?on reste «civilisé». L?anarchie et le banditisme ne sont pas des solutions, dit-elle. Elle se dit sensible aux aspirations des chauffeurs de taxis d?hôtels et invite ces derniers au dialogue dans le but de trouver un modus vivendi acceptable à tous.

«Des quick fixes peuvent parer à l?immédiat mais ne changeront rien au problème de fond qui est un manque de confiance mutuel. Nous refusons de nous soumettre à la pression brute exercée par les chauffeurs de taxis d?hôtels. Le dialogue et la négociation sont les seuls moyens pour jeter la base d?une relation durable», écrit notamment l?association.

«Un problème de nature politique»

Si toutes les parties concernées sont prêtes au compromis, qu?attend-on pour se mettre à la table de négociations ? «Le problème est éminemment politique», avance un observateur. Selon certaines sources, le ministre du Tourisme, à qui la situation aurait dû avoir déjà fait perdre le sommeil, préférerait ne pas s?y mêler.

Le bataillon des chauffeurs de taxis d?hôtels est mené par Asraf Ramdin, un proche du Mouvement républicain, a déjà fait parler de lui lors de ses démêlées avec Anil Bachoo, alors que celui-ci était ministre MMM-MSM du Transport. Parmi les personnes qui sont dans le collimateur d?Asraf Ramdin figureraient également certains opérateurs de l?Est qui arborent fièrement et ouvertement le bleu du PMXD?

«Il faut comprendre. Les chauffeurs de taxis d?hôtels ont tous été installés là par un politicien. Comment voulez-vous que ceux-ci défassent leur propre ?uvre ?

N?oubliez pas que les élections générales n?arrivent que trop vite et les chauffeurs de taxis peuvent alors être de précieux alliés. Notre association avait prévu depuis longtemps qu?un jour, les taxis se mettront à guerroyer entre eux. Le temps nous a malheureusement donné raison», relève Devanand Pothiah avec lucidité.

Gérer les affaires du pays en ne regardant pas plus loin que la prochaine échéance électorale a cela de dangereux qu?on est amené à créer des bombes à retardement. Dans cette guerre qui oppose les taxis d?hôtels aux voyagistes, ce serait trop simple de diviser les protagonistes en deux camps, celui des justes et celui des truands. Il n?y aura aucun vainqueur mais que des vaincus. Et la plus grande perdante risque d?être la destination. Cela s?est vérifié ailleurs, notamment dans les Caraïbes? Y a-t-il un gouvernement au poste pour dénouer l?écheveau ? Qu?il se manifeste !

Les principaux protagonistes en jeu

Ceux qui ont déclaré l?offensive sont des chauffeurs de taxis basés à l?entrée des hôtels du littoral. La perception générale est qu?ils ont obtenu leurs permis essentiellement à la base de leur appartenance politique. D?ailleurs, à l?approche de chaque joute électorale, leur rang grossit significativement. Ils sont actuellement un peu moins d?un millier à opérer à travers l?île. Aucune étude n?est faite au préalable pour arrêter le nombre précis de taxis qu?un hôtel donné peut soutenir. La distribution varie entre quatre et quatorze taxis par chambre d?hôtel ! On s?aperçoit que là où les taxis sont trop nombreux, comme au Coco Beach où il y en a 40, la tension est plus vive.

Les voyagistes, communément appelés tour-opérateurs, sont en première ligne de tir. Ils sont quelque 140 à se partager le business actuellement. Même si une demi-douzaine d?entre eux se taillent la part du lion. En moyenne, quatre vacanciers sur cinq choisissent l?intermédiaire des voyagistes.

Ces prestataires sont les représentants locaux des voyagistes étrangers. Ils doivent assurer que le client passe ses vacances dans les meilleures conditions possibles. Ils font le transfert du touriste de l?aéroport à l?hôtel et vice-versa. Les grosses pointures ont chacun un comptoir dans l?enceinte de l?hôtel et à l?aéroport à partir duquel elles vendent des excursions aux vacanciers.

Les voyagistes locaux ont leur propre flotte de véhicules, généralement frappés du logo et des couleurs de l?entreprise : rouge et blanc pour Mauritours, bleu et blanc pour MTTB-Mautourco, vert et blanc pour White Sand Tours? Néanmoins, ils louent régulièrement les services de taxis réguliers et d?autres véhicules de location pour offrir un service flexible et fiable. Ces collaborateurs sont les «taxis cravates». Ils sont spécifiquement ciblés dans ce litige.

