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Ma terre Dolorosa

1 décembre 2006, 00:00

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● <B>Un jour vous décidez de tout laisser à Maurice pour aller en expédition dans l?Etat du Bihar, en Inde, pour aller retrouver vos racines? Est-ce à ce point important de voir de ses propres yeux la terre d?où l?on vient ? </B>

Oui, j?avais envie de voir de mes propres yeux, comme vous le dites, d?où je venais. Je voulais voir comment étaient les gens là-bas : leurs coutumes, leurs traditions. Mais vous savez, pendant tout le temps où j?y étais, je me disais que les Mauriciens voient tout à travers le communalisme. Et à chaque fois que quelqu?un veut aller à la recherche de ses racines, veut retrouver son histoire, on en fait une affaire communale. Regardez le bhojpuri, même à la campagne aujourd?hui on le parle de moins en moins. J?ai voulu savoir pourquoi. C?est en allant au Bihar que je me suis rendu compte comment les historiens aussi bien que les politiciens mauriciens ont cabossé l?histoire de Maurice. Je pense à des gens, à certains politiciens, aujourd?hui disparus : ils étaient à la recherche de leurs avantages personnels. Ils ont caché beaucoup de choses, par exemple qu?ils pratiquaient le castéisme. Je considère que nous sommes tous les fleurs d?un même jardin. Vous savez, j?ai été élevé et j?ai grandi avec une missionnaire anglaise qui s?appelait Miss Minton. Nous l?appelions mamzelle anglais?

● <B>Une enfance sous influence ? </B>

Elle m?a enseigné tant de choses. C?est grâce à elle que je suis devenu membre de la British Red Cross Society. Et quand je me suis marié elle m?a donné une copie du Nouveau Testament. Voilà comment j?ai grandi. Et je ne comprends pas par exemple comment il n?y a pas plus de gens qui vont voir l?Aapravasi Ghat. Tout est trop communal ici. Ce n?est pas bien. Qu?est ce qu?on veut dans ce pays-là ? Quelquefois vraiment je me demande si nous savons où nous allons. Il faut que ce pays soit un même jardin avec plusieurs fleurs. Et non pas plusieurs jardins. Il ne faut pas vivre dans un pays où les hindous croient que l?histoire leur appartient, pareil pour les créoles, pareils pour tous les autres. Ce n?est pas possible ça ! Pour connaître l?histoire de votre pays, connaissez d?abord l?histoire de vos parents. Comment ils sont arrivés ici. Comment ils ont vécu. Quand vous buvez l?eau de la rivière, essayez quelquefois de savoir d?où vient sa source. Miss Minton me le disait toujours. Nous perdons toutes nos valeurs. Et il ne faut pas essayer de voir ce que les hommes politiques font. Ils se mettent en avant et cherchent leur avantage. Ils se servent de nous comme des béquilles. Ils sont tous comme ça. Notre société, je crois, est pourrie.

● <B>Il nous manque des Miss Minton?</B>

Vous avez dit une vérité ! Elle nous rassemblait et nous disait que nous étions les étoiles d?un même ciel, les vagues d?un même océan. Elle faisait des fêtes pour Eid, pour Divali. Cela c?était Maurice ! L?histoire de ce pays nous appartient et son avenir aussi. Nos dirigeants et nos journalistes ont amené le pays là où il est.

● <B> Quand on vous écoute, on se demande à quoi vous voulez en venir? Que voulez-vous au juste ? </B>

Je veux regarder le monde avec des lunettes de 2006. Et en même temps rendre hommage à nos ancêtres. Nous ne le faisons pas assez.

● <B>On a pourtant l?impression que l?hommage aux ancêtres est devenu un fond de commerce assez répandu et assez rentable?</B>

Nous ne le faisons pas bien. Juste le 2 novembre, c?est tout. Mais le reste du temps nous ne nous en inspirons pas. Si vous allez au MGI chercher un papier sur vos ancêtres, il y a toutes sortes de difficultés. On dirait que ces choses-là sont réservées à une seule catégorie de personnes.

