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Le désarroi des demunis
En juin, ils avaient écouté le budget de Rama Sithanen d?une seule oreille. Car ne se sentant pas vraiment concernés par la portée de l?exercice financier 2006-2007 sur l?avenir économique du pays. Leur priorité est ailleurs : c?est leur budget familial. L?argent qu?il faut en fin de mois « pou al tir ration ». Les quelques roupies d?argent de poche journalier dont leurs enfants scolarisés ont besoin. Ou encore les six pains maison qu?il faut acheter quotidiennement. Le réveil a donc été brutal en début de semaine pour eux.
La rafale d?augmentations de prix de produits de grande consommation est en effet impressionnante. La bouteille de gaz de 12 kg, utilisée comme combustible par neuf ménages du pays, passe de Rs 275 à Rs 300. Le pain maison connaît une hausse de 40 sous pour atteindre Rs 2,10. Alors que le kilo de farine passe désormais à Rs 10,60. Tandis que le riz ration se vend maintenant à Rs 10,80 le kilo.
La mauvaise nouvelle concerne également ceux qui ont des projets de construction avec le sac de ciment de 50 kg qui passe de Rs 135 à Rs 149,34. Sur nos trottoirs, nos marchands de dholl puris, qui vendaient la paire à Rs 5 il y a six mois, réclament maintenant Rs 7 pour cet en-cas consommé par des dizaines de milliers de Mauriciens chaque jour.
Sens du sacrifice
On craint même pour les prix du transport en commun. Depuis janvier, le prix du diesel est passé de Rs 23,75 à Rs 32,75, ce qui fait désormais craindre une hausse à venir dans le prix du ticket de bus. Ce sombre tableau inquiète.
Du haut de ses 67 ans, Philipe Tiatous, retraité des docks et habitant à Baie-du-Tombeau s?inquiète. « Je bois souvent mon petit verre. Mais je comprendrai qu?on augmente encore considérablement le prix de l?alcool ou du tabac. Mais faire grimper la farine, le gaz ou le pain, là, je ne peux pas être d?accord. »
Le vieux routier sait de quoi il parle, sa retraite de docker ainsi que les pensions de vieillesse de sa femme assurent un revenu mensuel de Rs 9 600 à son ménage dont la moitié va au paiement de l?eau, l?électricité, du téléphone ou encore dans les mensualités d?une télévision achetée à crédit. À la fin du mois, Philipe Tiatous se retrouve le plus souvent avec des caisses peu garnies pour ne pas dire vides. « Aster la pou bizin fer attention lors depenses », prévient-il.
L?attention à chaque sou dépensé, Ghislaine Botlah en fait également preuve. Cette ancienne ouvrière d?une usine textile a l?esprit d?entreprise. Elle a, en effet, choisi de monter un petit atelier de confection dans une petite pièce de sa maison déjà exiguë et vend sa production avec des marchands ambulants de Port-Louis. « Mais les revenus ne sont pas fixes. Ena mois mo gagne zis assez casse pou paye ene dimoune qui travay ek moi et mo banne frais. » De fait, le seul revenu fixe et prévisible du ménage de Ghislaine est le salaire de son mari employé comme maçon dans une entreprise de construction.
En comptant le paiement des factures diverses et le remboursement du prêt que les Botlah ont pris pour financer la construction de leurs trois pièces, la famille se sépare en moyenne de Rs 8 000 par mois. Ajoutez à cela les Rs 5 000 de ration pour les deux adultes et leur fille de 14 ans, ainsi que les frais de transport du mari et l?argent de poche du mari et de la fille. Les Botlah doivent ainsi trouver chaque mois plus de Rs 15 000 pour le budget de la famille. Et si les affaires marchent mal ?
« On se fait un peu aider. Mais là, avec toutes ces augmentations, il va forcément falloir que les affaires marchent bien », pense Ghislaine.
Pas d?eau et d?électricité
Mais finalement, les cas des Botlah et des Tiatous ne sont pas si représentatifs des foyers les plus démunis du pays. Une petite incursion à Batterie-Cassée ou Karo-Kaliptis dans la banlieue de Port-Louis permet de rencontrer ceux que le gouvernement dit vouloir aider avec un nouveau système d?aide direct : l?Income Support.
