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L’Afrique hors des sentiers battus

23 mai 2006, 20:00

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En se joignant à ce qui était alors l’Organisation de l’unité africaine, en organisant le sommet de l’Organisation commune africaine et malgache, le premier gouvernement post-indépendance de Maurice affichait clairement son engagement, tout au moins politique, avec le Continent Noir, l’Afrique, elle-même émergent du joug colonial.

Les positions “radicales” que prenait le premier ambassadeur, Radha Ramphul aux Nations unies, sur les questions ayant trait à la condamnation du régime d’apartheid en Afrique du Sud en avait fait un personnage remarqué, sinon remarquable dans les hautes sphères de la politique internationale. Cela devait par ricochet centrer l’attention sur Maurice nouvellement indépendante.

Kenyatta du Kenya, Nyerere de la Tanzanie et d’autres leaders des pays africains comptaient parmi le cercle d’amis “intimes” de Sir Seewoosagur Ramgoolam et ils partageaient entre eux le feu sacré d’avoir mené leur pays respectif vers la libération nationale.

C’est dans ces rapports empreints d’histoire de luttes anti-coloniales et d’expérience partagée à Londres de l’idéologie “fabianiste” que l’on doit rechercher la genèse de notre attachement à l’Afrique. Ce qui ne nous a évidemment pas empêché de tisser d’autres liens d’amitié avec les puissances politiques qui dictaient les règles du jeu économique mondial.

La génération politique qui a suivi celle des pères fondateurs, a par la suite puisé dans les luttes de libération nationale et le combat anti-apartheid, la sève idéologique qui a maintenu l’engagement de Maurice à côté des pays africains dans notre positionnement sur plusieurs questions politiques alors de grande actualité.

Il faut aussi reconnaître qu’au-delà du “romantisme”, cet attachement à l’Afrique relevait aussi d’impératifs économiques et politiques et de positionnement dans un monde dominé par la guerre froide qui rendait l’échiquier politique internationale particulièrement complexe.

Le but était alors d’en tirer un maximum d’avantages, surtout sur le plan économique. La participation de Maurice dans les accords des pays d’Afrique, Caraïbes et Pacifique-Europe a été la consécration de cette appartenance affichée à l’Afrique.

Les rapports entre Maurice et le continent ont beaucoup évolué avec les grands bouleversements internationaux. La destruction du mur de Berlin, symbole de la fin de la guerre froide, change toutes les données au niveau des rapports que l’Afrique entretien avec le reste du monde.

Les enjeux deviennent plus économiques et dans le cadre de la libéralisation et de la mondialisation, les besoins des grandes multinationales ont un poids prépondérant dans les choix stratégiques des grands pays développés. Par définition, les besoins des entreprises, fussent-elles multinationales, sont de plus en plus orientés vers le court terme, dicté par les impératifs de résultats satisfaisants pour les actionnaires.

Ainsi l’Europe, partenaire jusqu’ici privilégié, s’intéresse de plus en plus à sa “périphérie”, aux pays en transition, émergent d’un communisme étouffant pour les marchés mais qui a quand même légué à ces économies une infrastructure de base qui promet un développement assez rapide des échanges commerciaux.

L’Europe des vingt cinq et la nécessaire convergence vers les “acquis communautaires” en sont d’ailleurs les moteurs. Et puis l’Europe s’ouvre aux pays du Maghreb et à l’Amérique latine. Du coup, l’Afrique au sud du Sahara (ASS) devient le parent pauvre de cette ouverture européenne.

Il y a bien sûr eu, entre-temps, un certain intérêt exprimé par les Etats-Unis sous l’impulsion du lobby Noir, avec le soutien de l’administration Clinton, au continent africain et qui a pris la forme de l’Africa Growth and Opportunities Act (Agoa). Certains pays africains en ont pris avantage, surtout au niveau du développement de l’industrie du textile et de l’habillement.

