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Savoir nager à contre-courant

28 octobre 2006, 00:00

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par Marie-Annick SAVRIPÈNE

Urmila Banymandhub-Boolell respire l?élégance discrète avec son tailleur jupe en étoffe anthracite, parsemée de fils blancs qu?elle porte sur une blouse soyeuse blanche laissant entrevoir un sous-vêtement ajouré. Le tout est relevé par une chaîne en platine avec comme pendentif une baguette sertie de diamants au bout de laquelle pend une grosse perle grise.

En apparence, elle est d?un calme olympien mais dès qu?elle se met à se raconter, on sent qu?un tempérament de feu couve sous cette surface lisse. Et quand elle aborde des thèmes qui lui

tiennent à c?ur, sa voix monte de quelques octaves. Urmila reconnaît qu?elle a «un caractère bouillonnant» et qu?elle est «militaire» dans son comportement car «c?est la seule façon d?optimiser le temps et mener de front carrière et vie de famille».

L?enfance d?Urmila a été protégée. Fille de Champa ? ancien cadre chez Air Mauritius ? et Kanti, secrétaire au cabinet à la retraite, elle est choyée car elle est fille unique et talonne son frère Anil de cinq ans. Studieuse, elle décroche la petite bourse à la fin de son cycle primaire au couvent de Lorette de Curepipe. Ses parents décident de l?envoyer au Queen Elisabeth College. Une décision qui ne l?emballe pas outre mesure en raison de la compétition acharnée qui y fait rage entre les élèves. à 16 ans lorsqu?elle termine sa Form V, ses parents lui proposent d?aller compléter sa scolarité secondaire dans un pensionnat anglais.

Urmila est trop contente de l?aubaine. «Vu que j?étais différente des autres filles qui étaient davantage vues qu?entendues, on m?avait collé toutes sortes d?étiquettes et je me sentais étouffer. Aller en pensionnat, cela équivalait à une première expérience contenue de la liberté.»

Elle sait déjà avant même d?en avoir terminé, qu?elle ira ensuite à l?université pour étudier le droit. C?est son père qui lui a instillé cette idée en tête. «Ayant été dans la fonction publique, il préférait que ses enfants exercent une profession libérale.

Il m?a toujours dit qu?il me voyait faire le droit. Je pense qu?à travers moi, c?était son rêve qu?il voulait réaliser.» Elle fait donc sa licence en droit à l?université de

Reading et prend ses examens de droit au Council of Legal Education à Londres. C?est d?ailleurs là qu?elle rencontre Satyajit Boolell qui prend les mêmes examens qu?elle.

Se mettre à son compte professionnellement

À l?issue de ses études, il prend l?envie à Urmila de jouer les prolongations à Londres mais ses parents ne l?entendent pas de cette oreille et la prient de regagner le pays. Réintégrer le cocon familial alors qu?elle a vécu seule pendant six ans et qu?elle est déjà une jeune adulte de 21 ans, s?avère difficile. Pour son milieu, elle est en âge de se marier mais pour elle, c?est le cadet de ses soucis. Satyajit Boolell qui prête serment le même jour qu?elle, lui fait une cour discrète qui se soldera un an plus tard par leur mariage.

Professionnellement, Urmila cherche à se mettre à son compte comme avocate. Mais elle a du mal à trouver un bureau dans Port-Louis du fait qu?aucun membre de sa famille n?est déjà établi dans cette profession. Sir Robin Ghurburrun, ami de sa famille, finit par la prendre en pitié et lui permet d?occuper la pièce qui lui sert de salle à manger à l?Union Docks Building à la Place de la Cathédrale. «J?ai commencé avec une table, deux chaises, un classeur et une plaque sur la porte», se remémore-t-elle en riant.

À un moment, un membre du judiciaire qui assure la suppléance au poste de chef juge, propose à Urmila et à Satyajit de se joindre au Parquet. Mais on fait bien comprendre à la jeune femme que s?il n?y a qu?une vacance, c?est son fiancé qui aura la priorité. «J?étais révoltée et j?ai refusé d?entrer dans ce jeu. Quand Satyajit a intégré le Parquet et que j?ai vu comment cela fonctionnait de l?intérieur, j?ai compris que la démarche était certainement calculée pour me dissuader de me joindre au Parquet. Il était évident que j?étais jeune, que j?allais grimper vite et finir probablement chef juge.»

Ses trois premières années de pratique en solo sont frappées d?austérité. Elle l?explique par le fait qu?elle n?était pas issue d?une famille d?avocats et devait par conséquent faire doublement ses preuves. Ensuite, à l?époque, il n?était pas courant d?avoir des femmes avocates exerçant à leur compte. Et puis, son nouveau nom de famille lui a joué des tours. «J?ai passé ma vie à me battre contre un nom qui n?était pas le mien. Cela a pesé très lourd. Que mon beau-père fut dans l?opposition ou dans le gouvernement, je subissais un traitement différent. Quelle que soit la situation, j?écopais. C?est subtil et hypocrite. Dans le processus, on finit par perdre son innocence.»

