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La rumeur

16 avril 2006, 00:00

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Savais-tu que Priya sortait avec Fred ? Et que Marius a trompé sa femme avec sa collègue ? On m?a dit que la voisine vient d?épouser un vieillard par intérêt. As-tu entendu que le fils d?untel est en prison ? Devine la dernière en date : le mari de Sunita est devenu alcoolique? Que de rumeurs nous entendons régulièrement ! Et de les répandre par la même occasion ! Car nous sommes tous à l?affût d?un petit potin croustillant à nous mettre sous la dent (ou plutôt sur la langue !). Ce, pour mieux le propager !

La rumeur occupe une place prépondérante dans notre univers quotidien, concerne tous les milieux sociaux, alimente les conversations et les représentations sociales et cristallise en même temps bon nombre de préjugés. Comment se définit-elle ? Le mot « rumeur » vient du mot latin

« rumor », qui signifie bruit qui court. « La rumeur est un message qui se répand dans le public mais dont la véracité est incertaine. Dans la croyance populaire, on parle de palabres ou encore de téléphone arabe, de commérages. Cela peut concerner un quidam, une personne d?influence, par exemple un politicien, une chose ou un produit », déclare le sociologue Chandra Rungasawmi.

Pour Sabrina Puddoo, psychologue, « la rumeur trouve sa source dans des faits réels qui progressivement auront été modifiés, déformés, amplifiés ou diminués en fonction des personnes qui la transmettent. » Aux yeux de certains auteurs, à l?instar de J. N. Kapferer, la rumeur est qualifiée de plus vieux média du monde ! Boulimique, le commérage a surtout fait son chemin grâce au bouche à oreille. Mais au fil du temps, il a été relayé par divers moyens de communication puissants ; ce qui facilite et multiplie à la fois sa capacité de propagation. On parle alors d?effet boule de neige.

Qu?est-ce qui pousse à colporter des ragots ? Pourquoi en sommes-nous accro ? Il y a plusieurs théories derrière ce phénomène. « L?individu est curieux, il aime la nouveauté et en a besoin pour maintenir un niveau de stimulation, d?excitation. Les rumeurs permettent d?éveiller la curiosité, de susciter l?intérêt. La rumeur donne également le sentiment d?appartenir à un groupe, ceux qui savent ce que les autres ignorent, cela génère une complicité », explique Sabrina Puddoo. Dans ses écrits, Pascal Froissart, sociologue français, souligne que cela est dû à un folklore, à une tradition orale. « Une histoire dont, finalement, on se fiche de savoir si elle est vraie ou fausse. On aime les rumeurs parce que, même adulte, on aime écouter des histoires. »

Des effets destructeurs

Pour Chandra Rungasawmi, toute rumeur se raccorde à deux aspects : la classe sociale et l?éducation. « Par exemple, les personnes éduquées, qui appartiennent à une bonne classe sociale, possèdent un sens critique et des connaissances, peuvent faire un choix judicieux pour propager une rumeur. Avant tout, elles vont vérifier si la rumeur est rationnelle et si elle nécessite une divulgation. De l?autre côté, pour les gens peu éduqués, les études démontrent une prédisposition à certaines croyances qui ne sont pas scientifiquement soutenues. Nous avons vu cela avec les rumeurs entourant le Touni minuit, la vierge qui pleure etc. »

Cela indique une grande vulnérabilité, une propension à la panique, une désillusion du peuple dans le fonctionnement de la science, de la démocratie, la justice. Dans ce cas, on cherche des dérivés. Cette méfiance pousse à colporter des rumeurs.

Le sociologue ajoute que c?est aussi un moyen pour les personnes se sentant lésées ou exclues de s?autodéfendre. C?est comme si elles souhaitaient que ceux, qu?elles jugent supérieurs, soient à leur tour, nivelés par le bas. C?est une façon de se donner bonne conscience. Que les propos soient avérés ou pas, le propagateur justifie toujours son attitude par de bonnes intentions, celles d?informer. De façon paradoxale, le diffamateur cherche à se faire bien voir : sa critique est bénéfique, elle prouve qu?il « sait des choses », tout en sous-entendant que lui-même vaut mieux que celui qui en fait l?objet et de celui qui l?écoute !

Bien que les rumeurs contribuent à un sentiment d?appartenance à un groupe, génèrent une complicité et donnent l?impression de maîtriser des événements, elles ne sont pas sans conséquences. Elles peuvent faire du tort. « Les effets de la rumeur sont souvent destructeurs car elle attache un certain jugement à la personne. Les effets sont encore plus néfastes lorsque la rumeur concerne la vie privée des individus. Les rumeurs, en général, portent atteinte à l?image d?un individu qui sera alors regardé et jugé selon la rumeur qui a été répandue », explique Christiane Fok Tong, psychologue.