On se demande comment Micheline Cupidon, sans emploi, fait pour vivre avec ses huit enfants à charge dont la moitié appartient à sa s?ur et son beau-frère tous deux en prison. Son mari, maçon, rapporte Rs 3 500 par mois. Et dans son cas, une facture d?électricité, que beaucoup considéreraient n?être pas si chère (Rs 400), est déjà difficile à régler.
Pour faire vivre sa famille, Micheline fait confiance à son sens de la débrouillardise et du sacrifice. La bouteille de gaz à Rs 300 ?
Il serait inconcevable d?en acheter une. C?est donc avec le bois et du charbon qu?on cuisine. Pour ce qui est du repas, la baguette et demie qu?achètent les Cupidon « n?est pas assez pour nourrir la famille » de l?aveu de Micheline. « Souvent je ne déjeune pas le matin pour laisser ma part aux enfants. Un oncle à moi nous apporte parfois des légumes. »
Inutile de demander des comptes exacts sur comment Micheline arrive à boucler ses fins de mois, elle avoue volontiers qu?elle préfère ne pas savoir ! Mal informée des aides que l?État peut fournir aux familles en situation précaire, comme dans son cas, Micheline n?a demandé aucune aide, ce qui ne contribue pas à améliorer sa situation.
À un jet de pierre de chez Micheline, Josiane Prosper vit dans la même précarité. Bien que son Mari, chauffeur dans une entreprise privée, ne touche que Rs 4 300 par mois, Josiane met un point d?honneur à pourvoir à l?éducation de ses deux fils, étudiants en Form II et Form VI. Mais dans la foulée, ce sont Rs 1 000 qui s?envolent. Étant squatter, elle ne paye pas de loyer mais règle toutefois ses factures d?eau et d?électricité. Un calcul vite fait nous permet d?arriver à une conclusion accablante : la famille Prosper dispose d?un budget de nourriture d?à peine plus de Rs 1 000 par mois.
Malheureusement, il y a des situations bien plus graves. Palmawatee Gangabis-soon, 36 ans, vit dans une bicoque de 20 m2 à Point-aux-Sables avec sa fille de 18 ans et ses quatre fils âgés respectivement de 16, 14, 10 et 7 ans. Employée dans une usine textile, elle arrive à gagner Rs 3 800 les mois où elle fait le plein d?heures supplémentaires. Avec les Rs 745 d?aide sociale qu?elle reçoit pour ses deux jeunes fils, ce sont les seuls revenus de cette famille. Inutile de chercher l?interrupteur d?électricité chez les Gangabissoon, il n?y en a pas. Le soir, c?est à la lumière des bougies qu?on s?éclaire. L?eau non plus, c?est un voisin qui les dépanne de quelques « baquets » d?eau par jour. Cette ex-squatteuse a été forcée de libérer la maison qu?elle occupait et a même pu obtenir un bail sur un lopin de terre de l?État à Bambous. « Mais mo pena moyen alle construire labas », se désole la trentenaire.
Dans ces extrémités-là, le budget est surveillé dans les moindres détails. Les deux derniers qui vont encore à l?école obtiennent, quand c?est possible, Rs 5 ou Rs 10 roupies d?argent de poche alors que le budget familial pour le pain atteint Rs 20 par jour. Malgré tous les sacrifices et les précautions, il arrive néanmoins que Palmawatee soit contrainte d?accepter une petite aide des voisins pour la nourriture.
Des lendemains meilleurs ? Cette femme n?en voit pas vraiment. Pourtant, elle sait qu?elle a droit à certaines aides, mais trop occupée à faire survivre sa famille et ne sachant pas à quelle porte frapper, elle n?a pas encore fait de demande afin de bénéficier d?une aide sociale. Ce ne sont ici, que quelques exemples de familles démunies qui devraient recevoir un Income Support à l?avenir. Et comme le démontrent certains de ces cas, c?est l?administration qui devra s?intéresser à elles et les informer de leurs nouveaux droits en matière de prestations sociales.
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