Publicité
Faut-il redéfinir le cadre du développment touristique ?
Par
Partager cet article
Faut-il redéfinir le cadre du développment touristique ?
Pointe-aux-Biches mérite qu?on s?y attarde. S?y livre actuellement une bataille pour quelques cocotiers, plantés sur des îlots artificiellement créés. Au-delà de la caricature, cet énième bras de fer qui oppose pêcheurs et développeur hôtelier met en évidence la faiblesse de l?administration publique du patrimoine marin. Pointe-aux-Biches mérite notre attention car ce qui s?y passe pose une question de fonds : jusqu?où sommes-nous disposés à aller pour atteindre l?objectif des deux millions touristes annuels?
Les dés sont jetés en 2004 quand le groupe Véranda achète Villa Pointe-aux-Biches, une auberge sans prétention donnant sur une petite plage rocailleuse, grossièrement aménagée par le propriétaire précédent. L?hôtelier veut rénover et rehausser le niveau de l?hôtel. Des travaux allaient être entrepris sur terre et dans le lagon.
Quiconque ayant suivi l?actualité locale au cours de ces dix dernières années aurait pu prévoir ce qui allait se passer. La pièce a été écrite dans les années 90 quand l?hôtel Le Touessrok a fait un réaménagement majeur de la plage. Dès que les bulldozers arrivent sur la plage, des pêcheurs se mobilisent. ?Pa tous nou lagon !? L?attitude est hostile. Des politiciens en mal de sympathie endossent leur paletot d?avocat. Ils menacent. Ils usent d?astuces légales pour freiner si ce n?est bloquer le projet. Des manifestations sont organisées sur place. Les médias s?affolent. Les enchères s?enflamment. Tout est mis en ?uvre pour amener le promoteur à casquer.
Mais est-ce que les pêcheurs ont toujours raison et le développeur forcément tort ? L?Etat est-il en mesure d?arbitrer ce match ? Le veut-il seulement ? Et l?écologie marine dans tout cela ? Qui s?en préoccupe vraiment ?
La mobilisation des pêcheurs fait désormais partie du folklore. À tel point que les développeurs comptabilisaient le prix de leur silence dans le coût initial du projet. La rumeur veut qu?en dehors des forums officiels de dialogue, les ?activistes écologiques? de Pointe-aux-Biches auraient proposé un arrangement à l?amiable à Véranda. Officiellement, les parties concernées nient.
?Qui peut blâmer les pêcheurs ? relève un travailleur social qui est très familier avec ce dossier. Le pêcheur vit dans la précarité et on peut comprendre qu?il cherche à tirer bénéfice de certaines situations?. Cet argument trouve un certain écho chez des fonctionnaires et des politiciens. C?était presque comme si le promoteur avait tort de vouloir résister car il devrait ?comprendre??
Invariablement, le pêcheur argue que le développeur est en train de nuire à son gagne-pain en déstabilisant l?habitat marin et en faisant fuir le poisson. ?À l?ouverture du chantier, je me suis renseigné auprès du ministère de la Pêche pour connaître l?identité d?éventuels pêcheurs qui risqueraient d?être affectés par les travaux. Cette autorité m?en a indiqué quatre avec qui j?ai eu une réunion de travail. Ils n?ont opposé aucune objection. Je découvre à présent qu?une bonne cinquantaine de pêcheurs sont censés opérer devant l?hôtel?, relève Jaga Chellapen, responsable de projet à Véranda. Sur place, tôt hier matin, aucun pêcheur n?était visible dans le lagon devant l?hôtel ni aux alentours?
L?affaire est politisée dès que la protestation se précise et se médiatise. Elle devient alors un terrain de bataille entre l?opposition et le gouvernement du jour. On a vu des membres de l?actuel gouvernement à l??uvre à Bel-Ombre, Ile-aux-Cerfs ou encore à Balaclava alors qu?ils n?étaient pas au pouvoir. Les rôles sont maintenant inversés.
Le développeur, lui, qui est l?otage de ces courants hostiles. Entre la cour de justice, les antichambres des ministères et le site où les manifestants menacent de faire irruption à tout moment, il tente quand même de mener à bien son projet. L?aboutissement se fait au terme d?une véritable course d?obstacles. Véranda a dû obtenir une injonction de la cour suprême pour pouvoir continuer les travaux.
Les rochers détonnent dans le lagon
De guerre lasse, les manifestants s?en sont pris aux cocotiers que l?hôtelier a crus bon de planter pour habiller les îlots artificiels. ?Les cocotiers ne sont pas prévus dans le permis EIA. Nous avons reçu l?ordre du ministère de l?Environnement de les enlever?, confirme Jaga Chellapen. Il affirme pourtant avoir planté les arbres en stricte conformité avec les recommandations de l?Environnement.
