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La violence ou le choc des valeurs

23 avril 2006, 00:00

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Il ne se passe pas un jour sans qu?on l?évoque. Agressions, vols, viols, comportements asociaux, indiscipline, injures, quelle que soit la forme qu?elle revêt, la violence ? et le sentiment d?insécurité qu?elle engendre ? s?étend sur nous comme une hydre maléfique.

La violence est « partout ». À l?école, à la maison, dans la rue, sur la route. Elle est physique, verbale, psychologique. Elle s?étale dans les médias, donne lieu à des marches pacifiques, regroupe autour d?elle victimes et citoyens soucieux de sécurité et de maintien de l?ordre. Elle fascine autant qu?elle horrifie. Les discours sécuritaires et alarmistes, sur le mode incantatoire, font recette. On s?en repaît pour mieux l?apprivoiser, la conjurer. Sans succès, puisqu?elle semble embraser la société tout entière. Bref, elle occupe à ce point l?espace social, que l?on peut se demander si elle n?est pas sacralisée. La violence, c?est le mal incarné dont il faut triompher.

Alors, la violence, nouveau mal de nos sociétés contemporaines ? Oui et non. Chaque époque imprime sa propre violence ? révélatrice de l?état d?une société, de ses disfonctionnements et de ses peurs. L?angélisme que chaque génération attribue à la précédente tient plus du mythe du paradis perdu ? voire de la jeunesse perdue ? que de la réalité objective. Quoi qu?on en dise, on ne se fait pas agresser à tous les coins de rue.

Ce qui a certainement changé, en revanche, c?est le regard que nous portons sur elle, et peut-être plus encore notre degré de tolérance à son égard. On croyait pouvoir l?éradiquer en s?assurant croissance et confort de vie. Or, c?est le contraire qui s?est produit. Loin d?avoir été supprimée, elle a continué à prospérer. Nous nous sommes laissés débordés. « L?anthropologie, l?histoire et la sociologie nous apprennent que les sociétés éradiquent moins la déviance qu?elles ne la contrôlent », écrit le sociologue François Dubet, de l?université Victor Ségalen (France), dans un article intitulé « Introduction à la problématique de la violence ». De toute évidence, aujourd?hui elle échappe à notre contrôle. Du coup, on la voit partout. Nous ne supportons plus le moindre écart de conduite qui est perçu comme la preuve que le système a failli quelque part.

Tout se passe comme s?il y avait à la base un immense malentendu. Nous avons cru naïvement que notre nouvel eldorado nous affranchirait de tout malheur. Nous exigeons de lui qu?il nous protège de tout, de l?incertitude, de la maladie, de la mort. Évidemment, la demande est exorbitante et aucun système politique ne peut y répondre. Et aujourd?hui, parce que nous sommes fragilisés économiquement, parce que nous avons l?impression de ne plus maîtriser notre destinée, nous sommes devenus plus sensibles : chaque comportement déviant ou simplement incivique est ressenti comme une menace directe à notre intégrité et le signe d?un désordre social inquiétant.

« Il en est de la violence comme de l?insécurité en général. Elle désigne à la fois des conduites et des risques réels, et une perception de ces risques qui ne les reflète pas. Les personnes qui se sentent le plus menacées ne sont pas nécessairement celles qui le sont le plus « objectivement », ce sont celles qui se sentent les plus fragiles, les plus en chute, celles dont la place dans la société n?est plus aussi assurée », poursuit François Dubet.

D?où cet amalgame entre différentes formes de violences qui n?ont pas forcément à voir les unes avec les autres et un sentiment diffus d?insécurité généralisée, amplifié par la petitesse du territoire qui agit comme caisse de résonance et par les médias. « Il y a une perception qu?il y a plus de violence parce que les victimes vont se plaindre dans les médias », assure le chef inspecteur Sulyman de la Crime Prevention Unit. « Il n?y a pas plus de délits violents, mais quand il y en a un de violent, ça nous interpelle. »

Le fait que les victimes hésitent de moins en moins à dénoncer peut en effet fausser la perception d?une plus grande fréquence des délits. Prenons l?exemple de la violence domestique. Le nombre de cas rapportés semble avoir explosé. Or, il est difficile de croire que la violence dans les familles est un phénomène récent. En revanche, les campagnes de sensibilisation, le cadre légal mis en place pour protéger les victimes, ont eu pour effet de libérer la parole. Les femmes, qui connaissent mieux leurs droits, acceptent de moins en moins de subir en silence. Le poids du qu?en-dira-t-on est en train de s?alléger. Et ce qui se passait autrefois dans ce huis clos familial commence à franchir la porte de la place publique. Aujourd?hui, c?est l?affaire de tous.