Le contexte international </B>

Il y eu aussi l’intelligente utilisation des dispositions de l’Agoa par l’Afrique du Sud qui s’est positionné comme un exportateur important d’automobiles fabriquées sous licence et vendues sur le marché américain.

Il est aujourd’hui convenu que les pays africains comme Maurice, devraient étudier de près les autres possibilités (hors textile) qu’offre l’Agoa, pour une pénétration du marché américain.

Malgré une croissance économique relativement satisfaisante ces dernières années, l’ASS se voit confrontée à un risque réel d’être marginalisée. C’est ainsi qu’elle représente à peine 1,5 % des investissements étrangers directs mondiaux. La part de l’Afrique dans le commerce mondial est en déclin malgré les efforts d’Aide publique au développement ou les mécanismes d’accès préférentiel aux marchés, mis en place pendant les quelques derniers quarante ans.

Les faibles taux de scolarisation, le niveau de santé publique complètement inadéquat, surtout en face de la pandémie du HIV Sida et la misère grandissante, risquent d’entraîner les pays concernés dans un nouveau tourbillon d’autant plus néfaste que les pays riches semblent souffrir de “fatigue d’intérêts” pour cette partie du monde.

Il faut dès lors se rendre à l’évidence, les approches traditionnelles ne sont plus de mise et un remède de cheval est requis. Comme le soulignait Jean Louis Arcaud dans un article dans le Figaro il y a quelques temps de cela, le problème de l’Afrique n’est pas la mondialisation, “c’est plutôt d’en être coupée.”

Nouveau partenariat </B>

Le Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (Nepad) est la solution africaine à cette menace de marginalisation. Ce plan, conçu entièrement par les Africains se veut l’expression de la prise de conscience de la sérieuse menace à laquelle le continent est confrontée. Si la réduction de la pauvreté est incontestablement un objectif voulu par tous, ce sont les moyens d’y parvenir qui peuvent souvent faire débat.

Dans ce sens, le Nepad n’est pas en reste. Il a été attaqué par certains nostalgiques de la période d’après indépendance qui s’acharnent à voir dans les maux de l’Afrique “seulement” les séquelles de la domination coloniale remontant même à la période esclavagiste.

D’autres critiques plus “réalistes” ont démontré certaines faiblesses dans la nouvelle approche qui, en faisant la part belle à l’idéologie dominante du “tout marché”, aurait escamoté des faiblesses structurelles des pays africains qui n’auraient ni les moyens(financiers et institutionnels) ni les “capacités” (humaines) nécessaires pour une participation bénéfique dans la mondialisation.

Ces critiques méritent certainement qu’on s’y attarde et devraient faire l’objet d’échanges et de débats. Cependant, ce qui nous intéresse aujourd’hui, c’est de souligner deux aspects dans le Nepad qui sont d’un intérêt immédiat pour nos rapports avec l’Afrique de manière générale, mais particulièrement avec l’ASS dans le cadre du Marché commun d’Afrique orientale et australe (Comesa) et de la Communauté pour le développement de l’Afrique australe (SADC).

Si l’Afrique veut se donner les moyens de son intégration “volontaire” et autonome dans la mondialisation, cela passe, comme le souligne clairement le Nepad, par la reconnaissance du niveau régional comme cadre de développement. Cela constitue une condition nécessaire à son intégration dans le commerce mondial et la mise en place d’un environnement qui facilite et attire les investissements étrangers directs aussi bien que locaux.

Il est impératif de comprendre qu’un trade off est nécessaire entre des sacrifices immédiats et l’intérêt à moyen et long terme. L’investissement privé viendra d’autant plus facilement et en proportion d’autant plus importante que l’intégration régionale sera forte et reconnue.

Une agence susceptible d’assurer le développement et la gestion d’infrastructures régionales sur le continent, ainsi que de se charger de l’harmonisation de l’environnement des affaires au niveau des pays constituant les sous régions, implique la décision courageuse de “dévolution” de certains pouvoirs à cet organisme.

