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Toiles de fond
● Pourquoi ce retour à Maurice ? Un appel des couleurs ?
Pourquoi dites-vous retour ?
● Parce que vous êtes partie?
Oui, comme tout le monde. On finit toujours par partir. Mais cela se termine toujours par un retour. C?est comme ça non ? Je suis venue à Maurice dans les années 60 et puis, longtemps après, je suis repartie. Souvent, c?est une question d?argent. C?est une question de gagner sa vie. Sinon j?aurais bougé encore plus.
● Votre pays, c?est celui où vous êtes née, la Suède ou celui où vous vous êtes installée ?
Mon pays, c?est Maurice. Il n?y a aucun doute là-dessus. C?est là où je travaille. La Suède est devenue un peu loin. Comme un pays de vacances. Le froid, c?est un peu dur quand on vieillit. J?y étais au début de cette année, il y avait de la neige, c?était très beau. Cela me fait drôle. C?est comme si j?avais été en voyage au fin fond de quelque chose. Je retrouve quelques traditions. J?ai quitté la Suède très tôt et je suis partie en Espagne. Je me sens, comme disent les gens, citoyenne du monde.
● Vous avez l?âme nomade ?
Oui, oui, oui...
● En même temps, partir tout le temps, c?est se condamner à ne voir que des bribes?
Il faut rester un peu. Rester pour voir, comprendre, pouvoir travailler et faire ce qu?on doit faire. De toutes les manières, quand on est chez soi, on a son monde à soi. N?importe où dans le monde. On essaie en tout cas.
● Votre monde à vous, de quoi est-il peuplé ?
De beaucoup de films. Il faut s?évader toujours. Quand je travaille, je mets la vidéo et il y a toujours un film qui joue. Et puis, il y a la musique. Un jour, dans une émission de Jacques Chancel, quelqu?un disait qu?il mettait de la musique pour travailler et cela faisait comme un mur entre lui et le reste du monde. Je crois que c?est pareil pour moi. Le jour, c?est la musique et les films, et le soir je mets le ventilateur. J?en ai un qui est très bruyant et qui m?empêche d?entendre les chiens aboyer. Cela fait un bruit constant. Et je suis tranquille.
● Vous craignez le silence ? Il vous inquiète ?
Non. Si c?était le silence encore ! Non, je fais du bruit pour ne pas entendre d?autres bruits que je n?ai pas choisis. Les bruits des autres me ramènent leur réalité. Cela fait entrer chez moi la réalité des autres et je n?aime pas ça quand je travaille. Quand je suis à l?extérieur, j?aime les autres, je les regarde, je les écoute. Mais à la maison, j?aime ne rien entendre de ce qu?il y a autour. Je mets ma musique très forte pour ce mur dont je parlais, mais c?est ma musique. Mon bruit.
● Ce monde qui vous appartient, je vous repose la question, à quoi ressemble-t-il ?
Sans doute à la réalité aussi. Avant que vous n?arriviez, j?ai fait la vaisselle et j?ai nettoyé les épinards pendant deux heures. Cela aussi c?est ma réalité. Mais pour ce que vous voulez savoir par votre question, c?est autre chose. C?est une grande question. Non, je veux juste dire que mon monde, c?est l?endroit où je me retrouve. Et avec l?âge, je vis de plus en plus dans mon monde.
● L?âge ramène vers l?intérieur ?
Peut-être?
● Il y a quelque chose dans votre vie qui me rappelle celle de Karen Blixen, cette Nordique exilée volontaire en terre africaine?
Vous trouvez ? J?aime son histoire. Mais la sienne est comme vous le disiez, volontaire. Moi, c?est le hasard.. Ma maman est partie en Espagne, je suis partie avec elle et là-bas j?ai rencontré un Mauricien et puis la vie s?enchaîne comme ça? Et je me retrouve à Maurice. Mais j?avais sans doute des prédispositions. Je me suis toujours dit : on ne peut pas naître dans un pays et puis rester là sans vouloir aller voir ailleurs. J?aime la culture des autres.
?Je ne suis pas croyante. Mais j?aime les religions parce que c?est un mode de vie qui permet de comprendre ce qui, dans le comportement humain, vous intrigue.?
● Vous disiez dans un entretien que vous n?êtes pas croyante mais que vous aimiez les religions?
Je ne suis pas croyante. Mais j?aime les religions parce que c?est un mode de vie qui permet de comprendre ce qui, dans le comportement humain, vous intrigue. Les religions imposent un certain ordre. S?il n?y a pas d?ordre, les hommes s?entre-déchireraient.
● C?est déjà pas mal sur ce plan non ?
