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La captive de Vienne porte le deuil de son ravisseur

31 août 2006, 00:00

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Elle ne veut pas parler. Pas encore. Dans un communiqué lu récemment à Vienne, par son principal psychiatre, le professeur Max Friedrich, elle demande qu?on la ?laisse tranquille pour l?instant?. Qu?on lui laisse le temps de ?pouvoir raconter? elle-même son interminable mésaventure. Elle dit qu?elle déterminera elle-même ?quand? elle prendra contact ?avec les journalistes?. Et avec ses parents, qu?elle ne souhaite pas revoir ?pour l?instant?.

Pour l?heure, Natascha Kampusch, 18 ans dont huit recluse dans le sous-sol d?un pavillon autrichien, est entourée de psychologues dans un endroit tenu secret où, précise-t-elle, elle ?se sent bien?. De son ravisseur, qui s?est suicidé en se jetant sous un train quelques heures après que sa captive se fut enfuie, elle ne dit rien, ou presque. ?Il faisait partie de ma vie, c?est pourquoi, d?une certaine manière, je porte son deuil?, convient-elle. Elle a d?ailleurs présenté ses condoléances à Waltraud Priklopil, la mère de Wolfgang, son ravisseur. Mais elle tient à démentir certaines informations parues depuis son évasion, le mercredi 23 août. ?Je ne l?ai jamais appelé ?maître? (...) Ce n?était pas mon maître. J?étais aussi forte que lui. Symboliquement, il m?a portée à bout de bras, tout en me foulant aux pieds. Mais ce qu?il ignorait, c?est qu?il était tombé sur la mauvaise personne...?

Quiconque en Autriche avait l?âge de raison en 1998 connaît l?histoire de Natascha, l?un des rapts les plus mystérieux jamais survenus dans le pays. L?enlèvement se déroule par un froid matin de mars 1998. Natascha, alors âgée de 10 ans, vient de quitter l?appartement maternel, niché dans une grande barre d?immeubles de la banlieue de Vienne. Ce matin-là, elle a eu une petite dispute avec sa maman, Birgitta, chez qui elle vit la semaine, depuis la séparation de ses parents. La fillette disparaît sur le chemin de l?école, qu?elle avait l?habitude de parcourir à pied.

En dépit des efforts considérables déployés par la police autrichienne, aucune piste concrète ne permettra jamais de localiser cette gamine dont le visage, une bonne bouille joufflue, un regard bleu rieur surmonté par une frange châtain, s?est longtemps affiché dans les lieux publics, dans l?espoir d?une information. Il y eut bien, quelques mois après, un témoignage recueilli auprès d?une fillette de 12 ans qui affirmait avoir vu Natascha monter à bord d?un minibus de couleur blanche. La police contrôla quelque 700 propriétaires d?un véhicule de ce genre à Vienne et dans ses environs. Parmi eux, un certain Wolfgang Priklopil, qui affirma tranquillement aux enquêteurs que son minibus lui servait à aménager sa maison. Trentenaire, d?allure soignée, l?homme avait l?air ?normal?. En tout cas, son nom ne figurait dans aucun fichier de police.

<B>?Sa haute intelligence?</B>

Les enquêteurs, qui ignoraient alors que l?intéressé avait longtemps vécu près de l?appartement de la petite fille, passèrent leur chemin. Alors technicien en informatique, Wolfgang Priklopil pouvait s?en retourner au sous-sol de sa maison, aménagé, semble-t-il, plusieurs années avant l?enlèvement. Jour après jour, mois après mois, année après année, il y retrouva celle dont il avait fait son objet.

Un film de cinq minutes, réalisé sur les lieux de la détention par la police, a été rendu public. On y voit la façade d?une maison de banlieue proprette, couleur coquille d?oeuf. A l?intérieur, dissimulée derrière une commode en contreplaqué, une porte en métal, haute et large de 50 centimètres environ, qu?on tire vers soi. Le passage se franchit à genoux, les pieds devant, la tête derrière. Il faut ensuite pousser un épais panneau en béton et se redresser. Quelques pas vers la droite, une dernière porte, on y est.

C?est ici, dans ce réduit de huit mètres carrés, éclairé par un seul plafonnier, sans aucune ouverture sur le monde extérieur sauf un conduit d?aération, que l?adolescente autrichienne a passé huit ans de sa vie. Quatre murs, un lit en mezzanine , une chaise, dossier arrondi, coussin bleu, une table de nuit, des rayons de livres fixés au mur. A l?entrée, un lavabo évier en zinc, une mini-armoire à glace et un siège de WC. Les vêtements de Natascha sont suspendus à des cintres accrochés au mur ou posés sur les marches de l?échelle menant au lit.

Hormis les visites de Wolfgang Priklopil, le seul lien qu?a la fillette avec la vie extérieure est un poste de télévision et une radio, installés au-dessus du bureau, ainsi que des revues pour enfants et adolescents qu?il apportait de temps à autre. Quels rapports entretiennent-ils ? Mystère. ?Il est certainement vrai, reconnaissait Natascha dans son communiqué du 28 août, que ma jeunesse a été différente de celle de beaucoup d?autres, mais, en principe, je n?ai pas le sentiment d?avoir raté grand-chose?. Wolfgang Priklopil semblait s?entretenir beaucoup avec elle, et de sujets variés à en juger par le vocabulaire employé par sa captive.

Une jeune policière qui a recueilli le premier témoignage de la jeune fille après son évasion, a loué ?sa haute intelligence?. Natascha, qui avait de temps à autre accès aux autres étages de la maison ? lesquels étaient munis de dispositifs de sécurité pour empêcher toute évasion ? a résumé sa vie quotidienne : ?Lecture, travaux ménagers, télévision, discussions, cuisine. C?était ainsi pendant des années, le tout accompagné d?angoisses à cause de la solitude.?

Le mercredi 23 août, la solitude prend fin. La jeune fille est dans le jardin de la maison, elle nettoie la voiture de Priklopil avec un aspirateur. Le téléphone portable du ravisseur sonne. Gêné par l?aspirateur, il s?écarte, prend de la distance pour parler tranquillement. C?est la chance de Natascha. Elle s?enfuit, court sans doute comme une dératée et finit par se présenter à la porte d?un voisin. ?Je suis Natascha Kampusch.? On a dit qu?elle pleurait. ?C?est faux, je n?avais aucune raison de pleurer?, précise-t-elle. Elle a, en revanche, la mine très pâle et une silhouette extrêmement frêle pour ses 18 ans.

<B> © Le Monde 2006

Distribué par The New York Times Syndicate</B>

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