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Méthadone : entre Rs 60 millions et Rs 100 millions pour le sevrage
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Méthadone : entre Rs 60 millions et Rs 100 millions pour le sevrage
C?est une décision très courageuse. Une décision très attendue aussi? Le ministre de la Santé, Satish Faugoo, a lancé cette semaine une campagne de sevrage des drogués à l?aide de la méthadone. Ce qui, selon des techniciens coûterait à l?Etat entre Rs 60 et Rs 100 millions par an si cette campagne touche ne serait-ce que la moitié des 20 000 toxicomanes du pays.
?La méthadone coûte cher : Rs 6 millions pour notre projet pilote qui touche 1 000 toxicomanes pour une cure d?environ six mois. Mais c?est le prix à payer si nous ne voulons pas que la moitié de la population de Maurice se retrouve séropositive dans dix ans?, a déclaré hier le ministre Satish Faugoo.
C?est effectivement la propagation du virus du sida à une vitesse vertigineuse qui a poussé les autorités à adopter la méthadone. ?Il ne faudrait pas que Maurice devienne comme ce pays africain qui, comme nous, n?avait que 2 % de séropositifs au sein de sa population et qui s?est retrouvé avec 38 % de séropositifs en dix ans, et ce, parce qu?il n?avait rien fait pour contenir ce petit foyer de 2 % de séropositifs?, explique aussi Satish Faugoo.
Le pays en question, que le ministre ne nomme pas, est en fait le Botswana. A Maurice, se dessine depuis quelques années une tendance identique à celle qui s?était manifestée dans ce pays.
Quand en 2000 les autorités mauriciennes prennent en main les sidéens et les séropositifs, il n?y a que 2 % de cas de transmission par seringues. En 2001 le chiffre passe à 7 %, puis à 14 % en 2002, à 66 % en 2004 et à 87 % l?année dernière. Les statistiques de cette année indiquent que 95 % des nouveaux cas sont des personnes qui ont contracté le virus à travers le partage des seringues infectées. C?est également à partir d?un petit foyer de toxicomanes que le virus s?est étendu à presque la moitié des populations dans plusieurs pays d?Afrique et d?Asie.
?Les toxicomanes de Maurice viennent de toutes les couches sociales. On y rencontre des gens ?bien?, des gens fort éduqués (certains ont même travaillé à l?étranger) et de simples ouvriers non qualifiés. Ils ont entre 20 et 40 ans?, nous indique Ashok Bukhory, clinic nurse manager de Londres qui a mis bénévolement ses compétences au service du ministère de la Santé, lors du lancement de la thérapie à la méthadone à Maurice (voir son portrait plus loin).
Il devait qualifier de très grave la situation de Maurice en ce qui concerne l?utilisation de la drogue par voie intraveineuse, de même que la propagation du virus du sida. Le Dr Vinod Ramkoosalsing, responsable du programme, signale pour sa part que le traitement d?une personne dont la séropositivité s?est développée en sida est très lourd, beaucoup plus que la thérapie de sevrage à la méthadone. ?Pensez à ce que cela coûterait quand il faudrait traiter 20 000 sidéens. Un prix énorme, même avec des médicaments génériques?, dit le responsable du programme. (Voir encadré)
Disponible dans les hôpitaux et les prisons
■ Seul le centre de désintoxication de Barkly du ministère de la Santé distribue actuellement de la méthadone à une dizaine de toxicomanes. La première phase du projet toucherait 1 000 toxicomanes et sera étendue peu à peu. Le ministre Faugoo a déclaré que la méthadone sera, à terme, disponible dans tous les hôpitaux et toutes les prisons du pays. Toutefois, la même formule sera adoptée pour son utilisation. Le toxicomane qui décide de se placer sous méthadone devrait se rendre tous les matins dans un centre où la méthadone lui sera donnée diluée dans du jus d?orange.
L?utilisation du sirop au lieu des comprimés évite le danger que certains toxicomanes recrachent peu après les comprimés pour les réduire en poudre qu?ils s?injecte en intraveineuse, c?est-à-dire de manière détournée comme c?est le cas pour le Subutex actuellement.
Par ailleurs, la thérapie comprend une analyse systématique de l?urine du toxicomane en traitement pour vérifier s?il ne prend pas toujours de la drogue ou d?autres produits. De fait, un mélange méthadone alcool peut s?avérer mortel.
>Comment ça marche ?
La méthadone est en fait utilisée depuis 1960 pour neutraliser les crises de manque. Les toxicomanes qui consomment de l?héroïne doivent se piquer tous les six heures, en général. Autrement c?est la crise de manque, c?est-à-dire des douleurs atroces au ventre, aux muscles, dans les os, des vomissements, de la diarrhée etc. Le toxicomane se met alors désespérément à la recherche d?une dose et ferait tout, y compris voler ou tuer mère, femme, enfant pour obtenir cette dose. A ce moment, sa préoccupation n?est pas de chercher à planer (nissa), mais d?apaiser ses douleurs et ses angoisses. Il n?en a cure s?il y a une seule seringue et qu?elle a été utilisée par des séropositifs. Il se piquera avec. Or, la méthadone vient calmer douleurs et les angoisses mais ne donne pas l?ivresse de la drogue. L?effet est de longue durée, soit entre 24 à 36 heures. Ce qui fait que tous les toxicomanes obtiennent leur dose de méthadone chaque matin. La dose dépend également du toxicomane. Elle varie en fait de 60 à 80 milligrammes par jour. La durée du traitement aussi varie selon chaque toxicomane.