Véranda a aménagé deux îlots, trois brise-lames (breakwater) et une plage. Le résultat final est bien plus plaisant aux yeux que la monstruosité qui existait auparavant. Le lagon donne l?impression de respirer de nouveau. L?eau circule. Certes, les rochers ayant servi à construire les îlots détonent. Ils sont issus des champs de canne et son donc étranger à l?univers marin et cela se voit.
?Attention, ce n?est dit que le réaménagement ne va pas favoriser l?érosion. On ne pourra juger que si les structures passent le test d?un véritable cyclone. Mais je prévois que dans ces conditions extrêmes, le sable de la plage artificielle sera ramené vers le large et que la plage cèder?, commente un expert qui a tenu à garder l?anonymat.
On en vient finalement aux vrais enjeux. Jaga Chellapen assure que les structures ont été construites suivant les recommandations de Carex Environnement, des experts français de réputation internationale qui, avec SIGMA, ont signé l?étude EIA. Les roches sont d?au moins 600 kilos pièces et devraient donc résister aux importants mouvements de marées.
Mais il n?empêche que construire dans le lagon n?est pas sans conséquence (voir encadré). Souvent, un effort pour raviver et protéger enclenche un cycle où le développeur est obligé de toujours nourrir sa plage afin d?en maintenir l?intégrité. ?Nous avons remarqué, par exemple, qu?à chaque fois qu?on ouvre une passe pour favoriser le mouvement d?eau, l?érosion se produit, surtout en mauvais temps?, relève notre interlocuteur.
Existe-t-il un observatoire pour étudier l?impact des structures artificielles sur l?environnement marin ? ?On fait une enquête quand il y a un problème. Mais très souvent, les hôteliers n?attirent pas l?attention sur le problème. Ils s?efforcent de réparer les dégâts dans le cours normal des travaux d?entretien?, explique -t-il.
Un tel observatoire n?aurait pourtant pas été un luxe pour un pays comme Maurice, qui dépend tant de son lagon. Il requiert certainement des ressources conséquentes. Mais il aurait permis une gestion responsable du patrimoine côtier. Une telle infrastructure aurait également permis aux autorités de ne se faire une opinion indépendante sur les questions relevant des risques à l?environnement. L?Institut d?océanographie devait agir comme tel. Mais cela ne semble pas être une priorité?
?Il est évident que tout prochain projet hôtelier ne pourra se développer que sur des sites qui nécessiteront des aménagements de la plage et du lagon. Il nous faudra décider une fois pour toutes jusqu?où on veut aller?, relève Jean Michel Pitot, directeur de Véranda et président de l?Association des hôteliers et restaurateurs de Maurice.
À la conquête de la mer
La modification du paysage marin n?est pas une pratique exclusive aux Mauriciens. Une des altérations des plus spectaculaires ailleurs est la création de véritables îles artificielles pour accueillir maisons, hôtels ou aéroports. Au Moyen Âge et même avant,des villes entières étaient déjà isolées par l?eau pour des raisons militaires. Aujourd?hui, l?entreprise est très coûteuse mais reste une option lucrative pour des pays confrontés au problème d?exiguïté. Un des projets les plus médiatisés en ces temps est sans doute la construction des Palm Islands par l?émirat de Dubayy. Tout aussi connu est l?aéroport de Kansai, dans la baie d?Osaka, au Japon. En 2001, l?association américaine des ingénieurs civils sacrait Kasai comme le Civil Engineering Monument du millenium?Plus près de chez nous, l?archipel des Maldives a bâti Hulhumale pour se prémunir des raz de marée et la montée du niveau de la mer en raison du réchauffement de la planète.
Fiche technique
● Dragage
Utilisé pour enlever objets, sable, gravier ou vase pouvant gêner la navigation dans les ports et chenaux, le dragage du fond marin est une opération contestée. Les opposants affirment qu?il modifie la dynamique des courants. Le sédiment enlevé suite au raclage du fond marin peut contenir des contaminateurs. Il est jeté au large, déposé sur la plage à côté ou alors, utilisé pour nourrir la plage, même si sa constitution n?est pas compatible avec la flore et la faune de surface.
● Alimentation de plage
Ce processus consiste à ajouter à la plage du sable puisé du large ou d?une source sur terre. Ceci est rendu nécessaire pour stabiliser des structures construites telles que jetée, digue et mur. Celles-ci favorisent un amoncellement de sable juste derrière elles mais accélèrent l?érosion des zones adjacentes, créant ainsi la nécessité de toujours alimenter la plage en guise de maintenance.
Enlever du sable de la mer pour alimenter les plages a des conséquences sur la dynamique des courants et sur l?écosystème du site d?emprunt. Cela peut donner naissance à des ?hot spots? d?érosion sur les plages jouxtant celle qui est ainsi aménagée.
Car la mer s?attelle vite à combler tout vide qui est créé en son sein.
