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Avortement : la loi est dépassée

21 octobre 2006, 00:00

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Si la loi l?interdit, des avortements sont toutefois pratiqués dans les hôpitaux du pays, mais avec une autorisation spéciale accordée par le parquet.

«Nous avons pratiqué une bonne dizaine d?avortements à Maurice, à la suite d?une dispense demandée et obtenue du parquet. Dans tous les cas, l?autorisation avait été demandée parce que la vie de la maman était en danger en raison de la grossesse», explique le Dr Shiam Sungkur, gynécologue qui était jusqu?à tout récemment chief medical officer (CMO) au ministère de la Santé.

Il estime que la loi devrait être amendée pour organiser la situation de façon formelle et éviter de longues procédures auprès du parquet. Il voudrait aussi que soient inclus dans le texte de loi tous les cas pour lesquels l?interruption de grossesse devrait être permise, notamment en cas de viol et d?inceste, dit-il.

Cet ancien gestionnaire du ministère de la Santé clarifie toutefois sa position. «Je vous précise bien que je demande la légalisation de l?avortement pour des cas précis : santé de la mère, enfant qui naîtra mort-né ou handicapé, ou encore en cas de grossesse provoquée par le viol ou l?inceste. Cette légalisation, mal- heureusement, ne mettra pas fin aux avortements clandestins.»

Pilule, préservatif, stérilet gratuits

Pourquoi ce pessimisme ? Parce qu?il s?agit, pour la plupart, de femmes qui n?ont pas pris les précautions contraceptives nécessaires qui ont recours à l?avortement clandestin. Cette opération peut être pratiquée par des médecins, des infirmiers, des sages-femmes, voire des masseuses. «Comment voulez-vous qu?il en soit autrement quand la méthode de contraception la plus utilisée à Maurice n?est autre que le retrait, juste avant l?éjaculation», dit le Dr Sungkur qui évoque une grande méconnaissance de la part du public.

A la Mauritus Family Planning and Welfare Association (MFPWA) la chose est connue. «Depuis quelque temps, nous avons remarqué une tendance des Mauriciens à utiliser des méthodes de contraception peu fiables, comme le retrait», nous dit Vidya Charan, senior programme officer de la MFPWA.

«Si on est étonné de voir que la méthode de retrait est la plus prisée, on est encore plus étonné devant ces nombreux avortements. Surtout quand il y a, dans tout le pays, cent centres de santé qui donnent gratuitement pilules (dont celle du lendemain), préservatifs, et stérilets. Ce dernier dispositif empêche la grossesse en cas de relations sexuelles sans contraceptifs ni préservatifs. Toutes les femmes, des collégiennes à celles plus âgées, peuvent bénéficier gratuitement de ces services qui sont accompagnés de conseils», explique le Dr Sungkur.

Ces mêmes services sont également offerts par la MFPWA dans tous ses locaux, tant à la rue Desforges à Port-Louis qu?ailleurs dans l?île. «Le public paye une somme modique pour ces services qui sont dispensés dans l?anonymat», confie Vidya Charan. Malgré tout, dit-elle, le nombre d?avortements est de l?ordre de 15 000 à 20 000 annuellement. «La MFPWA a toujours demandé au gouvernement de légaliser, pour réduire le nombre d?avortements et les 2 000 à 2 500 cas de complications qui arrivent dans les hôpitaux chaque année», dit-elle.

LA METHODE UTILISEE A VACOAS

Se faire avorter au moyen d?une baleine de parapluie ou d?aiguilles à tricoter n?est plus courant. Les avorteurs clandestins disposent maintenant d?une méthode d?aspiration du f?tus, pratique qui s?est répandue dans le milieu depuis les années 70. Elle est parfaitement maîtrisée si elle est appliquée en milieu hospitalier. D?ailleurs, les avortements pratiqués sous le prétexte de curetage après fausse couche le sont souvent par aspiration.

Mais les clandestins eux pratiquent sans anesthésie, ce qui provoque des douleurs atroces. «Sans anesthésie, c?est très cruel», dit le Dr Sungkur. De plus, si le lieu où ce type d?avortement est pratiqué n?est pas aseptisé, des infections sont évidemment à craindre.

