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L?histoire pour passion
● Ils sont nombreux à affirmer que l?histoire de Maurice n?a pas encore été écrite de manière clinique, objective. Partagez-vous cet avis ?
Je crois tout d?abord qu?il n?y a pas eu assez de recherches effectuées et c?est une des raisons pour lesquelles cette objectivité fait défaut. Les archives de Maurice ont encore beaucoup à nous révéler. Des archives qui se trouvent toujours dans des dépôts et qui ne sont pas encore cataloguées. Ce problème d?objectivité se pose surtout par rapport à l?histoire politique de Maurice au 20e siècle. Les historiens mauriciens qui s?intéressent à cette époque ont tous été ou sont toujours liés à des partis politiques ou à des tendances politiques et c?est difficile pour eux de se détacher complètement. C?est une approche que j?appelle politico-historique. Maurice étant tellement petite que c?est difficile quelquefois de se dissocier d?une tendance politique que l?on a défendue. Tôt ou tard ses auteurs se retrouvent forcés à faire partie d?une tendance ou d?une autre. Mais vous savez, d?une manière générale, l?histoire vraiment objective est difficile dans la mesure où l?historien est une personne vivante avec ses opinions, son caractère, ses sentiments?
● L?histoire objective peut apparaître comme un leurre?
Dans un certain sens oui. Mais l?historien doit être honnête. Et même s?il a des tendances politiques ou même religieuses ou sociales, ce qu?il doit faire c?est reconnaître ses préjugés, ses tendances afin que le lecteur puisse être averti avant de lire. L?auteur doit expliquer le pourquoi, les raisons de sa subjectivité aux lecteurs. Il doit surtout faire attention à ne pas présenter ses opinions ou ses tendances comme des faits. Et c?est cela qui manque à Maurice. Ils sont assez nombreux à présenter leur opinion comme des faits.
● En même temps, l?historien qui ne se tient qu?aux faits serait plus un chercheur qu?un historien?
L?historien ne donne pas seulement les faits, ils les mets en perspective, ils les interprète. Il y a deux définitions de l?histoire : il y a la collection des faits et la manière dont on les présente aux lecteurs. L?interprétation des faits est une deuxième interprétation de l?histoire.
● Avec les faits disponibles, quelle est votre interprétation du chemin parcouru par l?île Maurice jusqu?au début de ce 21e siècle ?
Je pense que l?île Maurice émerge seulement. Notre histoire, il ne faut pas l?oublier, est très récente. 400 ans dans l?histoire, ce n?est pas grand-chose. Notre histoire est en train de se faire et notre population est en train de devenir mauricienne. Pour moi, l?historienne, il s?agit de faire comprendre à la population d?aujourd?hui comment ce pays est devenu ce qu?il est. C?est quand nous aurons bien compris notre histoire que nous pourrons vivre comme de vrais Mauriciens aujourd?hui. Si nous ne faisons pas cela, les générations passeront et nous n?arriverons pas à devenir Mauriciens.
● Il nous manque un socle commun qui puisse nous fédérer ?
Le fil conducteur de Maurice à travers toute son histoire, c?est l?immigration. Quelle soit forcée ou volontaire. Et puis, le fait que les gouvernements successifs, qu?ils soient français, britannique ou mauricien, après l?indépendance, ont toujours compté sur la main-d?oeuvre étrangère facile, coercible, à bon marché, pour faire progresser l?économie. Et cela continue aujourd?hui. C?est le côté sombre de notre histoire.
?Quand mes élèves sont en première année, ils vont faire des recherches dans les usines de la zone franche par exemple et ils sont choqués de voir que les travailleurs étrangers n?ont pas le droit de parler librement de leurs conditions de vie??
● La zone franche mauricienne se situe dans cette logique, pour vous. Une nouvelle version de l?engagisme ?