Ce même principe s’appliquerait à la mise en place d’une structure régionale de négociation sur les questions multilatérales et plurilatérales à l’image de la Regional Negotiations Machinery des Caraïbes.

Le deuxième aspect important qui distingue le Nepad des efforts entrepris précédemment qui concerne la question de bonne gouvernance. Avant d’aborder les détails de ces exigences, il faut souligner l’aspect symbolique de cette démarche. Mettre au premier plan la question de gouvernance met en exergue le fait que les problèmes africains puissent relever de défaillances internes à ces pays et ainsi mettre un terme à la recherche de boucs émissaires.

L’absence d’institutions qui garantissent et fondent la confiance nécessaire à l’investissement privé, tel que l’Etat de droit et la démocratie s’avèrent néfastes au développement économique du continent et il s’agit dès lors d’y mettre bon ordre. L’institution du Peer Review Mechanism est une démarche inédite sur le continent dans la mesure où ce système permet de passer un jugement sur ses pairs sur des questions qui relevaient jusqu’ici du domaine réservé de la “politique interne” de chaque gouvernement.

Le régime de bonne gouvernance recherché par le Nepad est axé, entre autres, sur les éléments constitutifs suivants :

– mettre en place un environnement politique, juridique et financier qui puisse garantir les intérêts à long terme des investissements privés.

– s’attaquer à la fuite des capitaux en s’attaquant en priorité à la corruption.

– concentrer l’aide publique au développement sur des projets significatifs, viables et ayant un impact visible.

– donner priorité à la formation professionnelle au service de la création de valeurs ajoutées.

Le Nepad place le secteur privé au centre du développement économique du continent africain et veut créer les conditions nécessaires à son épanouissement. Les bailleurs de fonds ainsi que les G8 lors de leur réunion de Gleneagles en 2005 semblent avoir pris acte de cette nouvelle volonté de pragmatisme de la part des dirigeants africains.

Maurice, de par son expérience en matière de participation du privé dans le développement économique, peut jouer un rôle important dans la mise en place de cette nouvelle approche.

Notre participation dans les négociations pour la création d’espaces qui favorisent les échanges commerciaux et l’investissement intra-régional au niveau de la SADC et du Comesa, nous offrent la possibilité de tirer profit de nos atouts tout en partageant notre expérience.

D’autre part, nous sommes aussi engagés pour la première fois dans les négociations pour les Accords de partenariat économique régionaux (APER) avec nos partenaires africains vis à vis de l’Union européenne.

Cela nous procure une opportunité additionnelle de bien doser nos intérêts nationaux et ceux de la région dans le double contexte de la création d’un espace économique qui répond aux exigences de la mondialisation sans pour autant nuire aux échanges commerciaux régionaux et à l’investissement intra-régional.

Pour terminer, disons encore notre conviction que rien ne se fera, du moins de manière efficace, en matière de réduction de la pauvreté, voire au niveau de la prospérité du continent africain, sans l’apport actif des entreprises du secteur privé, même s’il convient de souligner que les gouvernements continueront à jouer un rôle important.

L’Afrique recèle d’énormes potentiels qui peuvent être activés pour l’avancement de ses peuples si les conditions nécessaires sont créées pour libérer le potentiel correspondant des entrepreneurs africains qui pourront s’atteler à la tâche, si besoin est en collaboration stratégique avec des investisseurs étrangers.

L’engagement de Maurice envers l’Afrique comme partenaire commercial et de développement devrait s’accroître à l’avenir, au fil de notre repositionnement dans la chaîne des valeurs et des produits dans le cadre de la mondialisation.

Maurice s’apprête à accélérer son développement dans le secteur des exportations de services ainsi que dans la montée en gamme des produits manufacturiers. Tout cela implique un redéploiement des capacités de production et des marchés et l’Afrique est appelée à jouer un rôle stratégique dans ce mouvement.

<B>Rajiv SERVANSINGH</B>

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