Publicité
L?émancipation n?a pas d?âge
Bhunoomutee Nagdan, née Hawabhai, est une femme directe qui ne passe pas par quatre chemins pour dire les choses. à 73 ans, direz-vous, elle peut l?être. Mais cette franchise va au-delà de l?âge qui permet et excuse tout. C?est une question de tempérament qui couvait et qui a émergé lorsqu?elle a eu une trentaine d?années.
Bhunoomutee est originaire d?une famille de bijoutiers du Gujerat. Son grand-père maternel a d?ailleurs été le premier Gujerati à fouler le sol mauricien. Traditionnelle, sa famille l?est dans la mesure où le modèle familial de l?époque est la cellule familiale très élargie. Ils vivaient à 18 dans la même maison. De plus, la finalité pour les jeunes filles est de n?être que de parfaites épouses et femmes d?intérieurs.
Mais comme les Hawabhai suivent les préceptes du mahatma Gandhi, ils sont aussi en faveur de l?éducation des filles, du moins jusqu?à ce qu?on leur trouve un mari. C?est ainsi que Bhunoomutee qui parle la langue maternelle à la maison, la perfectionnant le dimanche, est encouragée à fréquenter l?école primaire de Notre- Dame des Victoires, située non loin de la maison et bijouterie familiales. C?est à l?école qu?elle apprend l?anglais et le français alors que pour l?hindi, un instituteur se déplace jusqu?à son domicile dispenser des cours particuliers.
Cependant vers l?âge de 14 ans, alors qu?elle a entamé sa scolarité secondaire et montre de réelles dispositions pour les études, elle est contrainte de tout abandonner pour apprendre à broder, cuisiner et effectuer les travaux domestiques afin d?épouser Keshavlall Nagdan, un bijoutier de cinq ans son aîné. «J?ai tempêté et pleuré. Mais à l?époque, cela ne marchait pas comme aujourd?hui», confie-t-elle avec le regret non dissimulé d?avoir été contrainte d?arrêter l?école.
Bhunoomutee finit par accepter son sort. Mais au fond, elle a soif de connaissances et lit tout ce qui lui tombe sous la main. «Je lisais jusqu?aux morceaux de papier journal qui emballaient les grains secs et si ce qui était écrit m?intéressait, je le conservais.» Lorsque sa belle-mère décède, elle réalise que le temps est arrivé pour elle d?avoir une identité qui lui est propre et prend des cours particuliers d?une enseignante du Queen Elisabeth College en vue de passer l?examen de Form V. épreuve qu?elle réussit. Elle a alors une trentaine d?années.
Vers l?âge de 35 ans, elle passe l?épreuve du General Certificate of Education et là encore, la réussite est au rendez-vous. On est alors au milieu des années 70 et les femmes commencent à accéder au marché du travail. Ne voulant pas être à la traîne, Bhunoomutee fait d?abord du bénévolat au sein de la Croix Rouge. Désireuse de nourrir son esprit, elle intègre le Hindu Parishad, fondé par feu Somduth Bhuckory et dont l?un des objectifs est de répandre la connaissance de la langue hindi.
Sentant qu?elle a des choses à dire sur tout ce qui l?entoure, notamment sur les faits de société, Bhunoomutee s?essaie à l?écriture d?une pièce de théâtre en gujerati qui conte l?histoire d?une jeune fille arrachée à ses poupées lorsqu?elle doit se marier. Elle est la première surprise lorsque cette pièce est filmée et diffusée par la Mauritius Broadcasting Corporation. Feu Somduth Bhuckory l?encourage alors à continuer à écrire mais en hindi pour être accessible au plus grand nombre.
Il n?en faut pas plus à Bhunoomutee pour se lancer. L?accouchement de son fils, Adarsh, qui se révèle «la prunelle de ses yeux», ne freine pas son énergie créatrice. Beaucoup de ses écrits sont des satires.
Elle s?en prend au féminisme exacerbé qui met en péril l?unité des familles, à la prostitution, au tabagisme, au harcèlement, à l?hypocrisie des hommes politiques, pour ne citer que ceux-là.
<B>Un écrivain prolifique</B>
À ce jour, elle a écrit près de 1 500 nouvelles en hindi, dont plus de 250 ont été publiées. Celle intitulée The Minister lui vaut d?être primée par le Hindi Pracharini Sabha. Cette nouvelle raconte la vie d?un politicien qui a connu ses heures de gloire, avant d?être déchu. Et de réaliser qu?il a raté l?occasion d?amener le développement dans son village natal. Plusieurs de ses écrits ont été publiés sous forme de recueils.
Une de ses nouvelles qui évoquait ouvertement les sentiments d?une femme mariée pour l?homme qui a été son premier amour, a même été publiée dans Dharmyug, magazine indien très réputé.
Comme elle a toujours voulu enseigner, pendant des années, elle a donné des cours d?hindi à titre bénévole. Tout comme elle a enseigné le gujerati au Ibn Sina Academy Research Centre à Quatre-Bornes.
Après avoir suivi un cours d?écriture en anglais, Bhumoomutee a écrit et publié quelques nouvelles dans cette langue.
Depuis deux ans, elle a complété un recueil de nouvelles en anglais, dont les épreuves sont actuellement en correction. Elle est aussi membre de la Mauritius Writers? Association.
Depuis neuf ans ? et c?est sans doute cet engagement qui lui a valu de recevoir le trophée susmentionné ? Bhunoomutee préside le Sewa Group. Il s?agit d?une association de femmes du troisième âge à qui elle se charge d?expliquer tout ce qui se passe dans le pays. «Il est important de rester collées à l?actualité car les femmes doivent savoir ce qui se passe autour d?elles. Car lorsqu?elles sont âgées, si elles ne connaissent pas leurs droits, elles se laisseront marcher sur les pieds.»
<B>Construire des colonies pour personnes âgées</B>
Les deux réunions mensuelles du Sewa Group leur permettent aussi, ajoute notre septuagénaire, de se défouler car étant du troisième âge, elles communiquent peu avec leur entourage et souffrent de solitude. Une idée qui lui tient d?ailleurs très à c?ur et qu?elle a exposée à l?ancien ministre de la Sécurité sociale, Samioullah Lauthan, de même qu?au «joli petit garçon» qui se trouve être Rama Sithanen, l?actuel ministre des Finances, est de construire des colonies pour les personnes âgées qui sont seules ou en couples et qui ne veulent pas être un fardeau pour leurs enfants.
«Il faudrait morceler un terrain et construire une centaine de maisons très simples (core houses) que ces personnes âgées pourraient louer pour pas cher et habiter jusqu?à leur mort. Les personnes âgées se comprennent mieux entre elles et peuvent s?entraider. Là, elles mèneraient une vie digne et même si elles sont malades, elles se soigneraient. Quand on vieillit, il n?y a plus d?âge, de race, de caste ou de religion qui compte. C?est la fraternité.»
Elle aurait souhaité que le gouvernement construise trois à quatre de ces colonies pour personnes âgées dans l?île. Autrement, dit-elle, l?état devra faire les frais de départements gériatriques dans les hôpitaux. «Et cela lui coûtera deux fois plus.»
Bhunoomutee perçoit son trophée comme une incitation à faire davantage pour les autres et mieux. «J?ignore quoi mais il y aura bien quelque chose à faire. Car je n?ai pas envie de mourir maintenant? »
Publicité
Publicité
Les plus récents