Publicité
Je bégaie, et alors ?
«L? er mo be? gaye? ena di? moun ki rie, zot ci? ca? ne. » José, 59 ans, s?essouffle. Prononcer cette phrase lui est si compliqué. Il reprend son souffle et essaie de formuler d?autres mots. Au travail, comme dans sa vie quotidienne, cet homme bègue est la cible de moqueries. C?est un « gaga » qui fait rire tout le monde. Mais face à tout cela, José baisse la tête, se tait. Et souffre en silence?
Tout comme Imteaz, 23 ans, également bègue. « Kan mo saye? mo pran le? le? le tan, mo voisin ek ca? mrad pran nisa ek moi, gagne bocou diffikilte, mo léker fer mal. » De ses mots saccadés, il tente de s?exprimer, de parler de ce père qui tabassait sa mère alors qu?elle était enceinte de sept mois. Une séquelle probable qui aurait pu aboutir à son bégaiement, dit-il. Après avoir interrompu sa scolarité à la sixième parce qu?il ne pouvait suivre les classes, Imteaz a dû apprendre à gérer son bégaiement seul.
Plus fréquent chez les hommes
Comme eux, beaucoup de bègues doivent vivre avec ce trouble. Des études démontrent que le bégaiement affecte 5 % de la population française, soit 600 000 personnes. Qu?est-ce qui provoque ce trouble ? « Il y a plusieurs facteurs derrière le bégaiement. Par exemple, cela peut être dû au stress, à l?anxiété, à l?environnement du bègue, des suites d?un choc émotionnel. Il y a des causes non psychologiques telles que la génétique, les malformations au niveau des muscles vocaux », indique Mallika Jusrut, orthophoniste. Selon elle, il y a divers types de bégaiement. D?abord, le type passager. Par exemple, face à son patron, sur un coup de colère ou devant un public, on éprouve de la gêne et on bégaie. Mais cela s?estompe après.
Par contre, l?orthophoniste distingue deux types de bégaiement qui peuvent être sévères ? le clonique et le tonique. Dans le premier cas, cela s?illustre avec une difficulté à prononcer les premières syllabes comme dans « Ma? ma? ma? Maman m?a acheté une pomme ». Pour le bégaiement tonique, la personne a du mal à articuler son mot, bouge les lèvres, puis se crispe et prend du temps avant d?y parvenir. Le bégaiement peut être minime, modéré et sévère. Des études indiquent que l?incidence la plus élevée se situe à l?âge préscolaire, se manifestant donc souvent chez les enfants qui ont entre 3 et 7 ans. Le bégaiement survient plus fréquemment chez les hommes. Des études recensent cinq hommes pour une femme atteints de bégaiement.
« Un handicap lourd à porter »
Quelles sont les répercussions découlant de ce trouble ? « C?est un handicap non visible quand on ne parle pas, mais combien lourd à porter. Les bègues se sous-estiment souvent, sont frustrés et endurent des souffrances et des moqueries », ajoute l?orthophoniste. Pour Véronique Wan Hok Chee, psychologue, le bègue est également rejeté et humilié : « Le problème, c?est que les gens ne comprennent pas qu?en fait, le bégaiement est un trouble du langage et qu?en se moquant d?eux, ils les stigmatisent davantage et freinent toute tentative d?expression. »
Et face aux railleries d?autrui, les bègues s?isolent et se culpabilisent.
Et par ricochet, cela affecte également les proches qui souffrent du bégaiement de leur enfant : « Ce n?était pas facile d?accepter que mon enfant soit bègue. Les gens en faisaient une risée. Cela me brisait le c?ur. J?avais honte parfois de le sortir, mais j?ai dû y faire face », soutient Marie, 48 ans, mère au foyer.
Que faire face à ces difficultés et comment vivre avec son bégaiement ? « La première étape, c?est que le bègue accepte lui-même son trouble. Dès qu?il comprend qu?il en souffre, il sera plus apte à accepter d?être aidé par un entourage compréhensif et un support orthophonique et psychologique », soutient la psychologue. Plusieurs thérapies existent pour l?encadrer et le prendre en charge (voir encadré). Évidemment, cela demandera beaucoup d?efforts du bègue et de sa famille qui devra l?encourager.
Peut-on en guérir totalement ? « Si le dépistage se fait à un stage précoce, il y a de grandes chances pour que le bégaiement s?estompe. Mais il faut également parer aux éventuels risques de rechute qui peuvent être provoqués par des situations de stress et d?anxiété », indique Mallika Jusrut.
