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Qui sauvera notre patrimoine ?
Excellente question car particulièrement pertinente que pose, à la mi-juin 1981 le défunt Cernéen mais à laquelle il ne donne aucune réponse. Cela est d?autant plus regrettable qu?il n?y en a qu?une seule : chacun de nous et personne d?autre. Ne nous demandons surtout pas ce que notre patrimoine peut faire pour nous mais bien ce que chacun de nous peut faire pour lui.
Il y a surtout une unique mauvaise réponse : croire que le gouvernement en place peut et veut suppléer à notre manque d?intérêt pour la sauvegarde de notre patrimoine commun alors qu?il ne s?en soucie peut-être pas plus que de la première couche d?un quelconque ministre. L?histoire, même récente, est là pour nous rappeler que tout gouvernement peut avoir des agendas cachés et des objectifs particuliers, sinon sectaires, pouvant aller à l?encontre des intérêts vitaux de notre patrimoine commun. Nous connaissons tous ces politiciens voulant mordicus que l?histoire de Maurice commence en 1935 par exemple, ou en 1936, 1948, 1968, 1982-83, 1995 ou même au 3 juillet 2005. Pour de tels abrutis, tout ce qui est dispersion de nos souvenirs historiques et patrimoniaux, antérieurs aux dates précitées, est pain béni. Moins on préserve, plus on disperse et plus grand devient leur espoir de l?avènement d?une île Maurice exempte de tout vestige colonialiste ou pire encore oligarchique. Souvenons-nous de la pancarte diffamatoire accrochée peu glorieusement à ce grand commandeur qu?est notre statue d?Adrien d?Epinay, que nous devons aux ciseaux du ?sculpteur des têtes couronnées?.
C?est pour cette raison qu?on oublie, peut-être de célébrer, par exemple, les 250 ans de la fondation de Port Louis (1985), les 250 ans du naufrage du Saint-Géran? (août 1994), les 150 ans de la création de la Chambre d?agriculture (2003),le cinquantenaire de la mort de Guy Rozemont (22 mars 2006), le centenaire de la naissance du Pr Basdeo Bissoondoyal ( 15 avril 2006), les 150 ans du décès de Wenceslas Bojer (4 juin 2006). Méfions-nous comme de la peste de ceux, politiciens ou non, qui attendent impatiemment l?avènement d?une île Maurice amnésique, d?une île Maurice atteinte de la maladie d?Aloïs Alzheimer (1865-1915?anniversaire à ne pas rater pour échapper à tout diagnostic pouvant paraître désobligeant). Cette volonté politique de gommer tout l?apport des générations nous ayant précédés et nous léguant cette île Maurice paradisiaque à bien des égards, incite ces Mauriciens peu recommandables à se gargariser à tout bout de champ de ?l?héritage catastrophique? que nous auraient laissé ces générations antérieures et que nous aurions à assumer à notre grand regret alors que Mahé de La Bourdonnais et Robert Townsend Farquhar sont les seuls habitants de cette île à pouvoir se vanter d?avoir soit créé de toute pièce la ville du Port Louis, soit d?avoir transformé quelques carreaux de cannes dispersés en une industrie sucrière naissante et prometteuse, capable, aujourd?hui encore, de relever le défi sans précédent de l?abolition programmée des préférences européennes.