Reste que la violence existe bel et bien. Mais là encore, il faut nuancer. Est-ce la criminalité dans son ensemble qui a augmenté ou la nature des délits qui a changé ? Au regard des chiffres (voir encadré), il semble que ce soit surtout la seconde hypothèse. D?une année à l?autre, le nombre de meurtres reste en effet relativement stable. À ce titre, il faut noter que les faits divers sanglants qui ont défrayé la chronique depuis le début de l?année, impliquaient tous des protagonistes qui se connaissaient. Ces agressions n?étaient pas le fruit du hasard, mais le résultat d?un conflit latent ou ancien. Il s?agissait de règlements de compte ou de sombres histoires de famille ou de voisinage (double crime de Lallmatie, affaires Manand Fakoo et Savriacooty, par exemple).

En revanche, ce qui a fortement augmenté, ce sont les cambriolages, les vols simples et les vols avec violence. Autre-ment dit, ce qui est principalement visé, ce sont les biens. Revers naturel de la médaille consumériste. La courbe des vols suit la logique du marché. Plus on produit, plus on consomme, plus on vole ! Et plus on protège ses biens, plus la violence s?exerce contre les personnes. « Avec les cartes de crédit, le voleur doit violenter sa victime pour avoir accès à l?argent liquide », explique le chef inspecteur Sulyman. C?est à cause de cette « petite » délinquance, en forte croissance, que le problème de l?insécurité est devenu un véritable enjeu de société.

Alors que s?est-il passé au juste ? Comment expliquer ces nouvelles formes de violence ? La raison principale est la profonde mutation économique et sociale qu?a connu ? et que connaît à nouveau ? la société mauricienne.

Avec l?industrialisation, l?île Maurice est passée rapidement d?une économie de subsistance à une économie de marché. Il y a encore vingt-cinq ans, la population vivait, grosso modo, dans les mêmes conditions. On n?enviait pas son voisin parce que celui-ci n?avait guère plus que soi. On n?avait rien à craindre puisqu?on n?avait rien à perdre. Quant aux riches, leur place au sommet de la pyramide n?était pas remise en cause. Leur richesse était légitime. Le décollage économique des années 80 a bouleversé cette donne et remis en cause la structure sociale traditionnelle.

En augmentant le niveau de vie, il a permis l?apparition d?une classe moyenne et démocratisé le rêve petit-bourgeois en le mettant à la portée du plus grand nombre. Avec lui, sont nés les balbutiements de la société de consommation. La population a découvert, avec émerveillement, les joies de la vente à tempérament, du magnétoscope et de la cuisinière à gaz, popularisés par le ministre des Finances de l?époque, Vishnu Lutchmeenaraidu.

L?appauvrissement de la classe moyenne

Tant que la progression économique a été constante, le problème de l?insécurité ne s?est pas posé de manière aussi cruciale. Aveuglé par le « miracle », personne n?a voulu voir que ce développement était beaucoup trop rapide pour permettre aux mentalités de s?adapter et que des poches de pauvreté subsistaient malgré tout, alors même qu?elles étaient plus flagrantes à mesure que fleurissaient les lotissements résidentiels, signe à la fois d?ascension et de ségrégation sociale.

Tout s?est accéléré à partir de la fin des années 90. En même temps que la société de consommation s?impose comme seul référent, la récession commence à s?installer, creusant un peu plus les inégalités.