Durant cette période, elle défend les cas des personnes éligibles à l?aide légale. «C?était plus que frustrant et même déshumanisant de ne pas pouvoir s?affirmer en tant qu?avocate. J?ai grandi avec l?idée que les études étaient la clé de tout. J?avais la clé mais elle n?ouvrait aucune porte.»

Entre-temps, Urmila donne naissance à Vandana, qui a aujourd?hui 18 ans et aux jumeaux, Nikhil et Adita, 16 ans. Cette deuxième grossesse met à mal sa santé et l?oblige à rester à domicile. Sentant qu?elle stagne intellectuellement, elle se met à collaborer dans les colonnes de le mauricien et s?occupe en répertoriant en ordre chronologique et thématique dans des cahiers tous les jugements de la Cour suprême. En 1994, elle décide de publier ce répertoire en deux volumes sous forme d?abrégé intitulé The Case Law of Mauritius - A Compendium.

C?est à partir de là qu?elle se fait connaître et que le public se met à lui faire confiance. Elle préfère accepter les affaires civiles et commerciales plutôt que criminelles. «Vu mon caractère impulsif, si j?avais à plaider debout, j?aurais pu dire des bêtises. Par contre, on a plus le temps de se préparer quand on traite d?affaires civiles et commerciales.»

Lorsque Tim Taylor, alors chief operating officer de Rogers, lui propose d?agir comme conseil légal pour International Management Mauritius, une compagnie financière, Urmila est très partagée. D?un côté, elle s?intéresse au droit commercial, notamment à l?offshore, qu?elle a peu étudié en Grande-Bretagne. Mais de l?autre, sa pratique a bien démarré. Le droit commercial et les possibilités de formation chez Rogers balaient ses dernières réserves. Pendant un an, elle se spécialise en droit des affaires.

Baigner dans un milieu fortement politique

Sa pratique lui manquant, elle décide de repartir en solo en tant qu?avocate d?affaires et ouvre son cabinet Banymandhub-Boolell au bâtiment Les Cascades à la rue Edith Cavell. Au début, sa clientèle est essentiellement étrangère. Aujourd?hui, elle l?est à moitié seulement. «Là aussi, j?ai souffert de mon nom pendant un certain temps. Il a fallu que les multinationales me fassent confiance pour que les firmes locales leur emboîtent le pas. Aucun de mes clients aujourd?hui ne s?intéresse à mes liens de parenté, fort heureusement. C?est signe que j?ai montré ce que je valais.»

En 1997, Urmila publie une analyse approfondie du droit des compagnies, Company Law of Mauritius. Lorsque la législation change en 2001, elle réécrit le livre. Ses affaires prenant de l?ampleur, elle a dû emménager dans une maison coloniale à la rue Labourdonnais qu?elle a achetée et ensuite fait démolir pour construire un immeuble de cinq étages qu?elle a baptisé Temple Court. Chaque étage est occupé par un volet du droit commercial et son affaire fonctionne sur le modèle d?une «Solicitors firm» en Grande-Bretagne.

Consciente que le secteur financier a besoin d?être en ligne avec les normes internationales, Urmila réussit à convaincre la firme britannique Baker-Platt d?entrer en partenariat avec elle. «Nous agissons comme consultants et formateurs en bonne gouvernance, de conformité et gestion de risques auprès d?entreprises du monde financier. Des services somme toute de prime importance pour toutes ces entreprises.»

Elle préside depuis peu à The Indus Entrepreneurs (TIE), organisation non-gouvernementale qui prodigue un encadrement technique aux entrepreneurs voulant percer.

Ayant baigné dans un milieu fortement politique, la question d?une éventuelle entrée en politique de sa part est donc inévitable. «La politique m?intéresse mais pas la politicaille. Malheureusement, il n?y a que la politicaille à Maurice. Ici, la politique se résume à qui on est et ce qu?on peut faire pour un groupe de gens. Si je faisais de la politique, j?aurais été un dictateur comme Lee Kwan Yew. Je n?aurais pas compartimenté un pays. Je l?aurais transformé en état laïc à 100 %. Il n?y a pas de place pour des gens qui partagent ma vision de la politique mauricienne. Les dirigeants d?aujourd?hui sont tous des hypocrites quand ils parlent de représentation féminine en politique. Je crois qu?aucun leader politique n?est sincère quand il dit qu?il s?intéresse à la promotion de la condition des femmes par exemple.» Mais poursuit Urmila, le peuple n?a que les dirigeants qu?il mérite car c?est lui qui vote. «Les Mauriciens ne connaissent pas la valeur de leur vote qui varie en fonction d?une portion de briani. C?est chagrinant.»

Si elle est heureuse de voir un grand nombre de femmes avocates, elle trouve regrettable que celles-ci restent dans des domaines traditionnels du droit et n?aillent pas davantage vers le droit commercial par exemple. «Le système les encourage à rester dans le droit traditionnel et les femmes sont en général trop passives. Pour moi, le seul signe de réussite pour une femme est celui de pouvoir entrer dans un monde d?hommes sans avoir à mettre en avant sa féminité. J?ai pu vaincre le système, car c?est faisable. Il suffit de le vouloir?»

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