Publicité

Le crime de dire

19 août 2006, 20:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

Les journalistes ne désespèrent pas de voir le gouvernement revenir à la raison sur la répression de la presse. Sa ranc?ur à l?égard de la profession est trop fortement en contradiction avec l?accent libéral qu?il veut donner à son discours pour qu?il aille jusqu?au bout avec son projet de mettre la profession au pas. Le chef du gouvernement s?est prévalu trop souvent d?idées avant-gardistes et a voulu projeter trop fortement l?image d?un pays moderne pour céder à une posture que rejettent toutes les sociétés modernes.

Produits d?esprits rétrogrades, les deux amendements légaux esquissés par les avocats con-seillers du Parti travailliste sont anachroniques et anti-démocratiques. L?un renforce les peines pour les poursuites au criminel contre les journalistes, imposant jusqu?à deux ans d?emprisonnement au lieu d?une année pour diffamation, éliminant au passage la liberté conditionnelle ; l?autre arroge à une nouvelle instance des pouvoirs d?imposer des amendes aux radios. Il y a, dans ce choix de divulguer leurs idées sur la répression plutôt que celles encore imprécises sur la régulation, une volonté claire d?intimider, de mettre un « cracking », une prétention totalitaire bien propre à tout nouveau gouvernement.

Traiter la diffamation dans la presse comme une affaire criminelle est une approche que toutes les démocraties qui se respectent sont en train d?abandonner. Les associations qui militent pour les droits humains le réclament depuis de nombreuses années. La Commission des Nations unies pour les droits humains a émis de nombreux communiqués indiquant que l?usage de sanctions pénales dans les procès en diffamation est un signe de restriction de la liberté d?expression et en a réclamé l?abolition. Les pays nordiques n?en font jamais usage contre la presse. Les États-Unis y renoncent aussi. L?Italie, La France et l?Allemagne conservent la diffamation criminelle dans leurs lois, mais en font une application étroite. L?Angleterre y a de moins en moins recours.

Tous refusent de juger le journaliste au même titre qu?un délinquant ordinaire, un criminel qui mettrait par exemple le feu aux champs de cannes et risquerait de nuire au pays tout entier. Les poursuites au civil imposent suffisamment de pression pour prévenir tout sentiment d?impunité que l?on pourrait attribuer à la presse. De lourdes amendes pouvant ici atteindre le demi-million de roupies réparent amplement le tort commis en général, moins par malveillance que par défaillan-ce. La diffamation criminelle, qui implique, quant à elle, une enquête de police, détruit le débat, la discussion, l?opposition. L?emprisonnement intimide, effraie, décourage, tue l?audace qu?il faut au journaliste pour obtenir ce que les pouvoirs veulent lui cacher. Est-ce de cette presse-là que veut le citoyen mauricien ?

L?autre suggestion, la création d?un « Broadcasting Compliance Committee », qui imposerait jusqu?à Rs 100 000 d?amende aux médias audiovisuels, adopte le même ton de toute-puissance. Certes, les médias audiovisuels, sous prétexte qu?ils utilisent les ondes qui sont propriété de l?État, doivent concéder un certain contrôle. Mais jusqu?à nouvel ordre, les amendes relevaient dans ce pays d?une Cour. Ce pouvoir est ici donné à un comité de deux nominés politiques désignés par un ministre. Que faut-il y comprendre, si ce n?est que le pouvoir veut s?octroyer de plus en plus de moyens de contrôle ?

Il manque à nos dirigeants une disposition qui leur aurait ouvert l?esprit à des alternatives à la ligne dure : la simple compréhension de la nature du métier de journaliste. Le journaliste n?est pas un détenteur de vérité. On le dit « colporteur de l?éphémère » et il le restera. Aucun journal ne peut garantir qu?il dira la vérité, toute la vérité, mais seulement qu?il le fera « dans la mesure du possible » en se dotant de toutes les règles et techniques qui le lui permettront. Tous les journaux dignes de ce nom pourraient dire, avec le fondateur du « Monde », que leur ambition est d?« orienter leurs informations vers la vérité et leurs commentaires vers l?équité ». Hubert Beuve-Méry disait encore que le journaliste n?a ni l?exactitude, ni la distance de l?historien. Il n?est pas tenu de dire la vérité et il ne ment pas s?il rapporte quelque nouvelle fausse qui lui a été donnée pour véritable.

Si les dirigeants sont en mesure d?admettre ce rapport à la vérité, s?ils comprennent que, responsable de son lecteur comme le médecin l?est de son patient et l?avocat de son client, le journaliste n?a d?autre choix que d?être fidèle au principe d?honnêteté intellectuelle pour continuer d?exister, s?ils acceptent de recevoir les critiques comme autant d?occasions de renforcer l?action gouvernementale, cet État aura le gouvernement qu?il mérite. Il restera encore à ce gouvernement, pour mériter le respect des citoyens, à faire à la presse la même confiance qu?elle lui fait et à la respecter.

Faire confiance, c?est croire que les journalistes sont suffisamment conscients que l?honnêteté intellectuelle, les connaissances techniques et les règles journalistiques peuvent ne pas suffire quand ils sont noyés dans l?événement ; la mobilisation des journalistes a amplement démontré cette conscience. Respecter la profession, c?est admettre qu?un « journaliste digne de ce nom ne reconnaît que la juridiction de ses pairs, souveraine en matière d?honneur professionnel » (Charte des devoirs du journaliste, 1918). Le rôle du gouvernement est de poser les bases des structures. Il s?arrête là. L?éthique du journaliste est affaire de contenu. Les gouvernements n?ont pas de rôle à jouer dans la réglementation du contenu des médias.

Publicité