Le modèle libéral, on le sait, constitue en lui-même une violence faite à l?égard des plus vulnérables qu?il laisse sans états d?âme sur le pavé. Il accentue la fracture sociale avec des riches toujours plus riches, des pauvres toujours plus pauvres. Et surtout il s?accompagne d?une précarisation des travailleurs peu ou pas qualifiés. On le voit avec la fermeture des usines de textile, par exemple.

Dans ce contexte, la seule réponse à la violence de l?exclusion et de la précarité, c?est la violence elle-même. Elle constitue une forme d?expression et de revendication pour la frange la moins bien intégrée des quartiers populaires. À cet égard, le système éducatif porte une grande part de responsabilité, en ayant produit des générations de « recalés du CPE ». L?explo-sion de la toxicomanie, par exemple ? une violence dirigée contre soi-même ? et la délinquance qu?elle entraîne, sont l?une de ses manifestations les plus flagrantes.

L?autre forme relève de la violence urbaine. Les jeunes issus des quartiers pauvres ont, selon le sociologue français, Laurent Mucchielli*, « un besoin de reconnaissance identitaire et une agressivité réactive larvée qui rend plus cruciale l?accès à la parole politique ». Et quand ils en sont privés, cela donne des émeutes, comme celles de février 1999, par exemple. Mais au-delà du malaise identitaire et communautaire, ces dernières ont aussi traduit la frustration d?être tenu à l?écart de la société de consommation.

« Il y a une perception qu?il y a plus de violence parce que les victimes vont se plaindre dans les médias. »

En effet, à quoi a-t-on assisté pendant cette semaine noire ? Essentiellement à des scènes de pillage. On a vu des gens ? et pas seulement des « pauvres » des régions défavorisées ? repartir avec des caddies remplis d?appareils électroménagers. Signe d?une volonté, y compris par la prédation, de participer au consumérisme.

Mais le fait le plus significatif de ces dernières années, c?est l?appauvrissement de la classe moyenne. Après le boom des années 80 qui a donc vu son émergence, puis l?âge d?or des années 90 qui l?a consacrée, elle voit depuis peu son pouvoir d?achat s?effriter, voire s?effondrer. Ses envies sont intactes, mais elle n?a pas ou plus les moyens de les satisfaire. Les promesses capitalistes ? accès à la consommation tous azimuts, mais aussi égalité des chances, ouverture des opportunités ? lui échappent, tout comme elles échappent au reste de la population. Il y a eu tromperie sur la marchandise. Ce qu?on lui avait prédit n?aura été que de courte durée. Reste, là encore, la frustration, exacerbée par l?influence grandissante de la société de consommation.

Le panier vide contre le caddie rempli

En effet, celle-ci a non seulement créé de nouvelles attentes, mais aussi impliqué une réorganisation des modes de vie, de la compétition sociale et des valeurs, qui a modifié les comportements. Les centres commerciaux et les supermarchés, par exemple, sont devenus à la fois un espace de socialisation et le lieu de toutes les tentations. C?est là qu?on se rencontre, toutes classes sociales confondues, mais aussi que l?on s?évalue les uns par rapport aux autres ? le caddie servant de mesure d?appréciation.

« C?est à la fois un accès à l?égalité et un point de comparaison des inégalités. L?espace des classes sociales étant partagé, il devient possible de comparer les virilités économiques : le panier vide contre le caddie rempli de l?autre, donc la promesse capitaliste de tout avoir et la réalité de ne pas pouvoir tout se payer.

Ce décalage est source de violence », explique Farhad Khoyratty, chargé de cours à l?université de Maurice, spécialisé en sciences humaines.

De nos jours, plus personne n?envisage de vivre sans téléphone portable, vêtement de marque et autres gadgets hi-tech. La lutte pour la promotion sociale s?articule autour de l?accès à ces biens. Leur possession est un symbole, même illusoire, de réussite. On est ce qu?on possède. Du coup, tous les moyens sont bons pour rester dans la course. D?autant que la publicité met en jeu un mécanisme psychologique particulier. Puisque son but est de faire consommer, elle joue avant tout sur les pulsions de l?individu. Le message qu?elle délivre, relayé par le crédit qui permet d?y accéder, est fondé sur la satisfaction immédiate d?un désir, quel qu?il soit. Elle rend la frustration et le manque insupportables.

