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Roger Charoux décrit Malcolm

11 octobre 2006, 00:00

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Après la mort de Malcolm, l’express donne la parole à Roger Charoux, une des rares personnes à l’avoir côtoyé depuis les années 1950. Il est encore jeune dessinateur chez les architectes Boullé (Max) et Lagesse (Marcel), deux autres géants de la peinture mauricienne. Il se lie d’amitié également avec Serge Constantin qu’on ne présente plus. Celui-ci habite alors Curepipe et réunit régulièrement quelques amis dont Marcel Cabon, Edmée Le Breton, Henri Dalais et, bien sûr, Malcolm de Chazal.

“Cet homme fort, d’une puissance physique et intellectuelle inouïe, avec un pouvoir de travail extraordinaire ”, comme il le décrit, le subjugue. Il travaille pourtant au Bureau du Téléphone. Son caractère fantasque lui interdit évidemment tout espoir de promotion. Cet ingénieur, un des rares Mauriciens de l’époque à avoir été formé à Baton Rouge, Etats-Unis, n’est plus qu’un simple Meter Reader devant se rendre régulièrement chez un certain nombre d’abonnés du réseau téléphonique pour relever les données de leur compteur.

A un certain moment, Roger Charoux rencontre Malcolm tous les jours à la Flore Mauricienne, se trouvant alors à la rue William-Newton. Malcolm lui confie le soin d’illustrer son livre, La Pierre philosophale. Il songe aussi à écrire Petrusmok et ressent le besoin de tester ses idées. Roger fait un compagnon de marche idéal. Il est aussi le meilleur des auditeurs. Malcolm déteste la foule. C’est donc le long des berges du Ruisseau du Pouce (là où des politiciens, se croyant magiciens, espèrent toujours regrouper des marchands ambulants loin de leur clientèle habituelle, préférant, et de beaucoup, déambuler du côté de La Chaussée ou de la rue Farquhar) que Malcolm de Chazal écrira Petrusmok, d’abord dans sa tête et dans sa mémoire, avant de coucher sur papier le meilleur de ses pensées philosophiques et sa conception d’un nouvel univers que d’aucuns ne craignent pas de surnommer Malcolmland.

Malcolm ne sort jamais sans son bloc-notes dans lequel il recueille les idées germant de son esprit génial. Ils sont des promeneurs non solitaires mais aussi rêveurs que l’auteur de Julie ou la nouvelle Héloïse, d’Emilie et du Contrat social et font donc figure de Rousseau du Pouce. Ils butent parfois sur des obstacles ne les permettant de poursuivre normalement leur route. Il faut davantage pour obstruer la voie que se trace un Malcolm de Chazal. Il lance alors à la cantonade et sur un ton sans réplique : “SANITAIRE ! ” et traverse imperturbablement la cour de riverains éberlués, ne se doutant guère qu’ils sont témoins d’un génie déambulatoire en plein labeur.

Roger témoigne de l’engouement de Malcolm pour la marche à pied. Il lui faut marcher pour écrire et le Ruisseau du Pouce est un de ses lieux de prédilection. Il lui arrive aussi de se rendre à la Vallée des Prêtres deux ou trois fois la semaine mais toujours à pied. Port Louis le fascine. Il y descend tous les jours, dimanches, jour fériés, nouvel an compris. Le gérant de l’Hôtel National le confirme. “Pou Missié Malcolm péna dimances, péna conzés, péna banané. Tous les zours li bisoin travaille dans so bireau.”

Serge Constantin fait souvent les frais des besoins déambulatoires de Malcolm. La bande à Malcolm se réunit régulièrement chez l’un de ses membres. Les esprits s’échauffent. Soudain Malcolm s’écrie : “Il n’y a que Constantin à pouvoir me comprendre.” Il s’en va, traînant avec lui celui-ci. Il leur arrive parfois de marcher, par exemple, en pleine nuit, de Beau-Bassin à Pont-Fer. Là, Malcolm laisse Constantin sur place, en lui lançant : “C’est fini. J’ai dit tout ce que j’avais à dire. Je n’ai plus besoin de toi” et rentre chez lui tout seul.

Malcolm éprouve bientôt le besoin de confier à la toile plutôt qu’au papier sa vision révolutionnaire de son univers. Sa technique picturale à l’huile laisse quelque peu à désirer. Le résultat n’est pas toujours agréable à voir ni à manipuler. De gros pâtés de couleur au milieu de la toile. Il expose ses œuvres à la Librairie Sénèque (aujourd’hui Le Trèfle). La chaleur fait dégouliner l’huile sur les vêtements des vendeuses qui enragent. Malcolm supporte mal leurs reproches. Il ne tarde d’ailleurs pas à abandonner l’huile au profit de la gouache, avec le succès que l’on sait.

Malcolm compense son manque de technicité par sa philosophie de ce que doit être la peinture. Il enseigne ainsi qu’il ne faut point peindre les choses mais leur âme. Il peint la fleur qui lui sourit. Guère de ressemblance entre les œuvres chazaliennes et celles de Charoux (heureusement d’ailleurs pour Roger). Malcolm lui confie cependant l’illustration de sa Pierre philosophale. La collaboration auteur/illustrateur est des plus difficiles mais Roger, comme la Charité, couvre tout, adhère à tout, espère tout, endure tout, ne déchoît jamais, par amitié et respect pour le génie que demeure Malcolm de Chazal.

Roger est le témoin privilégié du sentiment d’incompréhension dans lequel se complaît Malcolm et qui fait partie des fondements de son œuvre, même s’il ne se justifie pas totalement. Il en veut surtout aux “gens du Sucre”, les premiers à ne l’avoir pas compris ni accepté son génie. Ils sont à ses yeux des zens tablissement et ont du fangourin à la place des méninges.

Les imprimeurs aussi ne le comprennent pas toujours, surtout lorsqu’il fait intrusion dans leur atelier, gesticulant et s’écriant : “N’imprimez plus mon livre. Il est déjà dépassé. J’ai écrit quelque chose qui surpasse infiniment mes écrits antérieurs ”.

Roger n’a pas oublié la judicieuse observation que lui a confiée Robert Edouard Hart : “L’œuvre de Malcolm est une poubelle dans laquelle on trouve des diamants”.

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