Ashok Bukhory : Sa Majesté dépense Rs 180 de méthadone par jour pour chaque drogué
■ Depuis 15 ans, Ashok Bukhory s?occupe du sevrage et de la désintoxication des drogués à Londres. Ce Mauricien met rarement les pieds dans son pays natal. C?est en volontaire qu?il est venu pour aider à former le personnel et à administrer les premières doses de méthadone aux toxicomanes. Médecins et infirmiers qui ont suivi ses formations disent beaucoup de bien de lui. Une formation portant sur les relations du personnel soignant, les toxicomanes, la façon de les accueillir, le traitement à donner et les suivis à faire. En très peu de temps il a appris à connaître la communauté des toxicomanes du pays. Il se dit choqué par la prévalence de la drogue à Maurice où une majorité de toxicomanes s?injectent en ce moment du Subutex (voir hors texte). Quoi qu?il en soit, il conseille aux décideurs du ministère de laisser les toxicomanes décider de la voie à suivre. ?Il faut leur laisser le choix. Ce n?est pas au médecin, à l?infirmier, aux parents ou aux ONG de décider combien de temps la personne sera sous méthadone. C?est à la personne de décider quand elle va s?arrêter pour ensuite passer par une cure de désintoxication.? Il ajoute : ?A Londres, je connais des personnes qui sont sous méthadone depuis 20 ans. Ils mènent leur vie normalement, mais prennent leur méthadone chaque matin. «It?s a harm reduction approach. They don?t harm themselves and they don?t harm others. So there are less violence, less thefts, less police enquiry and less imprisonment»?. Ainsi, dit-il, on s?est rendu compte en Grande-Bretagne que le toxicomane sous méthadone coûte £ 3 (Rs 180 ) par jour. Les toxicomanes qui ne sont pas sous méthadone coûtent chacun £ 5 (Rs 300) par jour au gouvernement. Cet argent est dépensé en termes de police, d?enquête, d?arrestation, de dégâts matériels et corporels etc.
L?État distribuera des seringues
Le ministère de la Santé n?a nullement l?intention de forcer les toxicomanes à suivre une thérapie à la méthadone. ?Le toxicomane doit montrer une certaine volonté et accepter une préparation pyschologique avant d?être inscrit sur la liste des bénéficiaires?, indique le ministère de la Santé. Mais les autorités ne se font pas d?illusion.
Les 20 000 toxicomanes n?accepteront pas tous de se mettre sous méthadone. Même s?ils acceptaient par miracle, les autorités n?auront pas les moyens de fournir une telle quantité de méthadone. La facture avoisinerait les Rs 200 millions. Le ministre Faugoo a indiqué hier que le gouvernement va de l?avant avec son projet de mettre en ?uvre un programme de distribution de seringues aux toxicomanes.
De fait, et la méthadone, et la distribution des seringues ont été recommandées par des experts, de l?Organisation mondiale de la Santé (OMS) et de l?Onu notamment, que le gouvernement a consultés depuis l?année dernière.
C?est un consultant de l?Office des Nations unies contre la drogue et les crimes, le Dr Kumar, qui avait recommandé dès 2005 l?adoption de la méthadone comme traitement contre la toxicomanie. Il a été suivi par le professeur Marta Torens, de l?OMS qui a mis en place le mode opératoire de la thérapie devant être administré par voie orale sous forme de sirop dilué dans du jus d?orange.
Une dose quotidienne
Les premiers dix bénéficiaires de cette thérapie sont tous des hommes. Ils sont traités comme patients internes du centre de désintoxication de Barkly. Leur séjour durera trois semaines. Passé cette période, ils obtiendront leur dose, tous les matins, de l?hôpital le plus proche de leur domicile.
La thérapie implique que le bénéficiaire doit avoir sa dose toutes les 24 heures. Il risque autrement de tomber en crise de manque. Ce qui implique qu?une personne sous méthadone qui se retrouve en prison doit pouvoir bénéficier de sa dose en milieu carcéral.
Ceux qui décident d?arrêter le traitement doit normalement passer par une phase de désintoxication pour ne plus dépendre de la méthadone. Le projet du gouvernement qui toucherait 1 000 personnes sera évalué par le Mauritius Institute of Health.
Les experts estiment qu?il n?y a pas de raison pour que cette thérapie ne soit pas un succès à Maurice. Elle est en utilisation dans la plupart des pays industrialisés depuis plus de 15 ans.
Questions au Dr Vinod Ramkoosalsing Responsable du programme méthadone du ministère de la Santé
● Le ministère de la Santé utilisait dans le passé un produit pas très cher, le tricodéïne pour le sevrage des drogués. Des responsables de centre de désintoxication disent pas être d?accord avec la méthadone, car il est trop cher. Votre avis ?