Comme l?enfant capricieux, on « veut tout, tout de suite ». Et quand on ne peut pas obtenir l?objet de son désir normalement, et bien on se l?approprie, par la force s?il le faut. Nous sommes dans une société du tout consommable et du tout jetable. Alors, pourquoi pas aussi l?être humain ? « On s?est affranchi du respect de l?autre. Le cas du ressortissant indien de Grand-Baie tué par son garde de sécurité et des complices est un exemple. Il a été torturé et tué comme on aurait maltraité un objet inanimé », assure Farhad Khoyratty.

« Une certaine adolescence économique »

Cette emprise toujours plus forte de la société de consommation sur les aspirations ? source de tension quand on ne peut pas y répondre ? intervient dans un contexte économique qui s?est durci. Face à la mondialisation, il faut être encore plus compétitif, productif, rentable, alors même que l?avenir apparaît de plus en plus sombre et incertain. Avec le démantèlement des protocoles qui s?est amorcé, les piliers traditionnels sont en pleine restructuration. La transition vers une société de services est d?autant plus difficile que les nouveaux secteurs (Tic) ne sont pas encore bien établis. « On passe par une certaine adolescence économique, un entre-deux tendu », prévient Farhad Khoyratty.

La pression économique et sociale est telle qu?il est difficile pour les individus d?y résister. La conséquence, ce sont toutes les « petites agressivités » au quotidien et les violences interpersonnelles qui alimentent les faits divers.

« Il y a un sentiment d?injustice, plus ou moins justifié, qui se développe. Mais alors qu?autrefois, on avait tendance à diriger sa colère contre l?injustice sociale dans les manifestations populaires et les ?uvres sociales, aujourd?hui, elle est dirigée contre ceux qui sont accessibles. Et dans la plupart des cas, ces derniers ne sont pas les corrompus qui faussent tout le système, mais des gens qui ont travaillé dur et qui méritent ce qu?ils possèdent. Or, l?argent de l?autre est vécu comme une violence symbolique première que seule une autre violence peut exorciser », analyse Farhad Khoyratty. Avec la fin des idéologies et du militantisme, la revendication collective s?est en effet transformée en exigence individuelle. Le bonheur, on ne le veut pas pour tous, on le veut d?abord pour soi, ici et maintenant.

Enfin, le développement a entraîné un remaniement des valeurs qui a brouillé les repères habituels. Le travail et l?émancipation des femmes, par exemple, ont modifié l?équilibre de la famille, en ébranlant le statut de l?homme. « Elles n?assurent plus de la même façon leur rôle de stabilisation affective vis-à-vis des enfants et de l?époux. Les familles nucléaires vont être plus affectées, comparées aux familles élargies où ce manque peut être comblé par l?entourage », explique le sociologue Chandra Rungasawmy, en ajoutant : « Le patriarcat a été remis en cause. Par exemple, en accordant plus de protection à la femme, les lois laïques sont en contradiction avec les principes religieux qui concèdent un statut privilégié à l?homme. Les hommes se sentent mal dans ces nouvelles normes. » Même chose pour les enfants qui n?acceptent plus aussi facilement l?autorité parentale. « On a perdu nos repères. Autrefois, on respectait les aînés, l?autorité et les institutions. On était plus formaté », reconnaît le chef inspecteur Sulyman.

De leur côté, l?éducation et la religion, sur lesquelles la société aurait pu s?appuyer, n?ont pas su accom-pagner le changement. « Notre système éducatif est efficient pour transmettre le savoir et le savoir-faire. Mais le savoir-être et le savoir-vivre en ont pâti. Par exemple, l?éducation civique n?est pas une priorité. Quant à la religion, elle n?a pas su jouer son rôle pour développer les valeurs morales. On a privilégié les rites au lieu de la spiritualité », assure Chandra Rungasawmy.