Enrico, 13 ans, s?en est sorti
« Aster la mo bien, mo capav coze. Lontan mo ti pe gagn bien diffikilte », affirme Enrico, 13 ans, tout sourire. Cet adolescent, inscrit à l?Association des parents des enfants aux besoins spéciaux (Apebs), à Curepipe, a enfin pu guérir de son bégaiement. Au grand soulagement de ses parents ! Né prématurément, l?enfant est également dyslexique et a connu maintes complications de santé. En grandissant, Enrico a eu plus de mal à communiquer et à former ses mots. « C?était dur pour nous. Des fois, les gens se moquaient de lui, mais ils ne comprenaient pas que mon fils souffrait d?un trouble. Pour nous, c?était très difficile. Nous avons pris sur nous et voulions l?aider à guérir », confie la mère d?Enrico. À 8 ans, il a adhéré à l?Apebs où il a bénéficié de programmes adaptés. Et petit à petit, il a cessé de bégayer. Cinq ans se sont écoulés? Bilan ? Enrico arrive à mieux prononcer ses mots et reprend une enfance normale. Il rêve aujourd?hui de devenir un grand cuisinier.
Vaincre le bégaiement
« Il faut que l?on sache ce que nos enfants bègues endurent. Leur souffrance est énorme. Il y a tant de gens qui se moquent d?eux et eux en sont blessés », déclare Marie-Noëlle Chung. Celle-ci, dont le fils de 16 ans, est bègue, vient de lancer l?association Vaincre le bégaiement depuis le début d?octobre avec Roseline Bugwondeen dont l?enfant est aussi bègue. À ce jour, ce regroupement compte une dizaine de membres et il se réunit fréquemment pour partager leurs souffrances. « Nous avons constaté qu?à Maurice le bégaiement passe inaperçu et les traitements ne se font pas sur une base régulière », ajoute-t-elle.
L?association prévoit de lancer un atelier pour les enfants bègues où ils bénéficieront d?un encadrement psychologique et s?adonneront à des activités récréatives en se basant sur la musique et le théâtre pour développer leur locution. Les membres de Vaincre le bégaiement sont également en projet de formation avec une organisation similaire basée à l?île s?ur. Ils essaient actuellement de regrouper d?autres parents pour faire cause commune. Pour plus de renseignements, vous pouvez appeler le 294.94.25 ou le 762.08.96.
CONSEILS PRATIQUES
● Si vous avez un enfant ou un adulte bègue à votre charge, surtout ne le pressez pas. Il faut au contraire lui donner le temps pour formuler sa phrase, lui parler doucement. Ne l?interrompez pas.
● Utilisez des phrases courtes en lui parlant, pour une meilleure assimilation.
● Initiez le bègue à la chanson. Car en chantant, il ne va pas bégayer. Cela lui permettra de s?exprimer.
● Communiquez à l?aide de supports visuels. Par exemple, avec des petits dessins pour lui apprendre les mots. Cela va l?aider et également l?amuser.
● Apprenez à l?écouter surtout. Évitez de le culpabiliser ou de l?empêcher de sortir de peur d?avoir honte de lui.
● Soyez patients, montrez-lui que vous acceptez son bégaiement et que vous allez le soutenir pour gérer ce trouble. Félicitez-le lorsqu?il accomplit quelque chose, cela va l?encourager.
LA PRISE EN CHARGE
Le bégaiement se traite essentiellement par des thérapies. Selon Mallika Jusrut, l?orthophoniste, on peut initier le bègue à des programmes de rééducation, une autothérapie où la personne peut essayer de bouquiner et de travailler à son rythme pour mieux s?exprimer, des appareils électriques pour améliorer l?élocution. « Il y a aussi des techniques comme le Turtle Speech, qui consiste à parler doucement, le Finger Thumb, où on parle à la fréquence des doigts, la Prolonged Speech Technic où on essaie d?habituer le bègue à prononcer ses mots en les allongeant », explique l?orthophoniste.
Elle ajoute que plusieurs de ces techniques peuvent être combinées pour permettre à la personne de sortir de son bégaiement. Dans le service public, des traitements sont dispensés par les responsables des départements de Speech Therapy à l?hôpital ENT, à Vacoas.
Publicité
Publicité
Les plus récents