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Orgie
On n?est pas à l?abri de l?amitié et de la sollicitude qu?elle engendre, d?où la mésaventure suivante. C?est Séraphin sans lampions qui m?avait invité à partager la ?nouvelle cuisine? qu?il avait découverte récemment. ?Pas d?huile ni de friture, aucun de ces éléments gras qui t?obligent à sortir de table en poussant ton foie sur une brouette. Viens dîner à la fortune de l?impôt?, m?avait-il dit en employant une expression maintenant consacrée.
Dès l?apéro, je dus déchanter. En effet, il aurait fallu un microscope pour jauger le volume de l?ayappanah d?Écosse qui, servi dans un minuscule verre à whisky, atteignait à peine la ligne de flottaison. Nous étions loin du généreux glou-glou de la ma? Delon servant à boire à son fils Alain.
?Nous allons débuter par un amuse-bouche?, me dit mon hôte et déjà le remplacement du mot ?gueule? m?avait causé certaines appréhensions, d?autant plus que ce régime inattendu avait toutes les chances de me transformer en floating ascète dans mes vêtements XXL.
L?amuse-bouche qui n?aurait pas rendu la Reine Victoria amused, même chatouillée par Albert, se présenta sous les traits d?une étroite barquette anémiée, une felouque bonzaï, sur laquelle un fragment d?asperge faisait office de légume. Je m?en contentai cependant, étant un adepte de la non-violence. Quand le second mets fit son apparition, ma dépression tropicale s?accentua en constatant que l?entrée était visiblement de sortie. Il s?agissait d?un assemblage parcimonieux de légumes cuits à la vapeur, artistement rangés sur un plat peu éloigné par la taille du Stade George V. Je notai dans l?ordre une rognure de carotte, quelques filaments de chou, une demi-rondelle de tomate, une suspicion de pois mange-rien évasifs dont le peu de coopération avec ma fourchette aiguillonna ma combativité jusqu?à l?estocade finale.
L?émincé diaphane de volaille qui suivit, arrosé de Château La Marie 2006 dans la pure tradition de la CWA, avait bien conservé sa minceur d?origine et aurait fait craquer l?applaudimètre de Godefroy de Bouillon de Volaille sans toutefois faire sauter les boutons de son veston Croisé. Là encore, une orgie maîtrisée de légumes extrêmement décoratifs ornait la circonférence du terrain de foot. Comme je suis un optimiste congénital, je me félicite d?avoir échappé au potage vert pomme qu?on m?avait servi une fois et dont le goût me fit alors penser à Wembley un lendemain de tonte.
?Tu m?excuseras si je n?ai pas de dessert?, me dit Séraphin, faussement contrit, ?mais mon médecin m?interdit les douceurs. J?ai beaucoup maigri ces derniers temps et il m?a dit que j?avais tous les symptômes d?un diable étique.?
Après cette traversée du dessert, je remerciai chaleureusement Séraphin, car je connais les usages, même en carême, et je pris le large rapidement, m?arrêtant au premier restaurant venu, en quête de quelque purée de pommes, arrosée de beurre fondu et agrémentée d?une estouffade que n?auraient pas désavouée Rabelais et ses joyeux compères.
Comme le garçon s?approchait : ?Nunc est bibendum?, lui dis-je dans mon latin de cuisine châtié. Me prenant pour un Anglais, jugement téméraire, ?Sorry, sir ?? demanda-t-il, tendant l?oreille, et, pour ne pas lui faire perdre the face, je lui indiquai une bouteille de Juliénas et je traduisis, bon prince : ?Now is the time for some serious drinking?, rejoignant ainsi les préceptes de mon proverbe irlandais favori : La tempérance est une vertu admirable mais il ne faut pas en abuser.
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