Les prestataires individuels constituent le troisième groupe ciblé. Ce sont des personnes qui possèdent un bateau, des commerces ou des véhicules de location. Ils opèrent sournoisement et de manière plutôt informelle. Ils ont tissé des réseaux de démarchage impliquant notamment des employés d?hôtels parmi lesquels ils comptent parfois des parents. D?autres vont solliciter les touristes sur la plage. D?autres encore n?hésitent pas à proposer appartement, voiture ou excursion au touriste rencontré par hasard. Dès que le client mord à l?appât, ils font leur propre arrangement pour le transport, faisant entrer en jeu un parent ou un partenaire.

Expériences de vacanciers

Une plainte soumise en écrit par un client d?une palace de l?Est à son voyagiste se lit comme suit : «Dans la matinée du 8 novembre, ma femme et moi avons été retenus pendant environ 40 minutes par un barrage de taxis dressé devant la grille d?entrée de notre hôtel. Nous étions à bord d?un taxi officiel, loué par notre agence en Allemagne pour les transferts et des excursions.

Quand nous avons essayé de passer, des chauffeurs nous ont rudement apostrophiés. Sentant notre sécurité menacée, nous avons regagné notre hôtel et avons appelé la police. Nous avons pu aller de l?avant avec notre sortie après que la police a fait dégager la voie.

Je suis capitaine d?avion de ligne chez Lufthansa et j?ai voyagé dans de nombreux pays. Jamais auparavant je n?ai vécu une telle expérience illégale. C?était une atteinte à ma liberté de mouvement et je trouve cela inacceptable.

Je ne sais pas au nom de quelle loi ces hommes ont voulu nous mettre au centre d?une situation qui avait tout l?air d?être mafieuse. Quelle qu?elle soit, ou du moins l?interprétation qu?en font certains, cette situation est en train de nuire à la réputation de Maurice comme une destination libre et sûre.»

Note de censure écrite par un voyagiste allemand à son partenaire local à propos d?un incident survenu dans un cinq- étoiles de l?Est :

«Le 25 octobre dernier, un taxi réservé d?avance n?a pu accéder à l?hôtel pour prendre notre client. Des chauffeurs de taxis basés sur place en avaient bloqué l?entrée. Alerté par l?hôtel, notre représentant a pu persuader le client d?aller prendre son taxi à la grille d?entrée. Mais les manifestants l?ont empêché de sortir !

Notre taxi a regagné le poste de police qui se trouve juste à côté. Notre représentant a une nouvelle fois persuadé le client d?aller à pied jusqu?au commissariat pour prendre son taxi. Mais un groupe de chauffeurs l?ont suivi jusqu?au véhicule et l?ont empêché de monter à bord. Quand il a insisté, ils ont haussé la voix et se sont montré menaçants. Finalement, il a cédé.

C?est hors de question que nos clients soient suivis et menacés par des chauffeurs de taxis. Nous voulons continuer à recourir aux taxis réservés car nous savons qu?ils sont fiables de tout point de vue. Ces chauffeurs sont professionnels et ils n?emmèneront pas indûment nos clients à des centres commerciaux.

La situation devra être résolue au plus vite car elle est très mauvaise pour la réputation de Maurice. J?espère seulement que l?incident ne sera pas exposé sur l?Internet. J?ai déjà alerté notre cellule de crise en Allemagne.»

Protestation d?Exclusive Island auprès du directeur d?un cinq-étoiles de l?Est et des vice-Premiers ministres Xavier Duval et Rashid Beebeejaun.

«Ce matin du 22 novembre, Pravesh Bullowont, un des chauffeurs de taxi qui travaille pour nous depuis de nombreuses années, n?a pu accéder à l?hôtel pour récupérer nos clients. Les chauffeurs de taxis basés à l?hôtel l?en ont empêché malgré le fait qu?il détenait un voucher d?Exclusive Island portant les noms des clients. Nous avons alors dépêché sur place un de nos propres véhicules, frappé du logo de notre compagnie. Mais à sa sortie, un des taxis s?est mis en travers de la route. Le chauffeur de taxi a ouvert la porte de notre minibus et a menacé notre chauffeur et notre guide en présence des clients. Bel exemple du légendaire accueil chaleureux des Mauriciens ! Une déposition a été faite à la police de Belle-Mare.»

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