Les personnes arrêtées à Vacoas utilisaient, semble-t-il, cette méthode qui consiste à connecter un tuyau à une bombe d?aspiration d?une capacité de 29 fois supérieure à celle d?un aspirateur courant. Le col de l?utérus est dilaté et l?embout y est introduit. La succion disloque le bébé en morceaux et l?absorbe?.

Outre cette technique mécanique, bien d?autres moyens abortifs existent : comprimés, injections ou encore breuvages divers concoctés avec du vin, du sel et du gingembre. La MFPWA prévient : ceux-ci n?ont aucun effet sur le f?tus, sinon sur sa santé et celle de la mère.

«RIGHT NOW!» RECLAME LE LIBRE ARBITRE POUR LES FEMMES

Chaque Mauricien est invité à y apposer sa signature, en son nom personnel, au bas d?une lettre que fait circuler Right Now!. Cette organisation non-gouvernementale (ONG) demande l?adhésion publique sur la question de dépénalisation de l?avortement.Dans cette lettre ouverte, l?ONG explique que les femmes qui ont recours à une interruption volontaire de grossesse ne le font pas de gaieté de c?ur. Il s?agit pour elles d?une décision «de dernier recours » et «mûrement réfléchie». Right Now! rappelle que la femme naît libre et égale à l?homme en tous droits et considère qu?elle doit pouvoir choisir la vie qu?elle veut : «Criminaliser l?avortement et infliger une peine de prison aux femmes qui interrompent volontairement leur grossesse revient à remettre fondamentalement en cause cette liberté de choix.»

Right Now! est d?avis que Maurice doit rejoindre le rang des pays industrialisés «qui ont créé les conditions du respect des droits fondamentaux des femmes en leur garantissant la liberté de choix et la possibilité de mettre fin à une grossesse non désirée dans un environnement sanitaire adéquat». L?ONG pense qu?en réunissant les conditions légales et sanitaires nécessaires pour résoudre ce problème de santé publique, les législateurs mauriciens restitueront aux femmes un droit fondamental qui est «la capacité de choisir leur vie dans la dignité».

TEMOIGNAGE

Une maman raconte

«Mwa kan mo ti pass la dan mo ti o milie, mo ti ena de dan vant ek de lor la terr.» Reena (nom fictif), maman aimante, s?est fait avorter il y a huit ans. Elle avait alors 31 ans, avait déjà un fils en bas âge et une petite fille de dix mois. La situation financière de son mari était précaire.

Le couple décide de l?avortement et se rend à une adresse à Port-Louis. La «clinique» n?a rien d?avenant, les conditions d?hygiène sont pratiquement inexistantes. Reena s?installe sur une table. Un «médecin» lui dilate le col de l?utérus. «Pa endormi, kri kri mem. Mo trap la limier, sizo ek diboi mo mem? Dokter met enn aspirater ar mwa. Ti ena enn bolfam, mo ekzize li fer bouyant bann zafer. Docter ek madam la koz foutan ar mwa, zot dir mwa : si ou fer enn zafer koum sa ou rod le lix, ou al dan klinic ou pay Rs 10 000». L?opération a coûté Rs 2 500. «Apre dokter la montre mwa de trwa kayo ban di san kaye».

Après 27 jours, elle subit une échographie et apprend qu?elle est toujours enceinte de deux enfants. Le col de son utérus est toujours dilaté. Persuadée que ses bébés naîtront avec des handicaps, elle ingurgite toutes sortes de médicaments et de tisanes pour s?en débarrasser. Elle envisage un curetage utérin mais change d?avis au dernier moment.

Au sixième mois de sa grossesse, Reena est admise à l?hôpital. Elle saigne continuellement. Malgré le milieu hospitalier, les bébés meurent pendant le mois suivant. Reena doit alors accoucher de façon naturelle de ses deux petits déjà décédés. « Pli soc, ou bizin get ou ban zanfan. Seve, zong pe pouse, lame, lipie. » Les médecins expliquent à Reena que l?injection faite au moment de l?avortement, de même que les médicaments qu?elle a ingurgités ensuite, ont continué à agir sur elle.

Huit ans après, aucun détail ne s?est effacé de la mémoire de Reena. «Le 27 out la res dan mo memwar. Kan mo get enn fim kot ena enn krim, mo pran mwa egal? Mo dir mo misie monn deza touy de zanfan.»

Aujourd?hui, elle raconte pour que d?autres ne subissent pas le même sort.

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