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“L’avenir est dans les vêtements pour la classe moyenne”

26 juin 2006, 00:00

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Vous êtes l’auteur d’une étude sur l’industrie du textile intitulée “Textiles and Garments in Mauritius : A Competitive Response to Globalisation”. Qu’est-ce qui vous a poussé à réaliser ce document ?</B>

En fait, je n’ai rien inventé. J’ai juste voulu essayer de mettre de l’ordre dans un certain nombre d’idées et de concepts qui circulent depuis quelques années déjà. Ce que j’ai écrit est le fruit de ma participation à des séminaires et aux conférences et de mes discussions avec des professionnels du textile-habillement.

On parle depuis dix ans de la nécessité d’évoluer vers une production à plus forte valeur ajoutée et vers le niche marketing. Ce qui a déclenché mon désir d’écrire, c’était d’arriver à expliquer pourquoi nous n’avons pu concrétiser ces idées. En deux mots, l’explication est que notre modèle d’industrie textile est ancré dans une chaîne de valeurs globale à laquelle nous n’avons pu échapper.

Pouvez-vous élaborer sur cette notion de chaîne de valeurs ?</B>

Concrètement, si on avait dit aux entreprises hongkongaises implantées chez nous que nous voulions faire des produits à plus forte valeur ajoutée, elles auraient répondu que ce n’est pas pour cela qu’elles sont ici. Elles auraient ajouté que leur business n’est pas de faire du niche marketing mais des produits de masse.

Le démantèlement de l’Accord multifibre et la fin de notre dérogation au “third country fabric” sous l’Agoa, remet en cause notre modèle industriel. Il nous reste alors deux options : soit on se dit qu’on n’est plus compétitif dans le textile et on arrête, soit on se dit qu’on peut construire sur la base de nos trente années d’expérience pour repositionner Maurice dans la chaîne globale de valeurs. Je pense que cette deuxième option est viable.

● <B>Vous dites que notre modèle est pris dans la chaîne globale de valeurs. Ce n’est donc pas notre faute si nous n’avons pas su évoluer vers une industrie à plus forte valeur ajoutée comme on le prêche depuis quinze ans ?</B>

D’une certaine manière, nous avons été prisonniers de ce modèle. Nous avons travaillé en fonction des conditions prévalant dans l’environnement mondial et donc avec les préférences commerciales et les protections. La notion de stratégie au niveau des entreprises a été introduite à Maurice il y a vingt ans à peine.

Tant qu’un industriel peut tirer un avantage immédiat de la conjoncture et en l’absence d’une réflexion sur les moyen et long termes, il est difficile pour lui de sortir de son cadre et d’envisager un nouveau modèle. Tant que cela marche pour lui pourquoi devrait-il changer ?

● <B> Selon vous, le pire est-il derrière nous pour ce qui est des fermetures d’usines et des licenciements dans le textile ?</B>

C’est ma profonde conviction. Les Hongkongais qui s’étaient spécialisés dans l’ancien modèle lié à cet ordre mondial qui disparaît, nous ont quittés pour d’autres pays d’Afrique ou pour la Chine où ils pensent pouvoir perpétuer le modèle. Il y a une entreprise hongkongaise qui est revenue mais la différence est qu’elle correspond au nouveau modèle que je préconise. Elle est intégrée en aval et en amont au niveau industriel et possède de plus sa propre chaîne de distribution.

● <B>Le nouvel ordre mondial dans le textile-habillement est, et restera, dominé par la Chine. Comment nous y adapter ?</B>

Nous ne sommes pas les concurrents de la Chine et de l’Inde. Nous sommes un petit pays; il y a des choses que nous pouvons faire et que la Chine ou le Vietnam ne peuvent pas faire. L’acheteur qui veut 20 000 t-shirts de qualité viendra ici et celui qui veut juste 20 000 douzaines de t-shirts ira en Chine. Nous pouvons survivre car ce n’est pas uniquement une question de volume. L’acheteur de 20 000 pièces vient d’un segment différent de celui qui va en Chine pour les gros volumes.

Les valeurs recherchées sont radicalement différentes. Le premier recherche l’exclusivité et la valeur ajoutée tandis que le second recherche un produit de masse. L’un recherche une relation approfondie avec son fournisseur; l’autre du business. Tout marché est segmenté. La notion qu’il y a un seul marché est erronée. Il nous faut trouver le segment dans lequel nous serons compétitifs.

