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Les contes traditionnels disparaissent
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Les contes traditionnels disparaissent
Halidi Darouéche, dit Louba, fait partie de la dernière vague des conteurs traditionnels. Instituteur retraité depuis trois ans, il arpente les routes en automobile, élève des bœufs et cultive un champ aux alentours de son village, Kani Keli, au sud de Maore. Malgré les 20 ans passes sans conter ou presque, il ne se fait pas prier pour sortir les histoires enfouies dans un coin de sa mémoire, à l’occasion d’une fête ou bien là, sur un bout de trottoir, en jouant d’une main avec les clés de sa voiture. Sur ses lèvres, le sourire de celui qui s’amuse de ce qu’il va dire. Il n’a pourtant jamais essayé de transmettre à ses petits-enfants les histoires apprises auprès de sa grand-mère...
Symbole universel de la tradition orale, les contes ont quasiment disparu des Comores. Comme dans la plupart des pays, ils ont quitté le quotidien pour devenir objet d’étude et de distraction occasionnelle, et ne transmettent plus leurs enseignements conçus pour affronter un monde apparemment disparu... Et pourtant. Vingt ans après que les conteurs se soient tus, on parle toujours de culture “orale” dans l’archipel. L’expression qui a longtemps servi aux sociétés dites écrites à définir, en négatif, celles qui n’écrivaient pas leur propre langue, désigne en réalité une conception globale du monde, plus difficile à faire disparaître que les veillées au clair de lune.
Contes, mythes et légendes, comptines, proverbes : les genres oraux destinés à amuser et instruire sont la partie la plus visible de l’iceberg. Derrière, c’est tout un univers de construction mentale mais aussi de pratiques quotidiennes qui se cachent. “La culture orale, c’est tellement vaste que c’est abstrait”, remarque David Jaomanoro, écrivain, conteur, responsable du secteur jeunesse du Centre de documentation pédagogique de Mayotte. “Mais il y a des choses bien concrètes qui la portent : les chants, les danses, les imprécations du sorcier, les gestes du fundi qui montre son savoir-faire, la maman qui explique une recette à sa fille... On ne peut pas la couper, l’isoler des réalités.”
<B>Oralité : reflet de l’univers </B>
Pour un intellectuel de Maore qui souhaite rester dans l’anonymat, “dans l’océan Indien, on considère que la cosmogonie règle la vie des êtres. La tradition orale reflète l’univers. Alors que pour les gens issus de la société de l’écrit, l’individu doit dominer l’univers, le régler à son rythme. Le “je” de la tradition écrite s’oppose au “nous” de la tradition orale.” Une tradition indissociable selon lui des aspects politiques et religieux : “La société orale est totalitaire. C’est un tout dont les outils essentiels sont la parole, les signes, les symboles, et où l’on fait très attention à ce qu’il n’y ait pas d’interférence entre la petite parole et celle de la croyance.”
Ce n’est pas l’introduction de l’écriture aux Comores qui a pu porter un coup à la culture orale, mais les changements dans son utilisation. Bien avant la colonisation française, l’écriture arabe véhiculée par la religion musulmane n’a pas fragilisé la tradition orale mais en a au contraire renforcé les assises.
“Si l’Islam a pu s’implanter ici, c’est parce qu’il est venu sous une forme pas trop éloignée de la tradition orale”, estime notre intellectuel anonyme. “Dans l’Islam sunnite, chaféite, kamaria, le dogme est transmis de trois manières : le Coran, les hadiths et la transmission orale par un fundi. Ici pour connaître la religion, il faut avoir reçu une formation à la fois psychologique et morale. Quelqu’un qui voudrait seulement lire le Coran et l’appliquer... ça ne marcherait pas.”
Malgré l’apprentissage écrit sur lequel elles sont basées, les écoles coraniques sont donc devenues un support essentiel de la tradition orale. À l’inverse de l’école laïque, dont l’arrivée a commencé à changer la donne. “Les conteurs, les conteuses savaient écrire en caractères arabes”, explique l’écrivain et enseignant Nassur Attoumani, qui a commis un essai intitulé Identités bafouées, évoquant cette évolution. “Mais l’écriture était sacrée, on n’écrivait que le Coran. C’est avec l’école laïque qu’on a vue que l’on pouvait écrire et lire autre chose.”
Pas de rivalité avec l’écrit</B>
L’introduction de l’écriture dans la langue du colonisateur n’a cependant pas eu le même impact dans tous les pays. Madagascar a ainsi réussi à maintenir et développer ses genres oraux tout en investissant l’écrit, indique David Jaomanoro. “Il y a les kabar, les oraisons funèbres, un théâtre en langue malgache qui intègre les différents genres oratoires... Mais nous avons aussi une écriture qui a 200 ans maintenant. En langue malgache. Quand la colonisation est venue avec toute la volonté que l’on sait d’écraser les cultures orales, il y avait déjà une langue malgache forte, écrite, avec une élite qui s’est chargée de la porter. Et chaque fois que quelque chose était fait en français, on s’est efforcé de le faire aussi en malgache.”
Selon l’écrivain, il ne s’agit donc pas d’une rivalité entre écrit et oral, mais entre langues. “Pour moi l’écrit n’élimine pas l’oral, il ne le handicape pas, au contraire, il le renforce. Ici, il y a une déperdition très rapide de la langue maternelle car elle n’est pas écrite. Or si la langue est malade, il n’y a plus de matière pour les pratiques orales. On a une société qui se demande qui elle est, où elle est, pourquoi elle est là, et se dit : “Cette langue elle va nous apporter quoi si on la garde ?”” Notre intellectuel confirme l’importance de la langue dans la transmission des références culturelles : “C’est à 24 mois que l’univers se forme. La langue apprise par l’enfant va structurer ses repères mentaux.”
En revanche, qu’elle soit écrite ou non n’est pas primordial selon lui : “La culture orale défie le temps. Elle peut s’adapter à l’écrit. Le fait que la langue ne soit pas écrite fragilise ceux dont l’écrit est le moyen d’accéder au monde. Mais les autres, qu’est-ce que vous voulez que ça leur fasse ?” Si l’on en croit Nassur Attoumani, c’est surtout celui qui écrit et qui lit qui se sent exclu : “On est tout seul. On se coupe d’une partie des discussions, on passe moins de temps avec les autres, on se fait mal voir.”
<B>Lisa GIACHINO</B> <B>Kashkazi</B>
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