Bien sûr. Au temps de l?engagisme on faisait venir des travailleurs sous contrat. Et que fait-on aujourd?hui de ces travailleurs que l?on fait venir de l?Inde et de la Chine ? La même chose. Les conditions de vie de ces travailleurs, qui habitent dans des dortoirs, sont assez choquantes. Et c?est d?autant plus désolant de voir que cela vient d?une population mauricienne qui n?arrête pas de dire qu?elle descend de l?engagisme et de l?esclavage. Nous infligeons aujourd?hui aux travailleurs contractuels étrangers des conditions de travail qui ne sont pas très différentes de celles pratiquées il y a plus de deux siècles? Et nous sommes au 21e siècle? Je trouve cela vraiment aberrant, choquant, encore plus en raison de l?histoire que nous avons vécue. Quand mes élèves sont en première année, je leur demande d?essayer de regarder l?histoire avec des yeux d?aujourd?hui. Ils vont faire des recherches dans les usines de la zone franche par exemple et ils sont choqués de voir que les travailleurs étrangers n?ont pas le droit de parler librement de leurs conditions de vie? C?est choquant. Nous sommes au 21e siècle dans un pays supposé démocratique. Pourquoi ne peuvent-ils pas parler ? Et ce n?est pas très différent du 19e siècle? Les Mauriciens doivent comprendre que ce n?est pas parce que ce sont des étrangers que l?on doit ignorer ces personnes.
● Finalement on en revient à l?éternelle affirmation : l?histoire ne nous apprend rien?
Il sert juste à ouvrir un peu les yeux? Malheureusement nos décideurs ne sont pas des historiens, mais les jeunes en sont très conscients. Nous apprenons aux centaines d?étudiants que nous avons chaque année, à ouvrir les yeux sur cet aspect. Maintenant, que feront-ils quand ils arriveront à des postes de responsabilité, de pouvoir, s?en rappelleront-ils ?
● Vous avez peur qu?ils rentrent dans les rangs ?
Pas tous, j?espère. Il y en a qui sont vraiment indépendants d?esprit. On ne peut pas dire que l?histoire ne nous apprend rien. Il y a eu des avancées quand même. Nous ne sommes plus à la période de l?esclavage ou de l?engagisme. Il y a des recours. Il y a la justice, il y a l?Etat de droit. Il n?y a plus ce système d?apartheid qui existait inofficiellement. Quoique dans certains lieux il existe encore. Mais les gens sont beaucoup plus conscients de leurs droits aujourd?hui. Même si je trouve quelquefois que les Mauriciens sont assez passifs.
● Vous les trouvez dociles ?
Oui, trop dociles.
● Qu?est-ce qui vous révolte et vous empêche d?être passive ?
Que l?accès à une bonne éducation ne soit pas égal à tous les enfants. On a suffisamment d?argent pour le faire. Si on peut en trouver pour aller faire le marketing du pays à l?étranger, on doit en trouver pour une éducation world class comme dit le ministre. Cela reste encore à faire. La misère d?un certain nombre de Mauriciens en régions urbaine et rurale est choquante et pas acceptable. Alors que d?autres vivent dans un luxe incroyable.
● Quoi qu?en disent certains experts, choisir le libéralisme économique, c?est aussi choisir de voir s?agrandir le gouffre entre riches et pauvres?
C?est certain. Mais Maurice est un petit pays et il est plus facile de faire ces changements assez vite. Il n?y a aucune excuse pour que ces lacunes ne soient pas comblées. Les choses changent tout doucement. Quelquefois, il y a la volonté politique, mais la bureaucratie freine les choses. Je m?en rends compte depuis que je suis à l?Aapravasi Ghat. La lenteur de la bureaucratie est effrayante. Entre la décision et la réalisation, il y a les couloirs de tous ces ministères où les décisions sont bloquées. C?est inacceptable !
● Que répondez-vous à ceux qui pensent que les fonctionnaires, comme leur nom l?indique, fonctionnent ?
Ils devraient sortir un peu de leurs bureaux et aller voir la réalité des choses. Et pas seulement siéger dans ces milliers de comités qui existent à Maurice et qui ne produisent pas grand-chose.