Du coup, on dénonce la « perte des valeurs ». En fait, qu?elles soient morales, familiales ou religieuses, elles n?ont pas disparu. Même s?il y a une remise en cause des rôles modèles ? le politique, le religieux, le père ?, la société reste malgré tout classique dans son fonctionnement. Le lien social est encore très fort. Il suffit de voir le nombre de clubs et d?associations pour s?en convaincre. Chaque événement marquant de la vie privée, chaque fête religieuse donnent lieu à des réunions familiales et sociales. Autrement dit, dans la réalité, les valeurs traditionnelles sont toujours présentes et ancrées dans les m?urs, mais elles doivent cohabiter avec d?autres tendances. C?est la rivalité entre les deux qui pose problème.

Une société fondée sur les droits

« Le système traditionnel comprenait des avantages comme le respect, et des inconvénients (la hiérarchie). De même, le nouveau système comporte des avantages ? un questionnement des hiérarchies établies ? et des inconvénients, le manque de respect et d?amour-propre. Le problème, c?est que le confort de l?ancien système n?existe plus et le nouveau n?est pas bien établi. Là encore, nous sommes dans un entre-deux », remarque Farhad Khoyratty. Une fois de plus, c?est l?adaptation au changement qui provoque des tensions. Du choc des valeurs naît la violence.

C?est peut-être ce qui explique certains crimes odieux, l?acharnement du meurtrier sur sa victime, comme dans le cas de la petite Marie-Anita Jolita à Cité-La-Chaux, en juillet 2005, ou encore dans celui de Pinky, poignardée de 49 coups de couteau par son époux, à Brisée-Verdières, en septembre 2005. « Dans une société de non-dit, la violence des sentiments ne peut s?exprimer que sur le corps de l?autre », note un observateur. « C?est l?extériorisation d?un défoulement dû à un mal être », soutient Chandra Rungasawmy. Dans un registre moins sadique, cela peut aussi expliquer un repli sur soi, une crispation sur son appartenance ethnique.

La société traditionnelle basée sur les devoirs est remplacée peu à peu par une société fondée sur les droits (des consommateurs, des femmes, des enfants, etc.), qui légitime la toute puissance de l?individu au détriment de l?intérêt collectif. Ajouté à cela, la perte de confiance dans les institutions perçues comme protégeant les puissants et dans la classe politique accusée d?être opportuniste et corrompue. L?absence de sanction contre des personnes représentant une autorité, notamment la police, renforce ce sentiment d?injustice et la perception que l?on peut agir en toute impunité. En flattant les pulsions, en valorisant l?individualisme, en ne sanctionnant pas les « élites », tout concourt, semble-t-il, à favoriser le passage à l?acte.

Ainsi donc, aujourd?hui, la violence touche tous les milieux et n?est plus circonscrite à certains quartiers. C?est ce qui la rend d?autant plus inquiétante. Mais surtout, elle révèle un immense désarroi devant les nouvelles exigences économiques, sociales et culturelles de la société. S?attaquer au mal plutôt qu?aux symptômes, dégager une politique commune au lieu de colmater les brèches par des actions ponctuelles permettraient de mieux la contrôler. À défaut de l?éradiquer.

? « Violences urbaines, réactions collectives et représentations de classe chez les jeunes des quartiers relégués de la France des années 90 », article paru dans Actuel Marx, 1999.

L?ESPOIR EST-IL PERMIS ? Farhad Khoyratty, de l?université de Maurice

Il nous faut deux solutions simultanées : l?une concrète, à court terme, et la seconde, préventive et à moyen et long terme. Le problème central et la solution se trouvent au niveau de l?éducation.

Au lieu de faire du débat sur l?éducation, un débat politique, on devrait étudier la nature du cursus. On devrait voir son lien avec la vraie vie, et non pas le statut social conféré par les palmes académiques.