On nous annonce pour bientôt une ?célébration? de notre patrimoine, du genre ?journée annuelle? permettant de pontifier pendant toute une journée sur le patrimoine pour mieux l?oublier et le piétiner pendant le reste de l?année. On se frotte les mains en espérant qu?enfin un ministre nous dira ce que le pouvoir politique compte faire pour préserver un donjon Saint-Louis menacé d?être transformé en Disneyland de pacotille en béton armé et tôle profilée à l?échelle de nos administrations régionales, les fortifications côtières grandporiennes rafistolées par un man?uvre maçon, l?immeuble de la rue Edith-Cavell ayant abrité la ?School? de Port-Louis jusqu?aux années 1960, pour accueillir l?aberration juridique projetée d?une Cour suprême aussi excentrée alors que l?emplacement de l?ancienne magistrature est présentement disponible, des velléités sud-africaines de construire un établissement hôtelier sur les anciens locaux de l??Arabian Dock? (anciennes casernes de l?époque La Bourdonnais), édifiés pourtant sur un bloc corallien datant peut-être de notre préhistoire, des velléités capitalistes de démolir notre Fort George pour le reconstruire, peut-être, dans un champ de cannes du côté de Balaclava, du cimetière de l?Ouest livré à des vandales patentés, experts dans l?art de voler plaques de cuivre et de marbre, objets décoratifs parfois taillés dans du basalte, de tronçonner des grilles tombales, constituées pourtant de solides barreaux d?un bon pouce de diamètre (probablement au profit d?un quelconque ferrailleur), du refus d?ordonner des fouilles archéologiques à l?endroit même où est retrouvée la pierre tombale du Père Igou, etc.
Pour toute réponse, nous apprendrons que l?essentiel pour un ministre en matière de préservation de notre patrimoine consiste à faire effacer ce qui reste de graffitis pro-MMM sur le flanc occidental de notre Fort Adélaïde dit La Citadelle. La seule bonne nouvelle à ce sujet pourrait concerner le projet de recruter un architecte indien pour s?occuper de la préservation de nos bâtiments et monuments historiques. S?il témoigne du même souci d?authenticité et de respect du patrimoine que les archéologues indiens appelés au chevet de notre Aapravasi Ghat, nous pouvons nous réjouir par avance. Tout n?est peut-être pas perdu.
Le défunt Cernéen fait même sourire avec son dossier patrimonial. Son auteur, même serré de près, ne fait même pas allusion à la dispersion annoncée des collections, les unes plus précieuses que les autres, amassées au fil des ans par Sir Henry Leclézio et ses enfants, dispersion pourtant annoncée par ce journal et programmée pour ce triste mois de juin 1981. Que nous apprend ce dossier patrimonial, vieux d?un quart de siècle ? Les pays ACP-CEE se réunissent à Bruxelles pour discuter des possibilités pour les Européens de restituer à leurs anciennes colonies tous les objets patrimoniaux allègrement dérobés pendant les siècles colonialistes, pour ne pas dire esclavagistes. D?où la question : qu?est notre patrimoine ou héritage commun ? Pas de réponse ici non plus mais une double enquête. D?abord dans les arcanes de la fonction publique. En l?absence alors de tout ministère des Arts et de la Culture ? qui s?en plaindra ? ? il faut se tourner vers le rond-de-cuir chargé du dossier ?Unesco? (un dossier alors bien convoité car donnant lieu à des voyages, billets d?avion ?per diem? rémunérateurs, allocations ,etc.). L?agence onusienne de la place de Fontenoy, Paris, établit une convention, laissant le soin à chaque Etat d?établir ses propres lois et règlements patrimoniaux.
Que disent justement nos lois en matière de préservation de notre patrimoine? Pas grand-chose et c?est ce qui arrange bien des gens peu recommandables. Réponse des plus minces, en effet, de la bibliothèque de la Cour suprême. Il existe bien quelques règlements ordonnant que dans le cas d?une épave, les objets uniques doivent revenir à l?Etat et de là? mystère et boule de gomme. Il y a bien quelques lois ordonnant la préservation de certaines espèces animales ou végétales, ce qui n?empêche pas la forêt naturelle de Ferney d?être livrée à des bulldozers chinois ne voulant pas lâcher ce ?boutte? contractuel obtenu le plus diplomatiquement possible. Mais pas une loi pour empêcher la vente à des étrangers ni l?exportation des pièces uniques de nos plus valeureuses collections particulières. Nous en reparlerons bientôt à propos de l?infiniment regrettable vente aux enchères et donc dispersion des trésors patrimoniaux d?Eurêka.
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