● Quand vous voyez de votre bureau l?Aapravasi Ghat devenu patrimoine mondial de l?humanité, vous vous dites quoi ?
Que nous sommes en retard de 20 ou 30 ans dans le domaine de la conservation du patrimoine à Maurice. Nous avions sans doute d?autre problèmes à traiter. Toujours est-il que la population n?est pas très sensibilisée à ce problème. Un dossier de nomination comme celui que nous avons présenté, doit refléter l?âme de Maurice. Mais si la population elle- même n?en est pas consciente, elle s?occupe de ses besoins.
● Dans la mesure où l?avenir reste à construire et le passé figé, ressentez- vous comme une provocation si je vous demande pourquoi vous ne trouvez pas normal qu?un être humain soit plus préoccupé par son avenir et celui de ses enfants que de son passé ?
Ce n?est pas comme ça que se pose le problème. En Inde, en Afrique, même s?ils sont pauvres, ils sont conscients de leur passé. Mais c?est vrai que c?est aussi normal que les gens pensent à leur avenir. Mais on peut s?occuper des deux. En Inde, vous voyez quelquefois des mendiants dans la rue en train de réciter des poèmes? En Afrique c?est la même chose. Les Indiens et les Africains voient leur futur avec plus de philosophie que les Mauriciens.
● Vous estimez que les Mauriciens ne s?intéressent pas à leur passé. Cependant, ils sont de plus en plus nombreux aujourd?hui les intellectuels partis à la recherche des racines. Que penser d?eux ? Qu?ils sont déphasés par rapport à la réalité mauricienne et ne représentent qu?eux-mêmes ?
Ils sont dans la réalité, je pense, mais personne ne les écoute. Ils ne sont pas assez médiatisés selon moi. Regardez Bickramsing Ramlallah, tout le travail qu?il a fait pour la reconnaissance de l?Aapravasi Ghat. Combien de journaux ont publié ses travaux, ses discours. Je crois qu?il y a le Mauritius Times, c?est tout. La télévision n?a pas eu l?air de trouver cela suffisamment intéressant. Une fois par an, il faisait une cérémonie sur les lieux et personne ne s?y intéressait. Il a fallu trente ans pour que l?on reconnaisse son travail. Ceux qui s?occupent de notre patrimoine crient dans le désert. Regardez l?indifférence dans laquelle des personnes comme Tristan Bréville, avec son musée, ou encore Yvan Martial avec ses écrits, travaillent?
● Vous avez aussi cette sensation de parler sans écho ?
Pour moi c?est différent. Comme je suis professeur à l?université, j?ai un public d?étudiants, qui est obligé d?écouter ! ( rires ) Mais de manière générale, c?est vrai que nous ne sommes pas écoutés. Aujourd?hui, j?ai l?impression qu?on écoute ce que j?ai à dire simplement à cause de mon titre de chairperson de l?Aapravasi Ghat. Ici, on écoute le statut de celui qui parle, pas ce qu?il a à dire.
● Quelle est votre évaluation du niveau des étudiants qui arrivent en première année dans vos cours ?
Ils ne connaissent pas leur pays, à l?école, l?histoire est tellement mal enseignée, c?est une catastrophe : Les manuels scolaires n?ont pas changé depuis 15 ans. Quand ils arrivent en première année, ils n?ont aucune idée de ce qu?est l?histoire. Cela se limite aux noms des gouverneurs français et anglais qu?ils ont appris à l?école. Quand ils arrivent, le premier assignment que je demande : racontez-moi l?histoire de votre rue. L?origine de son nom, interviewez la plus vieille personne de la rue. Il y en a qui n?ont jamais entendu parler de Victor Hugo? Ni de Gandhi, qui ne connaissent pas la capitale de l?Inde. C?est assez incroyable. Et je vous parle de ceux qui ont passé le HSC avec trois A? Ma première année avec eux ressemble plus à un cours de connaissance générale que d?histoire. Ce sont des choses qui auraient dû se faire au secondaire, quelquefois même au primaire. Ce n?est qu?en deuxième année qu?on commence vraiment à parler d?histoire.