Il nous faut, par exemple, une éducation axée sur une meilleure compréhension du gender et du social. Nous devons encourager tous les groupes et toutes les classes sociales à se décoincer. Les gens apprennent volontiers ailleurs ce que l?école ne couvre pas. Les films sont un exemple. Certains d?entre eux, qui s?adressent aux jeunes hommes, célèbrent la violence, signe de virilité, une violence gratuite censée impressionner les filles. Et même les films sur l?émancipation de la femme, par exemple, montrent que la seule vraie solution aux problèmes sociaux est violente ? cette fois de la part des femmes. Je trouve qu?on n?est pas assez vigilants face aux films à la télévision. La série hindoustanie Kyunki Saas Bhi Kabhi Bahu Thi fait la promotion de points de vue rétrogrades sur la femme. J?ai déjà vu un épisode de telenovela brésilien où une femme contrainte au sexe se réveille heureuse et reconnaissante le lendemain? Ajoutez à cela un homme immature, et des amis « en bas la boutique » ou dans les hotels pour l?encourager, et on retrouve tous les ingrédients du viol domestique?

En somme, plus on est exposé à la violence plus on s?y vaccine et donc elle ne nous choque plus. On doit opposer à cela non plus la censure ? le paternalisme de pépé, mais une éducation intelligente, sensitive et pratique qui ferait la balance.

Raj Mootoosamy de Victim Support

Puisque le slogan « zéro violence, zéro victime » ne risque pas d?être une réalité, il faudrait donc miser sur la prévention.

À mon avis, il vaut mieux que nous nous concentrons sur comment faire pour ne pas être victime de violence. Quand Victim Support a été créée, notre objectif de départ était de donner une assistance pure et simple aux victimes de crimes. Nous avons à présent, une autre priorité qui est la prévention contre les crimes. Il nous faut être conscient du schéma triangulaire. Il y a le criminel, la victime et l?opportunité. Nous ne disons pas que les victimes sont responsables de ce qui leur arrive. Nous disons qu?il faut aujourd?hui qu?on prenne nos précautions et tout faire pour ne pas donner l?occasion aux voyous de nous atteindre.

Il faut aussi se dire que chacun de nous a une responsabilité dans le devenir de la société et que nous pouvons tous apporter notre grain de sel. Un simple détail : la responsabilité parentale. Les parents ont tendance à avoir d?autres priorités que l?éducation civique de leurs enfants. Ils pensent que c?est à l?école ou à d?autres de s?en occuper. Pire, il y des parents qui préfèrent jeter la pierre à ceux qui osent dénoncer les délits ou mauvais comportements de leurs gamins. Il faudrait que les gens soient moins indifférents aux problèmes de société, qu?on se sente tous concernés, qu?on reprenne à temps les agresseurs potentiels. La violence existe dans toutes les couches sociales, on doit arrêter de se dire qu?on est à l?abri, que dans notre famille, il n?y a pas de risques de dérapage. La culture de la courtoisie semble être dépassée et pourtant c?est à travers des petits détails, tels le respect de l?autre, qu?on apprend à vivre en communauté.

On devrait peut-être insister sur ces bases-là dans nos écoles.

Georges Ah-Yan de La ligue contre le crime

Quand quelqu?un est blessé, que le sang coule à flot, il faut bander la plaie pour arrêter l?hémorragie. Quand on voit la vitesse avec laquelle les gens dégringolent dans la sphère de violence, on doit trouver un moyen pour mettre un grand coup de frein et stopper cela. Je suis donc favorable à un durcissement des lois. J?ai lu que l?Attorney General compte venir avec un projet de loi qui viserait une peine d?emprisonnement de 60 ans contre les crimes commis avec préméditation. Je salue ce projet.

Ce qui se passe sur le terrain, c?est que les criminels n?ont aujourd?hui peur de rien. D?abord, ils ont une longueur d?avance sur la police, ils connaissent leurs droits, crient au harcèlement psychologique au moindre interrogatoire, il y a les droits humains en leur faveur. Ensuite, même quand ils sont condamnés, ce n?est pas la fin du monde pour eux. Ils savent qu?ils peuvent réduire leur peine et qu?en prison, ils sont bien nourris, certains en reviennent même musclés. Il faudrait de ce côté-là, encore, donner un signal fort de façon à ce que quand ils en ressortent, ils disent « prison pas ene place pou reste ça » et non pas qu?ils se vantent d?avoir été à « l?hôtel ». Je ne tiens pas à être extrémiste, mais on a déjà essayé les méthodes douces, les sensibilisations, le dialogue. On pouvait parler de morale dans les années 50, quand les parents avaient de l?autorité sur leurs enfants, quand les valeurs humaines étaient célébrées, mais tout cela est démodé aujourd?hui. Quand les gens peuvent de sang froid vous donner un coup de poignard dans le dos, jusqu?à ce qu?on trouve une meilleure solution, il faut sanctionner sévèrement. Cela fera réfléchir à deux fois. Un ou deux crimes en moins, ce serait déjà quelque chose.