?Certaines personnes dans le Bihar m?ont dit que leurs parents racontaient que ceux qui étaient partis disaient de Maurice : c?est un pays où le lait coule des robinets. Plusieurs personnes disaient aussi : on a de l?argent sous les roches??,

● <B>C?est une des raisons pour lesquelles vous êtes parti au Bihar ? </B>

Sans doute oui. Quand je vois comment nous vivons, j?avais un peu peur d?aller là-bas. Je me disais : comment vivent-ils ces gens-là ? J?ai été surpris : ils ne sont pas comme nous. Ils parlent avec le c?ur. Pourtant ils sont pauvres hein ! Mais vous savez, même dans les pays où il n?y a pas de coqs, le soleil se lève quand même. Ils sont pauvres, mais ils ont une bonne mentalité.

● <B>Vous avez eu envie d?y rester, de ne plus revenir à Maurice ? </B>

(Silence) Non, si j?étais resté là-bas, je serais encore à pousser une charrette. Mais n?empêche que nous vivons ici dans un pays communaliste. Là-bas, je n?ai pas entendu parler de castes ou d?autres choses comme ça. Je ne sais plus qui je suis quand je suis ici. Voilà pourquoi j?ai voulu aller voir à la source de la rivière. Et je suis heureux de l?avoir fait. J?ai été heureux par exemple de constater qu?il y avait beaucoup d?Indiens catholiques. Il y en a plein. Comme il y a beaucoup de musulmans. Les hindous qui croient que l?Inde leur appartient ont tort. Elle appartient à tous. J?ai voyagé dans 108 pays dans le monde et quelquefois je suis un peu dégoûté d?être Mauricien. Mais je suis né ici?

● <B>Comment avez-vous été accueilli au Bihar ? </B>

La première réflexion a été : après 200 ans vous avez gardé votre langue, le bhojpuri, comment avez vous fait ? Je leur ai dit : pour tuer une culture il faut d?abord tuer la langue qui la véhicule. Et nous, notre langue n?est pas morte. Bien qu?à Maurice, quand quelqu?un dit une phrase de vingt mots en bhojpuri, dix sont des mots créoles. Pour en revenir à votre question, j?ai eu un choc quand je suis arrivé au Bihar. L?Inde est un grand pays moderne, avancé, qui a fait des prouesses sur le plan technologique. Mais je ne m?attendais pas à voir cette pauvreté que j?ai vue dans le Bihar. C?est comme la dernière frontière de l?humanité. Une misère comme je n?en ai jamais vue. Je ne veux blesser personne, mais c?est très dur de voir ça. Les gens souvent n?ont même pas d?acte de naissance. Quand vous demandez à quelqu?un son âge, il vous dit : je suis plus grand que mon cousin. Vous demandez au cousin et il vous dit : maman me dit que je suis né à la période de Divali. Cela m?a vraiment fait mal de voir ça.

● <B> Avez-vous pu connaître les raisons profondes qui ont décidé certains d?entre eux à tout quitter pour s?embarquer un jour pour Maurice ? </B>

