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Une grave injustice

7 mai 2006, 20:00

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Au-delà même de ses aspects éthiques, la question de l?efficacité d?une politique migratoire sélective mérite d?être posée. En effet, dans le cas européen, et français en particulier, on peut douter de cette efficacité. Un tel projet politique tient du modèle anglo-saxon d?une mobilité sélective, mais les populations concernées par les marchés du travail qualifié du Canada, des États-Unis et de l?Australie n?ont pas les mêmes caractéristiques que celles concernées par la politique française.

Pour les grands pays asiatiques a au premier chef l?Inde et la Chine ? pourvoyeurs majoritaires de talents en Amérique du Nord et en Océanie, la ponction opérée par la migration de chercheurs et d?ingénieurs sur leur population qualifiée est minime. Les études menées par différents organismes (Banque mondiale, Institut de recherche pour le développement) estiment qu?entre 3 % et 5 % des talents de ces deux grands pays sont expatriés. A l?inverse, pour l?Afrique, l?océan Indien ou les Caraïbes, les estimations convergent sur le fait que cette proportion est beaucoup plus élevée : au moins 30 % de cette catégorie sociale a tendance à s?expatrier, voire plus de la moitié et jusqu?à 80 % en ce qui concerne les petits pays enclavés et relevant du groupe dit des ?moins avancés? (PMA). Or l?association migratoire entre ces pays et l?Europe est très forte et cela reste tout particulièrement le cas pour la France.

Pour la catégorie des travailleurs hautement qualifiés, la tendance à la diversification des destinations est certaine, mais l?intensité migratoire? (taux d?émigration/immigration dans les deux pôles de la migration) entre l?Afrique et la France demeure cruciale et les projections indiquent qu?elle le restera pour les années à venir.

Ces chiffres et tous les rapports révèlent des différences fondamentales dans l?effet des migrations qualifiées sur les pays de départ. Pour de grands pays émergents dotés de communautés scientifiques et techniques consistantes, l?exil de quelques-uns parmi leurs ressortissants ne constitue guère un handicap. Au contraire, il est l?occasion de tisser des liens avec l?extérieur, au travers des connexions de la diaspora, capitalisables en interne où l?accumulation est possible.

D?ailleurs, tant l?Inde que la Chine encouragent, depuis les années 1990, l?expatriation positive et la contribution à distance de leurs élites outre-mer, par des politiques d?État et institutionnelles. En revanche, pour des pays aux ressources humaines limitées et aux systèmes universitaires défaillants, cette attraction exercée par l?extérieur vient aggraver une déperdition structurelle des compétences. Et les autorités de ces pays, conscientes du risque accru que fait peser sur leurs États une politique migratoire sélective impulsée depuis le Nord, n?attendent pas son application en France pour la dénoncer avec véhémence.

Les talents étrangers très attractifs

Le président de la Commission de l?Union africaine, l?ancien chef d?État malien Oumar Konaré, et d?autres dirigeants du continent l?ont, il y a peu de temps, décrite comme une décision unilatérale, privative de leurs capacités, antinomique du développement et ignorante de leurs droits. Il n?y a pas de doute : l?Europe et les États-Unis ne puisent pas dans les mêmes viviers et leurs politiques migratoires sélectives n?auront pas les mêmes conséquences.

Pour la France, le coût diplomatique et politique d?une confusion sur ce plan serait tout sauf négligeable. Il pourrait annuler, voire dépasser, les bénéfices éventuels attendus sur le plan de la compétitivité de la main-d?oeuvre.

Un deuxième point important pour saisir les enjeux d?une migration sélective est celui du lieu d?acquisition des compétences. On considère souvent que la présence de talents étrangers dans un pays d?accueil est due à son attractivité, grâce aux facilités qu?il offrirait aux détenteurs de compétences établies.

En réalité, une analyse plus fine, décomposant en phases de vie le parcours des expatriés hautement qualifiés originaires du Sud et travaillant dans les pays de l?OCDE, révèle que, dans la majorité des cas (70 % en moyenne), ces derniers ont acquis les compétences qu?ils emploient en exercice professionnel non pas dans leur pays d?origine, mais dans celui d?accueil.

De fait, les travailleurs hautement qualifiés n?arrivent généralement pas ?prêts à l?emploi? ; ils se conforment cognitivement, socialement, techniquement aux exigences très spécifiques de leur poste de travail au travers d?un processus d?apprentissage, d?une durée variable, mais rarement courte. Nombreux sont ceux qui arrivent comme étudiants puis s?établissent dans le pays en y trouvant un emploi adéquat aux qualifications acquises localement.

Volonté politique

La conséquence directe de ce constat est cruciale : s?il s?agit de disposer ? via l?accueil d?expatriés ? d?une offre élargie de compétences élevées et souvent singulières, c?est moins par la sélection à l?entrée du pays que par la formation à l?intérieur que l?on y parviendra. L?accent est ainsi à porter de façon accrue sur la valorisation des ressources humaines des diasporas dans le pays d?accueil et sur l?attraction des étudiants étrangers qui les constituent pour une large part.

Trois documents substantiels ont été émis en 2005 sur ces aspects de l?immigration sélective : une note détaillée au ministère de l?éducation nationale, un avis du Conseil économique et social et un rapport du Commissariat général du Plan. Des informations précises, des orientations et des recommandations diverses ont été produites par ces entités distinctes. La volonté politique ne manque donc pas d?instruments pour agir de façon concrète et circonstanciée en ce domaine.

Cultiver les diasporas, notamment celles d?expatriés hautement qualifiés, dans une stratégie de co développement : voilà qui pourrait constituer un volet majeur d?une politique migratoire authentiquement française et européenne. L?option du codéveloppement semble heureusement être prise en considération par le gouvernement français dernièrement.

Le risque serait qu?elle devienne un simple viatique de la loi d?immigration, une légitimation de dispositions restrictives et sélectives impopulaires à l?extérieur.

Jean-Baptiste MEYER © Le Monde 2006 Distribué par The New York Times Syndicate

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