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Médecin sans frontières

28 juillet 2006, 20:00

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En sus de la beauté, Mita Ballysing-Davidsen, la quarantaine fraîche, a pour elle une curiosité naturelle qui lui fait porter un regard pointu sur tout ce qui l?entoure.

Son désir d?être médecin lui vient de son grand-père paternel qui lui répète depuis qu?elle est toute petite, que c?est le métier idéal pour aider les autres. Elle doit toutefois batailler dur à l?issue de ses études secondaires au Queen Elizabeth College (QEC) pour pouvoir aller étudier la médecine. Car dans sa famille, on est enseignant par tradition. à commencer par sa mère qui a fait partie du corps professoral du QEC. Même son père, feu Prem Ballysing, ancien consultant en ressources humaines chez Rogers, avait enseigné dans son jeune temps.

Même si elle est à l?époque timide, son obstination muette finit par convaincre ses parents. Et comme ses excellents résultats de fin d?études lui permettent de bénéficier d?une bourse, ces derniers ne peuvent que s?incliner. Malgré le fait que les sept ans d?éloignement des siens lui aient pesé ? «l?esprit de famille était très fort chez nous. Nous vivions en bonne harmonie. Nous dînions et déjeunions ensemble sans que la télévision soit jamais l?invitée principale comme c?est le cas dans les familles de nos jours» ? elle n?a jamais regretté son choix d?études.

À son retour en tant que médecin généraliste confirmé, Mita qui n?aime pas la facilité, décide de s?installer à la campagne, plus précisément à Goodlands. Son cabinet se trouve non loin de la zone industrielle de St-Antoine. Elle est la première femme médecin à s?installer là. Elle découvre le machisme sous toutes ses formes. «Mes débuts, il y a une dizaine d?années, ont été difficiles car les gens considéraient que la place de la femme est à la maison. Un homme entré dans ma consultation, n?y voyant que moi, m?a demandé : kot dokter-là? Quand je lui ai fait comprendre que c?était moi le médecin, il n?avait pas l?air très convaincu. D?autres hommes ont eu la réaction suivante : ou konsilte nou madam pandan ki nou al get enn lot dockter ! Cela a été un choc social pour moi car je n?étais pas habituée à ces attitudes.»

<B>Voir certaines pénibles réalités</B>

Mais loin de s?en décourager, Mita se dit que c?est un défi à relever. Elle met cinq bonnes années à se faire accepter et à devenir le médecin de famille de bon nombre d?habitants du village.

Le fait d?être acceptée lui fait voir certaines pénibles réalités. Elle est choquée par la détérioration sociale qui fait que beaucoup d?hommes boivent plus que de raison et confondent ensuite leur femme avec un punching-ball. Tout comme elle note que des enfants battent leur père rentré ivre mort, l?alcool ayant épongé la totalité de leur salaire. Elle remarque aussi la montée de l?insécurité dans le village et dans l?île. Ce qui l?oblige à ne plus ouvrir sa porte de nuit.

N?étant pas femme à rester les bras croisés, et inspirée par les bonnes ?uvres de son père, Mita se met à consulter gra-tuitement les personnes âgées et les enfants handicapés. à animer des causeries sur l?hypertension et le diabète, deux maux liés notamment à l?abus d?alcool, à une mauvaise alimentation et à une hygiène de vie déréglée.

Elle donne aussi de son temps à deux écoles s?occupant de sourds-muets et ne peut s?empêcher de trouver que l?aide de l?état aux personnes autrement capables est insuffisante. «Il aurait fallu leur donner davantage qu?aux enfants dit normaux, car ce sont eux qui ont le plus besoin d?encadrement. Tout comme il est inadmissible que le transport gratuit ne soit pas étendu à toutes ces institutions s?occupant des enfants en échec scolaire. à l?ère où l?on parle d?égalité, de lutte contre l?illettrisme, c?est inadmissible.»

Mita réalise toutefois que seule, elle n?arrivera pas à changer la face du monde et décide, sur les conseils d?amis, de se joindre au Lions Club de Port-Louis. Elle est à la base du lancement d?une campagne de sensibilisation sur l?utilisation des vermifuges dans les écoles des régions défavorisées de l?île. Depuis un mois, elle préside le Lions Club de Pamplemousses. Le projet qui lui tient le plus à coeur et qui se fait en collaboration avec le Centre d?accueil de Terre Rouge (CATR) est une campagne de sensibilisation pour dire le refus à la consommation de la drogue et de l?alcool. Celle-ci prend la forme d?une série de causeries animées dans toute l?île par les formateurs du CATR. «Le véhicule utilitaire que nous avons pu acheter grâce à la générosité de parrains nous permet de sillonner l?île.»