Certaines personnes dans le Bihar m?ont dit que leurs parents racontaient que ceux qui étaient partis disaient de Maurice : C?est un pays où le lait coule des robinets. Plusieurs personnes disaient aussi : on a de l?argent sous les roches? Je savais qu?on disait Leve roche ou gagne cash mais du lait au robinet, ça je ne l?avais jamais entendu. Il y en a qui sont venus à Maurice comme cipayes Il y en a même qui, selon mes recherches, ont pris part à la bataille du Vieux-Grand-Port au sein de l?armée britannique. J?ai des documents qui montrent que ces gens n?étaient pas payés à Maurice. Ils recevaient des rations de riz, de dholl et de poisson salé. J?ai rencontré des gens au Bihar qui m?ont parlé de Mauricia. Ils savent que c?est le nom d?un pays où leur grand fami ont émigré. Et selon eux la majorité est partie parce qu?elle vivait dans une misère noire. Mais certains sont partis aussi pour aller faire du business comme courtiers. Des jeunes partaient à Calcutta et montaient sur les bateaux en partance pour Maurice en espérant aller réussir leur vie. Tous ceux qui sont venus à Maurice du Bihar ont embarqué à Calcutta. C?est pour cela que sur leur papier vous verrez écrit : Port of Origin : Calcutta. Ce n?est pas qu?ils habitaient Calcutta, mais c?est parce qu?ils ont embarqué dans ce port. Mais il faut mettre aussi certaines choses au point, selon moi. Parmi ceux qui sont venus à Maurice, il n?y a pas en seulement des indentured labourers, il y a aussi ceux qui avaient maille à partir avec la police. Ceux qui avaient plusieurs femmes, qui avaient commis des délits divers, qui étaient poursuivis par la police. Ils ont embarqué pour échapper à la prison. Il y en a aussi qui sont venus à Maurice et qui sont retournés en Inde parce qu?ils ne se plaisaient pas ici.

● <B> Quelles sensations avez-vous ressenties en arrivant sur la terre de vos ancêtres ? </B>

Pas facile à expliquer. C?est un mélange. Vous savez je suis un ancien policier et je fais partie de l?IPA (International Police Association) et quand je suis arrivé, j?ai été me présenter à la police. Ils m?ont bien accueilli et m?ont dit de rester autant de temps que je voulais. Mais c?était vraiment très émouvant d?arriver sur cette terre au bout du monde, coupée de tout. Même l?Unicef a rebroussé chemin et n?a pas été dans certains villages du Bihar.

● <B>Un de vos premiers gestes a été de planter des centaines d?arbres sur la terre du Bihar. Que voulait dire ce symbole ? </B>

Les raisons sont plus simples que vous le croyez. Quand j?ai vu des crémations, je me suis rendu compte que, par manque de bois, ils brûlaient quelquefois deux personnes ensemble? La loi spirituelle dit qu?on peut naître à deux, mais on ne peut pas mourir à deux et être mis dans une même tombe ou être brûlés ensemble. Et j?ai vu cette misère où il n?y avait pas de bois pour faire le feu. Ensuite, je me suis dit qu?en plantant des arbres fruitiers par exemple, ils pourraient un jour obtenir quelques revenus de ses fruits. J?ai donc planté une centaine d?arbres. Dans le Bihar, un proverbe dit : soit c?est la sécheresse, soit c?est l?inondation. Ce qui rend les choses encore plus difficiles. Alors, j?ai décidé de fouiller un puits pour faciliter l?approvisionnement d?eau. J?ai éprouvé une drôle de sensation quand je suis arrivé dans ce village. Comme la sensation que cette terre m?appartenait un peu aussi. Il n?y a même pas besoin de test ADN pour savoir que les Mauriciens d?origine indienne viennent du Bihar. Nous avons les mêmes visages et le même type. Mais je peux vous dire une chose : je n?imaginais pas qu?une telle misère puisse exister au 21e siècle. C?est incroyable. Un jour que je partageais des biscuits avec des enfants, une mère qui tenait son enfant dans ses bras a refusé de prendre mon biscuit pour lui. J?ai essayé de savoir pourquoi, elle m?a dit : vous ne voyez pas qu?il est mort. Elle attendait que celui qui brûle les corps passe prendre son bébé. C?est terrible. Il faut Rs 40 pour acheter du bois, Rs 20 de mantègue et Rs 20 pour payer le maraz. Voilà ce que coûte un enterrement. Et un jour, j?ai rencontré un homme qui est devenu un ami, qui a été vendre son sang pour avoir cet argent C?était pour payer l?enterrement de sa femme. Je vous le raconte et j?ai envie de pleurer? Et quand vous entendez parler de communalisme ici, ça me révolte. Si certains Mauriciens allaient là-bas, ils verraient que tout ça n?existe pas. Tellement la misère est grande qu?il faut s?occuper de l?essentiel. Je suis resté 108 jours dans ce village. Et j?ai vu des choses incroyables. J?ai vu une petite fille surveillée par un chien, parce que les parents vont tous les deux gagner leur vie. La fille et le chien buvaient dans le même bol. C?est comme un cauchemar.