Oui, c?est vrai aussi. Mais la religion aide à maintenir l?ordre parce qu?elle est une des seules manières pour aider ceux qui ont peur de la mort. La religion est ce qui permet aux hommes de s?accrocher à quelque chose. Mais je trouve que c?est vraiment prétentieux pour les hommes de croire qu?il existe un Dieu qui s?intéresse précisément à nous, à notre planète qui n?est qu?un petit point dans la galaxie. Je ne veux blesser personne. Mais croire que dans cet immense univers quelqu?un s?intéresse à nous me paraît un peu prétentieux. J?ai rencontré l?autre jour Mélissa Rivet, une jeune femme qui fait de la peinture et que j?aime beaucoup. Elle est mystique. J?aime son attitude. Elle est en recherche. Et je suis de ceux qui pensent que l?on doit rechercher des choses qui sont au-delà de ce que les yeux peuvent voir. Et Mélissa fait partie de ces artistes.
● Vous parlez souvent de vos rêves. C?est là la source de votre création artistique ?
Ah oui ! J?aime beaucoup mes rêves. J?ai remarqué que si on note tous ses rêves, ils deviennent de plus en plus prononcés, de plus en plus élaborés. C?est extraordinaire. Il y a des jours où je note mes rêves en me réveillant le matin. Et c?est étonnant de voir que rien qu?en les notant, ils s?aiguisent. Et ils reviennent plus souvent. Et puis, vous avez ce qu?on appelle les ?grands rêves?. Mais pour ça il faut vraiment être discipliné. Et je ne le suis pas assez. Toute ma discipline, je la réserve à ma peinture.
● Que vous ont appris vos rêves ?
Je ne sais pas comment répondre à ça. Il y a tant de théories là-dessus. Je pense à ces psychiatres qui interprètent les rêves, je pense à Jung, qui disait qu?il y avait des symboles à interpréter. Mais comment faire cela quand on a vécu dans plusieurs civilisations, plusieurs cultures ? Si vous habitez en Occident et que vous rêvez à des serpents, c?est quelque chose de néfaste, de négatif. Mais le même rêve, si vous le faites en Inde où le symbole du serpent n?est pas négatif, comment interpréter votre rêve. J?ai fait un rêve un jour avec des serpents : c?était très étrange et très bénéfique.
● Vos rêves ont construit une partie de votre peinture ?
En partie sans doute. Mais la création est le fruit de tant de choses, qu?on n?arrive pas à savoir d?où ça vient. Mais mes rêves m?ont beaucoup aidée. Aider à comprendre aussi que, de plus en plus, il faut faire ce qu?on sent, ce qu?on veut. J?aime de plus en plus la peinture des enfants. Vraiment de plus en plus? Il y a des peintres que je ne peux plus aimer. Des mastodontes comme Delacroix, Rubens, avec ces femmes pleines de cellulite? C?est prétentieux ce que je dis là, non ? Mais je le sens comme ça. L?humanité se prend tellement au sérieux que quelquefois j?aimerais prendre une minuscule aiguille et la dégonfler comme une baudruche.
● Les artistes aussi ont une certaine propension à se prendre au sérieux?
Vous avez raison, mais moi je ne peux pas supporter de me prendre au sérieux. Je me contente juste de faire mon travail sérieusement. Mais cela ne doit jamais se voir que l?on travaille sérieusement. Je regardais l?autre jour à la télé mauricienne des peintres qu?on avait interviewés et qui parlaient pour ?la cause de l?art?. Cela m?a beaucoup fait rire. Ils étaient grandiloquents et expliquaient avec de grands mots le pourquoi de la peinture. Moi, je peins parce que j?ai envie de peindre. Et parce que j?aime ça. C?est pour cela que j?aime les enfants. Leur esprit est encore spontané. Ils ne sont pas encore devenus des êtres figés. C?est si difficile de dire des choses sensées sur l?art. L?art se vit, se ressent.
● Et le don ?
Oui il en faut. Mais il faut travailler. C?est comme la musique. Un chef d?orchestre donne un autre son à un orchestre. Il y imprime son style, son trait de caractère. Un jour, j?ai vu quelqu?un qui était au piano à Curepipe, il jouait techniquement quelque chose de formidable, mais cela ne m?a pas du tout touchée. L?art, c?est plus qu?une bonne technique. La musique est une chose magnifique qui m?aide beaucoup dans la vie. L?artiste doit avoir en lui cette étincelle qui fait qu?un artiste est un artiste. Et si vous n?avez pas ça, vous n?y arriverez jamais. Cela ne marchera pas. Vous deviendrez un excellent technicien de la peinture ou de la musique, mais pas un artiste. Mais quand vous avez cette étincelle, il faut alors beaucoup travailler. Maintenant, ce n?est pas à moi de dire qui l?a ou qui ne l?a pas. Cela, c?est un mystère. Espérance Becherel, mon premier mari, me disait un jour d?une danseuse de flamenco qu?il connaissait qu?elle n?avait pas d?âme, juste de la technique.
● Maurice a beaucoup influencé votre peinture ?
Quelle drôle de question ! Bien sûr. La peinture, c?est quelque chose d?immédiat. Par contre, une meilleure question serait : est-ce que la Suède influence ma peinture ?
● Je vous la pose !
Malgré tout, oui, elle influence ma peinture. Je vois dans ce que je peins quelque chose de nordique.
● Une tristesse ?
