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Le doigt de Charles Quint
J?ai toujours été un grand admirateur de Napoléon, à son insu, bien sûr, malgré cette fichue manie qu?il avait de se glisser la main dans le gilet pour comprimer un trouble gastrique. Il était comme ça, mêlant colique et génie, le petit Caporal. Mais ma fascination pour lui n?a jamais atteint celle que je vouais à Charles Quint, même en féminisant son nom car je suis un homme à quinte, surtout à la belote et lors d?occasionnelles crises de toux.
Voilà un être couvert de gloire, Empereur du Saint Empire romain-germanique à dix-neuf ans, changeant de nom comme on change de pourpoint: Charles V en Allemagne, Charles 1er en Espagne et au Portugal, Charles IV en Sicile, Prince des Pays-Bas, Archiduc d?Autriche héritier de vastes terres en Amérique du Sud où ses troupes se tapèrent des Aztèques saignants, et j?en passe.
Eh bien, grande a été ma consternation en apprenant que des chercheurs espagnols avaient décidé d?humidifier l?auguste auriculaire momifié de cet éminent globe-trotter afin de déterminer la cause de son décès. J?ai toujours émis de solides réserves devant ces investigations posthumes car, comme dit un ancien adage: ? Des chercheurs qui cherchent, on en trouve, mais des chercheurs qui trouvent, on en cherche.? Quelle est donc la maladie qui aurait eu l?outrecuidance de s?attaquer à lui ? Sont-ce les libations des divers pays qu?il était obligé de visiter ? Aurait-il, homme de peu de foie, été miné par le schnaps, le chianti, le xérès, le porto, le tokay, l?ouzo ou le Saint-Amour? Les supputations vont bon train.
En scrutant, à grand renfort de biospies, de radios, de scanners et de tutti quanti une phalange de l?Empereur, les vaillants Madrilènes ont opté pour diverses possiblilités. Tout en n?écartant pas la présence d?un virus impertinent, ou même de plusieurs viri, nos chercheurs ont découvert une accumulation de cristaux d?urate (ce n?est pas un gros mot) qui auraient causé l?érosion d?un os, l?empêchant ainsi de rédiger son courrier ? on n?avait pas encore inventé les secrétaires. Un second diagnostic aurait été l?intrusion dans ses globules rouges, bien qu?il soit de sang bleu de Prusse, d?un parasite tropical.
Tout ce charabia pour vous dire qu?il avait eu soit la goutte, soit la malaria ou les deux à la fois. En tant que spécialistes des parasites tropicaux (nous en trouvons une flopée chez les conseillers ministériels), voyons si nous ne pouvons pas venir en aide aux Espagnols pour qui j?ai un très fort faible depuis qu?ils ont laissé leurs envahisseurs plus Maures que vifs. Je crois personnellement qu?il s?agissait d?une première manifestaion de l?albo pictus, une avant-garde du chikungunya à laquelle Charles, Charlie pour les dames, n?avait pas attaché d?importance. Aurait-il appris les rudiments du parler morisyen que cela lui aurait permis d?émettre cette bravade: ? Pa enn ti moustik koum sa ki pou fer mwa per.? Courageux mais un peu dengue, non ?
Hélas ! d?autres maux pas nécessairement fatals ou fataux devaient l?assaillir et dans ses dernières années, il devait être affecté par un affaiblissement non pas auriculaire mais majeur de l?ouïe ce qui fait que, polyglotte accompli, il pouvait se targuer vers la fin d?être sourd en quatre langues.
Comment sais-je tout cela me direz-vous ? Eh bien, c?est mon petit doigt qui me l?a dit.
VOLCY
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