Le tricodéïne était utilisé pour un traitement de 15 jours et n?a jamais donné les résultats escomptés. D?ailleurs, la plupart des pays européens ont adopté la méthadone. C?est aussi intéressant de noter qu?avant 1982, la majorité des psychiatres de France était contre la méthadone. Ils sont, depuis très longtemps, majoritairement en faveur de la méthadone qui est utilisée dans la plupart des pays européens. La raison de ce revirement tient en quatre lettres : sida.
● Est-ce que c?est un générique que vous utilisez ?
Oui, le ministère a opté pour un générique. Si on avait opté pour le produit original, cela aurait coûté Rs 20 millions pour 1 000 toxicomanes au lieu des Rs 6 millions que nous avons payés.
● On estime le nombre de toxicomanes à Maurice à 20 000. Que doivent faire ceux qui veulent adopter la méthadone ? Se rendre dans vos centres ?
Non, ce n?est pas comme ça que ça se passe. Il faut avant tout une volonté du toxicomane de mettre fin à sa dépendance à la drogue. Il y a ensuite une préparation qui est faite avant qu?il ne soit mis sur méthadone. Ce produit coûte cher. Nous payons aujourd?hui, car si on ne fait rien, la facture de demain pourrait être astronomique. D?ailleurs, vous savez que 70 % des personnes qui sont en prison, aujourd?hui, ont commis des délits liés à la drogue.
● On a comme l?impression que votre souci principal n?est pas d?éliminer la drogue, mais de freiner la transmission du virus du sida.
Oui, on peut dire que nous sommes très concernés par la transmission du virus du sida par des toxicomanes. Mais il faut aussi se dire qu?on prend en main les toxicomanes, on fait notre maximum pour les aider à s?en sortir. Et puis, les mettre sous méthadone est aussi un service énorme que nous ne rendons pas seulement à ces toxicomanes, mais aussi à leurs parents, à leur voisinage, à la société, à l?ordre public. Vous dormirez mieux avec moins de drogués au bord de la crise de manque et qui cherchent à obtenir leur dose coûte que coûte.
Entre subutex et méthadone
Pour lancer sa thérapie de réduction de la transmission du VIH sida à travers des seringues infectées, le gouvernement avait le choix entre le subutex (Buprénorphine) et la méthadone (photo). Si le subutex aurait coûté un peu moins cher, il n?a pas été choisi en raison de son utilisation par une grande majorité de toxicomanes en ce moment. De fait, méthadone et subutex deviennent des produits dangereux quand ils sont détournés, c?est-à-dire injectés par voie intraveineuse au lieu d?être avalés. Les consommateurs deviennent accros, développent des crises de manque et meurent souvent en associant méthadone et subutex avec d?autres produits. (Voir hors texte)
De fait, en 2003 le subutex était la drogue la plus consommée par les toxicomanes en France.
Le médicament était réduit en poudre, mélangé avec diverses liquides, puis injecté par voie intraveineuse. L?Etat français n?a jamais pu classer ce médicament sur la liste des stupéfiants et le marché noir du subutex reste florissant, y compris à la Réunion où la plupart des dealers de Maurice s?approvisionnent.
Quand réussite et échec se confondent
Avec le coût énorme de l?utilisation de la méthadone, la question qui se pose porte sur le taux de réussite de cette thérapie sur les toxicomanes. Combien de toxicomanes arrivent à se défaire définitivement de l?héroïne en utilisant la méthadone ?
Les études menées aux Etats-Unis, pays pionnier dans l?utilisation de la méthadone dès les années 60, indiquent que 90 % de ceux qui demandent a être placés sous méthadone ne prennent plus de l?héroïne ou tout autre drogue liée à l?héroïne. Cette situation peut durer quelques mois, mais aussi des années dans certains cas.
Les 10 % restant consomment de l?héroïne de concert avec la méthadone, chose estimée très dangereuse et souvent fatale. C?est pour cette raison que des tests d?urine sont systématiquement faits sur les personnes placées sous méthadone afin de détecter toute trace d?héroïne, mais aussi d?alcool et autre produit dopant qu?elles auraient pu consommer. Un deuxième cas de figure se présente quand la personne sous méthadone cesse de prendre le médicament, souvent après plusieurs mois de thérapie. Les raison de cette interruption brutale de la thérapie sont diverses.
Dans ces conditions, entre 80 à 90 % de ceux qui cessent brutalement le traitement tombent de nouveau dans la drogue. De fait, l?interruption de la méthadone se fait petit à petit, en diminuant graduellement la dose. Et ce uniquement à la demande du toxicomane. Des études américaines démontrent qu?en fait, il faut environ six mois pour permettre à un toxicomane de réduire sa dose de méthadone avant de l?arrêter complètement.
Plus de 80 % de ceux qui demandent à réduire leur dose de méthadone pour terminer le traitement arrivent à se passer de l?héroïne pendant plusieurs années. Les rechutes ne sont pas rares et les responsables de la réhabilitation ont appris à reprendre en main ceux qui succombent pour recommencer une nouvelle thérapie.
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