Mita est aussi sensible à la violence domestique, aux familles brisées, aux enfants de rues, à la contamination au VIHsida et aux maladies sexuellement transmissibles. «Il y a tant de problèmes sociaux qu?on ne sait plus où donner de la tête. Il faudrait pouvoir se dédoubler et multiplier les interventions.»

Mita trouve que les Mauriciens sont devenus égoïstes. Lorsqu?il s?agit d?adhérer à un club, dit-elle, beaucoup le font pour une question de prestige. Alors que le plus important, souligne-t-elle, est de donner de son temps, de se mettre en disponibilité.

Mariée à Michaël Davidsen, cette mère de deux enfants ? Wandini, 13 ans, et Heman, 11 ans ? trouve que les parents se doivent d?inculquer la notion du respect et du souci d?autrui à leurs enfants. Ainsi, elle entraîne depuis très longtemps ses enfants dans son sillage lorsqu?elle intervient auprès des sourds-muets ou des sans domiciles fixes. «C?est ainsi qu?on leur apprend à ne pas gaspiller la nourriture, à respecter la différence chez les autres et à connaître la valeur de l?entraide.»

À ses yeux, chaque individu est interdépendant et fait partie de la société dans laquelle nous vivons. «Même s?ils sont handicapés, malades, alcooliques ou drogués, ils font partie de la société mauricienne, de nous. Nous avons chacun un devoir de contribution et pas que matériel. Nous attendons que la diaspora mauricienne nous aide à solutionner nos problèmes. Mais nous, que faisons-nous à notre niveau?»

La jeune femme a été aux premières loges de l?épidémie du chikungunya, ses deux consultations ? elle vient d?ouvrir un autre cabinet à Calodyne ? n?ont pas désempli. Ce mal est selon elle, venu mettre en évidence plusieurs carences.

<B>Craint une résurgence du Chik</B>

«Le Chik a mis en évidence les failles de notre système de santé. On a ainsi pu voir comment certains qui se disent des professionnels de santé ont profité de l?occasion pour arnaquer les patients. Mais on a aussi remarqué à quel point les malades sont naïfs concernant leur traitement. Demandez à un malade quel cheval court samedi lors de la deuxième course au Champ-de-Mars et il le saura de facto. Par contre, demandez-lui le nom du médicament qu?il prend pour son mal, il répliquera : enn komprime impe long, sans pouvoir en dire davantage! Ce sera à vous de deviner. Il ne demande même pas à son médecin ce que ce dernier lui injecte. Il y a toute une éducation du patient à faire. Le pire est que lorsque le malade se présente en urgence chez un médecin du privé, il n?a aucun document pouvant renseigner le praticien sur sa maladie. Vous réalisez, on parle de médecine de pointe et un patient ne dispose même pas d?un carnet de santé!»

Mita appréhende une nouvelle résurgence du chikungunya à Maurice dès le début de l?été. Elle trouve inconcevable d?ailleurs que les ministères de la Santé et de l?Environnement se renvoient la responsabilité des mesures préventives. «Il faut agir dès maintenant et non pas baisser les bras. Partout dans l?île, il y a des terrains en friche qui seront le berceau des moustiques en été. Dans le temps, le ministère de la Santé a fait de la démoustication mais les autorités doivent s?y remettre maintenant. Cela urge. Les séquelles du chikungunya ont été lourdes tant pour la santé des gens que pour l?économie. Ce n?est pas normal que les ministères concernés se querellent aux dépens de la santé des gens et de l?économie en général.»

Son autre inquiétude est par rapport aux rôles que la femme cumule. «La femme d?aujourd?hui doit être partout à la fois ? au travail, au foyer et auprès de sa famille. La pression est telle qu?elle est parfois insupportable. Il n?y a pas assez de structures pour lui faciliter la vie et l?aider à accomplir ses multiples rôles. Ce qu?il faudrait, c?est que chaque zone industrielle dispose de garderies, de cantines, d?un service de santé avec un médecin et un psychologue et d?un gymnase. Toutes ces facilités permettraient à la femme à mieux s?assumer.»

Tout en étant consciente de tous les fléaux sociaux et du travail qu?il reste à faire, Mita rêve les yeux grands ouverts. Elle souhaite que le pays devienne plus vivable. «Il faudrait que chaque Mauricien quel que soit son âge puisse vivre en toute sécurité, sans craindre d?être la prochaine victime d?une longue série de délits. Dit comme cela, ça paraît utopique. Je le sais. Mais il faut travailler le plus possible pour s?en approcher? »

<B>Propos recueillis par Marie-Annick SAVRIPENE</B>

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