● Et l?histoire contemporaine mauricienne ?
Comment vous dire? Ils sont nombreux à ne même pas lire les journaux. Je les oblige, tous les jours, à me raconter un fait qui s?est passé dans le monde et à Maurice la veille. Ils ne vont jamais dans les bibliothèques pour consulter un livre ou un magazine.
● Que ressentez-vous devant ces jeunes incultes, comme une grande lassitude ?
Non, je suis inquiète pour l?avenir de Maurice. Si eux sont comme ça, je n?ose pas imaginer ce que cela doit être chez ceux qui quittent en HSC ! Effrayant. Ce sont ceux-là qui, demain, feront notre fonction publique, seront nos hommes d?affaires, nos enseignants. Le calibre des étudiants d?aujourd?hui n?est plus le même que ceux d?avant. Il faut le dire. Ils ne connaissent pas Maurice et encore moins le monde. La première année chez nous ils la passent à découvrir la liberté, la mixité, ils apprennent la vie sociale. C?est pour cela que le cursus devrait durer quatre ans pas trois.
?Je suis née dans une famille où nous avions des photos de Gandhi, de Nehru ; ma grand-mère a été une engagée politique au moment de la marche du sel du mahatma.?
● Qu?est-ce qui vous mène un jour sur les chemins de l?histoire ?
Je suis née dans une famille où nous avions des photos de Gandhi, de Nehru; ma grand-mère a été une engagée politique au moment de la marche du sel du mahatma. Elle a pris part à la désobéissance civile. Mon père était un passionné de l?histoire de l?Inde. Quand il était étudiant en médecine à Edimbourg, il a fait partie de la Young Indian League de Gandhi et Nehru. Il avait comme ami d?université Julius Nyerere. Je suis née dans cette ambiance, dans cette atmosphère. Ma mère est née au Japon, parce que mon grand-père avait été exilé au Japon avec Subash Chandra Bose dont il était le secrétaire. Tous deux avaient été exilés là-bas. Ma mère et ma grand-mère ont gardé un journal de tout ce qui se passait au Japon à cette époque. J?ai toujours ces documents ; ils me sont très chers, très précieux. Il y a des lettres de Rabindranath Tagore à mon grand-père.
● Vous êtes à la tête de l?Aapravasi Ghat, une manière de continuer la route qu?ils ont tracée?
Sans doute, oui. Je crois qu?ils auraient été contents. S?occuper de l?histoire est en quelque sorte un acte politique. On offre un regard sur le passé et ce regard implique une opinion qui soit d?aujourd?hui. Ce n?est pas possible, ni souhaitable d?être neutre. La population est en train de vivre des moments difficiles et l?historien ne peut pas rester à l?écart de tout cela. Il doit donner son point de vue de temps en temps. Le passé éclaire le présent, c?est évident. Et il permet de tracer la route d?aujourd?hui. Par exemple, l?esclavage. Il faudrait un jour faire cette rencontre entre les anciens esclaves et les descendants des propriétaires. Un peu à la manière de ce qui s?est passé en Afrique du Sud avec le comité Vérité et réconciliation. Quelque chose de positif en est sorti. Il faut le faire ici. L?effet en sera bénéfique. Il faut que quelqu?un devienne ce catalyseur entre les deux parties et les fasse se rencontrer pour faire des choses ensemble.
● Vous sentez-vous capable de jouer ce rôle ?
Je ne sais pas. Pour le moment je m?occupe de l?Aapravasi Ghat?
● L?ancien journaliste et homme de télévision et actuel député européen Jean-Marie Cavada estime ?qu?aucune indépendance ne peut être totalement réussie sans une réforme agraire? : vous partagez ce point de vue ?
On parle actuellement de la démocratisation des terres. Est-ce que les descendants des esclaves qui ont travaillé pendant des centaines d?années sur des terres pour rien, ne méritent pas aujourd?hui un peu de ces terres ? Pour répondre à votre question, oui, je suis entièrement d?accord avec ce point de vue.
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