● Grattage de la plage
Il s?agit là d?utiliser de gros équipements pour racler la plage en vue d?en redessiner les contours ou de créer des dunes de protection. Ces dernières sont créées en repoussant des couches de sable de la partie basse de la plage vers le haut. Elles sont censées protéger les propriétés pieds-dans-l?eau contre les mouvements de marées, notamment en période cyclonique. Plus tard, il est toujours possible d?aplanir les dunes de sorte à pouvoir une fois de plus jouir de la vue et de la plage. Les écologistes condamnent le raclage de la plage. Ils affirment que ce processus fait un tort immense à l?habitat côtier. Les défenseurs arguent que c?est là le moyen le plus efficace pour protéger la plage.
● Construction sur la plage et dans l?eau
Gabions, mur, jetée, digue, récif artificiel, cap, brise-lames ?l?intervention de l?homme pour essayer d?apprivoiser le courant de la mer peut prendre des formes multiples. Avec des matériaux naturels ou synthétiques ils visent à modifier la dynamique des courants pour atténuer leur élan destructif, à empêcher l?érosion des plages.
Mais la construction dans le lagon n?est, elle, pas sans effets secondaires. Elle protège la région voulue mais détruit les pans de plage adjacents où l?érosion est accélérée.
Questions à Olivier Tyack MSc Marine Environment Protection
?Personne ne peut prévoir les conséquences dans la durée d?une déstabilisation du milieu marin?.
● Pourquoi cette résistance quasi automatique à toute intervention pour altérer le lagon ?
Le lagon est un patrimoine public. Ce n?est pas logique que n?importe qui puisse y intervenir à volonté pour l?adapter à ses besoins propres. Le gouvernement devrait réfléchir avant d?autoriser ces interventions, ne serait-ce qu?au nom du développement. Le lagon et les plages ne lui appartiennent pour qu?il puisse en disposer à sa guise.
● Ne faites-vous pas confiance au gouvernement de faire les développeurs respecter l?environnement marin?
Le mécanisme par lequel le gouvernement donne son feu vert à un projet du point de vue environnemental est faussé. La loi demande aux décideurs d?écouter la société civile au préalable. Mais dans la pratique, on s?arrange pour ne pas entendre cette voix. Les commentaires que nous faisons au EIA Committee ne portent à aucune conséquence. C?est le ministre de l?Environnement qui a le dernier mot et il est mû avant tout par des considérations politiques.
● Pourtant le mouvement écologiste compte quelques victoires. Comment l?expliquez- vous ?
Pour arriver à se faire entendre, il faut obligatoirement ameuter la communauté internationale. Par exemple, nous n?aurions probablement jamais pu mettre un frein à l?avancée du Geopotes, le navire extracteur de sable, sans l?appui de Greenpeace.
● Le Mauricien ne participe pas ?
En général, le Mauricien ne connaît pas l?environnement marin. Il ne comprend pas sa fragilité. Il n?est donc pas conscient de la nécessité de le protéger. Cette ignorance prévaut même parmi ceux qui pratiquent la mer quotidiennement. Des pêcheurs ne savent pas que le corail est une espèce vivante. Des skippers sont incapables de satisfaire la curiosité des touristes qu?ils transportent?
● La Commission de l?océan Indien vous a justement confié le soin d?éduquer les enfants. Parvenez-vous à déchirer ce voile d?ignorance ?
Pas vraiment. Les enfants de la côte ont d?autres priorités. Ils sont davantage préoccupés par des questions relevant de leur survie telles que la sécurité et la pauvreté. Je peux les comprendre. C?est difficile de se soucier du lagon quand on vit dans la précarité.
● La mer s?accommode toujours des modifications à son intégrité apportées par l?homme. Pourquoi s?en préoccuper ?
Cette attitude est trop simpliste, je le crains. Il est vrai que la mer finit par s?ajuster aux changements. Mais entre temps, des espèces meurent et la mer s?appauvrit en biodiversité. Personne ne peut prévoir les répercussions à long terme d?une déstabilisation du milieu marin. On ne le dira jamais assez, il s?agit là d?un milieu vivant, complexe, dynamique, imprévisible.
● Pourtant, il faudra bien trouver un terrain de compromis si l?on veut poursuivre le développement touristique.
Le gouvernement poursuit l?objectif des deux millions touristes. Cela se traduit par plus d?hôtels et davantage de pression sur le lagon. Les plus beaux sites sont déjà pris. Clairement, il faudra adapter ceux qui restent. A moins de changer d?objectif. Cette obstination à vouloir à tout prix atteindre la barre des deux millions parle du désespoir d?un gouvernement qui n?arrive pas à trouver autre chose pour relancer l?économie. Le plus effrayant c?est que le pouvoir n?a aucun plan de route pour atteindre son objectif. On va donc procéder à tâtons, causant au passage, des dégâts peut-être irrémédiables.
Publicité
Publicité
Les plus récents