Je ne sais pas. Un côté sombre, mystérieux. Quand vous vivez dans un environnement donné, on est obligatoirement influencé. C?est le cas de Maurice dans ma peinture. Les lieux vous pénètrent. Un jour, j?ai rencontré une Africaine, établie en Suède et elle me parlait : elle était tellement Suédoise que j?arrivais à oublier son visage qui était africain. On devient un peu l?endroit où l?on vit. Je suis arrivée ici à 20 ans. Entre la Suède et moi, il y a un gouffre. Je connais la Suède d?Ingmar Bergman. On n?échappe pas au lieu où on habite. Quand j?ai quitté Maurice pour repartir habiter en Suède, c?était très difficile. Et puis lentement l?environnement reprend le dessus. Pour ma peinture, par exemple, c?était difficile, je me sentais perdue. Toute cette blancheur, cette neige, cette glace. C?est si difficile à peindre. Vraiment bizarre.
● Maurice est un pays de lumière, une terre aux couleurs vives et pourtant votre peinture laisse transparaître une nostalgie pastelle? Des relents de Suède ?
Cela, ce n?est pas le pays. C?est ma personnalité, mon caractère. Pourtant, je ne suis pas quelqu?un de triste.
● Maurice serait-il pour vous un pays triste ?
Cela peut l?être. Comme tous les pays. J?ai écrit des poèmes sur les enfants et le CPE. Je trouve cela triste. J?ai été triste du drame qui vient de se passer à Saint-Pierre où cet homme a tué des membres de sa famille. Je sens aussi une certaine violence en moi. Je me suis toujours sentie bien ici parce que je n?ai jamais vécu près de la promiscuité. J?ai été accueillie dans une famille cultivée. Sinon je ne serais jamais restée. Ce que je trouve aussi triste, c?est la médiocrité.
● C?est quoi pour vous ?
Les gens qui se laissent vivre et qui ne s?impliquent pas dans la vie. La médiocrité, c?est la laideur morale. Les gens vantards, mesquins. Par contre, il y a des gens qui trouvent médiocres les constructions à Maurice. Moi, je ne trouve pas. Cela m?amuse, ces maisons peintes n?importe comment, l?une qui ressemble à un château de Roi ou une autre peinte en rouge avec des formes bizarres.
● L?anarchie vous attire ?
Ah oui ! J?aime les cyclones par exemple. Ils causent du désordre, mais poussent les gens à s?aider. Un jour de réveillon, je n?avais pas été invitée à aucune fête et un cyclone m?a sauvée. Il s?est abattu sur l?île le soir et m?a fait oublier ma solitude. C?était magnifique !
● Qu?aimeriez-vous que l?on dise de votre peinture ?
Ma peinture ne dit rien de particulier. Elle dit ce que celui qui la regarde entend. Seul celui qui regarde sait. Un jour, j?ai fait un tableau engagé. Le problème palestinien me révolte. Je ne peux pas accepter une telle injustice. Quand j?en parle, mon c?ur bat plus fort. Je m?énerve. Il m?est difficile de me contrôler. Je suis trop émotive. Pour le c?ur, ce n?est pas bon. Mais en même temps, l?émotion fait partie de l?intimité de l?artiste. Il ne peut pas s?en séparer. Je voudrais par exemple peindre de plus en plus simplement. Mais pour cela, il faut énormément de travail. Et je n?ai pas le temps, je dois peindre dans mon style actuel pour gagner de l?argent et vivre.
?L?humanité se prend tellement au sérieux que quelquefois j?aimerais prendre une minuscule aiguille et la dégonfler comme une baudruche.?
● Le dépouillement est le summum de toute expression artistique ?
Oui, et c?est tellement dur. J?aimerais pousser le dépouillement jusqu?à l?extrême. Je voulais récemment brûler des tas de papiers, des journaux qui parlaient de ma peinture. C?est trop lourd tout ça. Trop lourd dans la tête. On garde tous ces papiers pour se sentir en sécurité?
● Pour renaître, il faut abandonner la sécurité ?
Oui, en espérant que l?on va renaître. Mais cela ne marche pas toujours. Mais de toutes les manières, c?est bien de ne pas posséder des choses. Le strict minimum. J?aimerais que tout ce que j?ai puisse entrer dans un seul sac.
● Vous avez dit un jour : j?aime les expositions, tout le monde s?occupe de moi?
Oui, j?adore ça. J?aime qu?on s?occupe de moi. Mais j?aime aussi les carrefours de la vie.
● Vous les cherchez ?
Sans doute. Pas trop souvent, quand même. Pas comme les gens riches qui croient que les carrefours vont leur permettre d?échapper à l?ennui. Les carrefours doivent servir à se remettre en question, à se repenser, à repenser à ce qu?on fait.
● Vous vous élevez souvent contre tout ce qui est matériel dans la vie de tous les jours. Cela vous épuise à ce point ?
Oh oui ! C?est chiant les problèmes matériels. Et je suis si triste de voir les femmes être obligées de se laisser aussi envahir par ces problèmes.
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