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Jeunes, vieux ?
Bizarrement, il y a des faux problèmes qui entretiennent une controverse interminable. La question de la jeunesse et de la vieillesse en est un. Elle a la vie dure. C?est pourtant une question sans objet. Malgré les sempiternels poncifs du genre : les Jeunes contre les Vieux, (et réciproquement), le conflit des générations, le Racisme anti-jeunes ? ce qui ne veut strictement rien dire. Sauf que le terme « racisme » accommodé au menu du jour, poursuit une belle carrière assez ridicule. Mais il y a beau temps que le ridicule ne tue plus. (À ce propos, voir ce film exemplaire « Ridicule » justement?)
Tout ce tam-tam de balivernes qui fait caisse de résonance à une démagogie prospère ne recouvre rien de réel ni d?intéressant. Jeunesse et vieillesse font partie du temps, un point c?est tout? Banal constat de chronologie, et l?on s?étonne qu?un tel non-lieu puisse soulever une polémique sans fin. Nous avons tous été jeunes, et nous serons tous vieux ? si la mort ne s?en mêle pas trop tôt.
Le « problème » existe, mais il n?est pas là où on le cherche. Il est dans l?omnipotence du Marché, le commerce des idées qui n?a jamais été aussi florissant. Si le « Jeunisme » actuel sécrète autant de stupidités, c?est qu?il se vend à l?étal de tous les magasins, y compris les magasins politico-médiatiques. N?a-t-on pas vu récemment en France défiler à grand tapage des collégiens, refusant une formule de contrat de travail (le C.P.E) qui ne les concernait aucunement ? La politisation des masses commence tôt : elle fait partie de ce commerce.
Car il y a maintenant un juteux marché de la jeunesse. Aujourd?hui, un adolescent possède. De l?argent de poche, parfois beaucoup, un compte bancaire, des biens de consommation : il est devenu un client. Le Client, on le flatte, on le célèbre, on en fait une cible publicitaire. On lui tend des micros, on l?invite sur les plateaux de télévision, on lui demande son avis. Il le donne, souvent dans une indigence d?expression qui amène à douter de son degré d?alphabétisation. On reste stupéfait devant le niveau de langage d?une jeune universitaire, au cours de prétentieuses interviews sans cohérence, sans contenus autres que les scies à la mode? Il s?y rabâche les idées reçues, les slogans qui traînent les rues et parasitent le débat public, rengaines récurrentes selon l?air du temps.
Naturellement, il suffit d?oser jugement aussi intrépide sur les talents d?une certaine jeunesse ? la plus bruyante, celle dont on parle ? pour se faire traiter de « vieux con ». Dame, les vérités ne plaisent pas à tout le monde. C?est aussi un article de ce faux débat. Il ne fait pas bon s?en prendre à des sujets tabous. Les tabous changent, se renouvellent avec les époques.
C?est pourtant une évidence qu?être jeune, ce n?est ni une fonction, ni un état. C?est une étape transitoire (très courte, si on ne la prolongeait à plaisir?) de tout être vivant. Chaque étape de l?existence a des devoirs et des droits ; pourquoi faire du jeune âge une exception ? Il fut un temps où l?on ne vantait pas son jeune âge. On se contentait d?y accomplir son apprentissage, en attendant impatiemment d?être admis au rang des adultes. Être enfin un homme responsable de sa vie nous paraissait le seul état enviable. Gagner sa vie, l?organiser à sa guise, sortir de l?anonymat de l?enfance, là était le souci commun. Encore que, pour la jeune fille, toujours très contrôlée, l?issue restait étroite, hors l?accès au mariage. Simone de Beauvoir raconte cela dans ses « Mémoires d?une jeune fille rangée. »
De nos jours, avec une majorité (?) à dix-huit ans, on voit des dadais de vingt-cinq ans et plus se complaire sous la protection de Papa-Maman, s?assurer chez « les vieux » le toit et le couvert, et trouver la chose normale (et surtout bien pratique).
Cette infantilisation de notre société fait que l?on s?y égare. Qui est quoi ? Où sont les niveaux et les repères de classes d?âge ? C?est sans doute ce système la famille « décomposée »?
Une année, de jeunes tribuns de podium inventèrent les « États Généraux de la Jeunesse » ! Voilà qui fait sérieux. Sérieux ou bouffon ? Avec cahiers de doléances, of course ! À entendre de pareils machins, on voit à quel point le sens du comique a régressé. Des états généraux du « Troisième âge » auraient pu avoir quelque utilité. D?abord, parce qu?aujourd?hui ce sont les vieux qui sont oubliés et négligés. Ensuite, parce qu?ils pourraient apporter, aux jeunes générations, le fruit d?expériences, de réflexions, de conclusions opportunes pour les jeunes gens. Les Anciens en usaient de la sorte, prodiguant leur magistère aux générations montantes. C?est toujours vrai dans l?univers tribal africain, par exemple. Mais notre monde est renversé. Dorénavant, les Jeunes imposent aux Aînés leur style de vie, leurs horaires, leur permanent zapping dans l?éphémère et le frivole?
Comme il paraît loin le temps où Apollinaire pouvait écrire :
« Jeunesse adieu jasmin du temps
J?ai respiré ton frais parfum
À Rome sur les chars fleuris
Chargés de masques de guirlandes
Et des grelots de carnaval »?
Michel Bedu
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