Elle précise que le regard des autres peut amener la victime de la rumeur à douter d?elle-même et de ses compétences. Pour des personnes qui ont déjà une image dévalorisée d?elles-mêmes, la rumeur peut rouvrir d?anciennes blessures et les déstabiliser.

Les commérages peuvent aussi causer des torts à la société. Par exemple, lorsqu?elle est transmise par les réseaux informels, elle peut provoquer des situations de crise. Un scandale financier ou politique aura des répercussions sur l?individu. « La rumeur, si elle est constamment entretenue par certains alors qu?elle n?est pas fondée, peut effectivement être synonyme de mauvaise foi. Cette tendance à dire du mal des autres peut masquer d?autres problèmes relationnels ou personnels tels que la jalousie, le sentiment d?infériorité ou de supériorité? Toutefois, sur une échelle sociale plus large, les rumeurs ont souvent à voir avec le pouvoir et la capacité d?influencer. Par exemple, la vie politique et la vie médiatique des célébrités sont bien la preuve de ce qui est en jeu dans la rumeur. Et à ce niveau, cela peut avoir un impact sur les masses », soutient notre interlocutrice.

Laisser parler les gens

Comment réagir face aux rumeurs ? Évidemment, cela fait mal d?être la cible de quolibets. On se sent trahi, on réalise que l?on nous a volé une partie de nous-mêmes, de notre personnalité, de notre jardin secret (voir encadré). Mais d?un autre côté, peut-on empêcher les gens de jaser ? Et les chiens d?aboyer (sauf si vous êtes équipés d?une muselière) ?

On serait tenté de se défendre en répliquant aux rumeurs. Toutefois, au lieu de mettre un terme à la rumeur, la riposte peut avoir l?effet contraire et amplifier le ragot ? ce qui sera une vraie source de réjouissance pour votre détracteur ! Dans sa chanson populaire, Jocelyn dit qu?il vaut mieux « laisser parler les gens ». C?est leur montrer qu?ils ne peuvent ébranler votre confiance en vous. Car ceux-ci ne réalisent guère que les mots sont synonymes de maux ! À moins qu?ils en soient victimes un jour?

QUE FAUT-IL FAIRE FACE AUX RUMEURS MALVEILLANTES ?

Quand on est victime de palabres, on voudrait écorcher vif l?auteur ! Car on se sent mal, blessé, trahi, en colère ! On voudrait proférer des insultes à l?antenne émettrice ! Mais il ne faut pas réagir de manière impulsive ! D?abord, la victime doit savoir faire la part des choses entre la réalité des faits racontés et les déformations qu?elle a subies (à travers les ragots), ce qui lui permettra de relativiser.

« La personne sujette aux rumeurs doit avoir une conviction profonde de qui elle est, de ce qu?elle fait et de ce qu?elle vit. Quand je sais qui je suis, une rumeur ne peut pas ébranler ma personnalité ni mon comportement », déclare Sabrina Puddoo, psychologue. Dès qu?une personne a confiance en elle, elle pourra y faire face. Mais si elle est fragile, il faudra essayer de tout supporter. Dans ce cas, dites-vous simplement que la seule motivation de l?individu émettant ces sordides rumeurs, est un sentiment d?infériorité qui l?anime. En fait, c?est plutôt lui qui est à plaindre. Ainsi, en y pensant, vous retrouverez facilement votre confiance en vous !

SHALINA, 32 ANS

« J?adorais lancer des rumeurs jusqu?à ce que j?en sois victime »

Il y a deux ans, Shalina évoluait dans un groupe d?amies très soudées. « Kevina, Sarah-Jane et moi, nous nous étions rencontrées à l?université lors de nos classes. Nous nous sommes immédiatement liées d?amitié. Nous passions la plupart de notre temps ensemble, à nous voir à la cafétéria du campus ou à faire des sorties en week-end. Nos conversations tournaient toujours autour des autres. On se nourrissait essentiellement des potins concernant les étudiants. On se racontait les histoires de certains couples qui se formaient, les ruptures des autres, la façon dont une s?habillait etc. Je me prêtais au jeu, c?était amusant », raconte Shalina. Au fil des mois, les trois commères y prennent goût. Mais un jour, la jeune femme apprend que ses deux complices émettent aussi des ragots à son propos : « Alors que je m?apprêtais à les rejoindre, je les ai entendues parler de moi. Elles commentaient ma relation avec mon petit ami, lançaient des remarques désobligeantes et d?autres histoires sur lui. Bien sûr, moi non plus je n?étais pas épargnée. J?étais étonnée d?entendre des anecdotes me concernant et elles n?étaient pas fondées. Cela m?a blessé. » C?est alors que la jeune femme s?est rendu compte à quel point cette amitié était malsaine. « J?ai aussi compris ce que l?on peut ressentir quand on devient la cible des ragots », dit-elle. Depuis, Shalina a préféré faire une croix définitive sur les deux commères et s?est trouvée d?autres amis. Authentiques, cette fois.

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