?C?est en allant au Bihar que je me suis rendu compte comment les historiens aussi bien que les politiciens mauriciens ont «cabossé» l?histoire de Maurice?.</I>

● <B>La terre de vos racines est devenue la terre de vos douleurs ? </B>

Je ne sais pas comment dire. Je ne sais plus. Mais tout ce que je sais, c?est que ce jour-là , j?ai décidé de faire construire une école dans le village. Je ne pouvais plus voir les enfants être comme ça. Même là, avec l?école construite, les enfants ne venaient pas. Ce n?est que quand nous avons commencé à donner à manger que les enfants sont venus. J?ai cuit du kitiri, du riz et du dholl et les enfants ont commencé à venir. Et j?ai appelé l?école Kitiri School. Et au fur et à mesure, j?ai pu continuer à faire des choses. J?ai acheté un tricycle et j?y ai fait une sorte de clinique ambulante. Avec quelques équipements pour aider un minimum. Quand je repense à toutes ses choses, je pense que les Mauriciens ne rendent pas assez hommage à leurs ancêtres. S?ils n?étaient pas venus ici, nous serions encore là-bas dans cette misère incroyable. Quand j?y étais je me disais : tu aurais pu être encore là, dans cette misère. Je pensais à Navin Ramgoolam qui dirige le pays. Lui aussi peut-être qu?il y serait encore si son grand-père n?avait pas décidé de partir. Et c?est cette misère qui a fait que les Indiens, quand ils sont venus à Maurice, ont tant fait pour que leurs enfants progressent. Ils ont connu tellement de douleurs.

● <B>Et puis, un jour votre histoire au Bihar traverse l?Inde et une journaliste du ?Times Of India? vous demande de la raconter?</B>

Elle m?a approché pour me demander de raconter cette histoire de l?homme qui venait retrouver sa terre. Je lui ai dit que, pour moi c?était ce qu?on appelle un devoir de mémoire. Et un jour, la télévision française est venue. Une équipe d?antenne 2 de la série Envoyé spécial est arrivée par hélicoptère. Les journalistes voulaient avoir une interview. Je leur ai dit d?accord. Mais pas juste une interview. Il faut que vous aidiez le village. Et cela a pu être fait. Du coup, il y a eu plein de gens qui ont pris contact avec moi. J?ai commencé à mettre sur pied, avec les autorités du village, une sorte de réseau d?entraide.

● <B>Quand vous êtes revenu à Maurice vous avez fait le tour de l?île à bicyclette pour solliciter de l?aide et faire prendre conscience de la misère qui régnait sur la terre de vos ancêtres, comment avez-vous été reçu ? </B>

J?ai planté un arbre dans chaque village où je suis passé. J?ai vraiment été bien reçu. J?ai raconté cette histoire. J?ai terminé mon tour de l?île. Et j?ai obtenu Rs 50 000 en dons. Et je vais de nouveau au Bihar où je vais faire construire une Mauritius House. Une structure qui pourra accueillir les Mauriciens quand ils iront là-bas. Quelque chose de modeste où ils auront, au moins, un toit sur la tête et un lieu pour dormir. Je voudrais ici dire comment, au cours de ce tour de Maurice j?ai découvert la générosité des jeunes. Et je repense à cette phrase du Swami Vivekananda : ?Donnez moi cent jeunes et je changerais le destin de l?Inde?. L?avenir de Maurice est entre les mains de nos jeunes et je suis rassuré en pensant à cela.

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