Shirin Aumeerudy-Cziffra, « Ombudsperson for the Children »

L?aspect économique et social est très présent dans l?étude du secrétaire général de l?Onu sur la violence contre les enfants. Une des recommandations est bien évidemment de réduire le fossé entre riches et pauvres, de mettre en place des politiques plus justes pour tous les enfants sans discrimination. Nous sommes convaincus qu?il est important de parler des droits des enfants et d?y mettre l?accent. Ils sont capables ? s?ils ont de meilleures chances ? de tenir la promesse d?une meilleure société.

Par exemple, nous maintenons que la violence transgénérationnelle doit être stoppée. L?enfant qui est victime ou même témoin d?une violence dans sa famille est un enfant à risque. Il peut soit reproduire le même comportement ? surtout chez les garçons ? soit intégrer l?idée qu?il sera toujours une victime. L?enfant qui est violé, sodomisé perd confiance en lui, perd ses repères, reproduit aussi parfois un comportement sexuel déviant. L?enfant victime de châtiments corporels à la maison ou en classe perd sa dignité et apprend qu?on peut corriger les autres. Et ainsi de suite.

L?État doit bien définir la violence, différencier entre ce qui est permis et ce qui ne l?est pas. Il doit avoir des politiques plus pointues pour protéger les enfants qui sont à risque dans leurs familles : soutien aux familles, éducation parentale, mentoring, placement, adoption, soins aux victimes, surtout l?aspect psychologique pour favoriser la réhabilitation etc.

Un aspect fondamental demeure la sensibilisation pour faire connaître les droits, lutter contre les mauvaises pratiques, par exemple, croire que seule une raclée ou un rotin bazar peut « dresser un enfant ». En somme, il faut apprendre aux parents le b.a.-ba de la psychologie concernant l?enfance et l?adolescence. Il faut bien sûr créer des espaces où les enfants peuvent rapporter des cas de maltraitance et mettre en place des mécanismes qui visent à prendre en compte leurs problèmes. Le carnaval que nous avons organisé hier est un moyen ludique pour permettre aux jeunes d?exprimer tout cela.

Juan Prosper, d?Amnesty International

Pour trouver la solution aux problèmes, il faut d?abord une volonté pour aller à la source du problème. Nous devrions revoir l?instruction que nous donnons à nos enfants. Est-ce que nous leur apprenons les valeurs humaines, est-ce qu?on leur dit que nous sommes tous égaux, que nos voisins ont les mêmes droits que nous ? L?aspect humain est trop négligé dans notre société, les violents oublient qu?ils ont en face d?eux des humains, des gens qui ont une famille, un avenir.

Ceux qui frappent ou qui tuent pensent qu?ils sont supérieurs à d?autres, qu?ils sont plus forts. Il faut dire que si les gens utilisent la violence comme moyen d?expression, c?est parce qu?ils n?ont pas appris qu?il y a d?autres moyens d?exprimer leur colère ou leur haine. Certains pensent peut-être que leur parole n?aura pas de poids, ils préfèrent donner des coups. Je pense par ailleurs que le théâtre, reflet de la vie, peut servir à sensibiliser les gens, à faire passer des messages. Il y a justement une pièce qui se joue en ce moment à travers l?île et qui s?appelle Nu traverse. C?est une pièce d?Henry Favori qui met en scène la violence. Quant à la répression, si elle est utile, elle n?est pas la solution. Ce qui compte finalement c?est la prévention et la réinsertion. Il faut faire comprendre que frapper ou tuer est un acte déshumanisant pour la victime comme pour celui qui le commet.

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