● <B>Vous avez identifié le “leisurewear” et le “beachwear” comme étant les marchés dans lesquels nous pouvons être compétitifs. Comment arrivez-vous à cette conclusion ?</B>

Il y a d’abord le fait que nous avons déjà atteint un certain niveau d’intégration verticale dans le t-shirt et le jersey. Nous importons du coton pour en faire du fil qui est ensuite tissé et transformé en vêtements. Nous avons donc un contrôle en amont de la production. Deuxièmement, le leisurewear et le beachwear répondent à notre recherche d’un marché de niche et sont en plus très porteurs. Ils correspondent au segment qui nous intéresse, soit la classe moyenne des pays développés pour qui ce type de vêtements correspond à un style de vie. Le leisurewear n’est pas une mode mais une tendance sociologique profonde dans les pays développés.

Il y a une tendance forte d’augmentation de la demande pour le leisurewear comme pour le beachwear au niveau mondial. Ce sont des produits où la demande est tirée par la classe moyenne. Or celle-ci s’agrandit dans les pays développés et dans les pays en développement. Demain la classe moyenne en Chine et en Inde voudra des vêtements de qualité qu’elle importera. Demain la Chine devra importer des bikinis.

Evoluer vers la valeur ajoutée dans le “leisurewear” et le “beachwear” implique une main-d’œuvre qualifiée qui fait cruellement défaut…</B>

Le modèle que je propose sous-entend que nous ne serons plus en compétition sur les prix mais sur la qualité. Une industrie vendant des produits plus cher et donc plus riches et devrait pouvoir dégager des ressources pour la formation de l’ouvrier comme du manager.

Nous parlons d’ouvriers qualifiés qui serait beaucoup mieux rémunérés que maintenant. Cela devrait attirer les jeunes. La progression que je décris a déjà été observée à Hong Kong et en Corée du Sud dans ce qui leur est resté d’industrie textile.

Une des conditions de réussite du nouveau modèle est la délocalisation de la production de masse à Madagascar pour continuer à exploiter notre connaissance développée sur certains marchés.

● <B>Vous dites que l’industrie est verticalement intégrée. Il faudrait préciser que ce n’est pas l’industrie dans sa globalité qui est intégrée mais des groupes industriels qui sont intégrés en interne …</B>

Tout à fait. L’idéal serait qu’une vingtaine d’entreprises de petite ou moyenne taille puissent s’alimenter d’une filature et d’une unité de tissage indépendantes. On pourrait transformer une faiblesse – la petite taille – en une force. Avec les bonnes infrastructures de communication, on pourrait réaliser ce modèle de “clustering” et de réseau.

Il faudrait à la tête une institution ou l’information serait centralisée et mise à la disposition des PME qui n’ont pas les moyens de se tenir informées des dernières tendances de mode ou des dernières technologies. Il y a dans l’industrie, aujourd’hui, une asymétrie de l’information. Il faudrait créer une institution de veille économique de la mode et des tendances.

Le gouvernement dit compter sur les PME. Il pourrait adopter une approche focalisée sur le textile pour donner une direction aux PME mais aussi à l’industrie. Je préfère voir 200 PME employant chacune 300 à 400 personnes plutôt que trois ou quatre grands groupes employant chacun 12 000 personnes.

<I>“Je préfère voir 200 PME employant chacune 300 à 400 personnes plutôt que quatre grands groupes...”</I>

On me rétorquera que dans le textile-habillement une PME souffrira surtout d’un manque d’économie d’échelle. Ce déficit peut être comblé par le gouvernement qui peut créer des institutions pour servir les PME en termes d’information et de formation. Le gouvernement doit aussi créer les conditions qui rendraient possible l’investissement dans une filature, une unité de tissage ou une teinturerie qui servirait les PME. Je ne dis pas que c’est le gouvernement qui doit entrer dans ces activités mais qu’il peut créer les conditions pour que ce soit économiquement viable.

Dans tous les pays, le gouvernement soutient les entreprises. Aujourd’hui, il s’agit de créer le cadre. L’Etat a déjà annoncé la couleur en prenant l’initiative de créer un institut de la mode et du design. Le privé ne fait pas ce genre de choses. L’Etat peut indiquer la voie à suivre mais il est entendu que les entreprises existantes peuvent continuer leur propre chemin et avoir leur propre stratégie. Il n’y a pas de dirigisme étatique.

<I>“Le ‘leisurewear’ n’est pas une mode mais une tendance sociologique profonde.”</I>

● <B>Vous remettez sur le tapis la notion de “clustering”. Or il paraît flagrant que ce concept souffre d’un handicap majeur : les opérateurs locaux ont un blocage par rapport à ce concept de mise en commun et de réseau …</B>

C’est vrai. Nous avons essayé de greffer un concept intellectuellement intéressant sur un modèle existant et la greffe n’a pas pris. Là, il s’agit de greffer le clustering sur un nouveau modèle basé sur l’ouverture. Le clustering n’est pas greffé sur un modèle existant mais est le point de départ même d’un nouveau modèle. La survie des PME est dans le clustering.

Propos recueillis par </I> <B>Stéphane SAMINADEN</B>

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