Publicité
On meurt encore de faim dans l?océan Indien...
Par
Partager cet article
On meurt encore de faim dans l?océan Indien...
Je me suis rendu compte que mon enfant souffre de malnutrition. Je me suis dit : il faut que je l?emmène en Somalie.? Comme de nombreux habitants de la région de Domoni, à Ndzuani, cette mère de famille a surnommé ainsi le Centre de nutrition thérapeutique (CNT), qui accueille des enfants de moins de cinq ans souffrant de malnutrition sévère aiguë. Face aux images de ces petits malades comoriens, les adultes de l?archipel ont en effet le même réflexe : penser aux famines qu?ils croyaient réservées aux pays les plus pauvres du continent africain.
La réalité est pourtant tout autre. La lutte contre la malnutrition n?en est qu?à ses balbutiements mais les premières initiatives ont permis de recenser un certain nombre d?enfants à la limite de la mort. Ainsi du 1er mars au 31 décembre 2004, le projet de nutrition à assise communautaire, qui couvre trois districts sanitaires sur les sept que compte Ndzuani, et ne peut dépister tous les cas, a fait hospitaliser à Domoni 121 enfants.
Parmi eux, 82 ont guéri et six sont décédés ? quatre au CNT, et deux que leurs parents avaient retirés du centre avant la fin du traitement. Atteints de marasme (maigreur extrême, faiblesse), de kwashiorkor (corps ballonné, visage bouffi par manque de protéines) voire des deux à la fois, ces enfants sont très vulnérables à certaines maladies : paludisme, infections cutanées, infections respiratoires, diarrhées, dysenteries et parasitoses.
S?ils sont particulièrement nombreux à Ndzuani, les autres îles de l?Union ne sont pas épargnées. Des enfants de Mwali ont ainsi été traités à Domoni, tandis qu?à Ngazidja, un centre similaire a accueilli 39 petits patients depuis son ouverture, en décembre 2004, dans la région du Washili. 39 soignés pour combien de cas en réalité ? Victimes spectaculaires de la malnutrition, ils ne sont que l?arbre qui cache la forêt.
?Plus que des situations marasmiques ou de kwashiorkor, nous voyons des enfants qui se trouvent à la frontière et que le moindre facteur, le moindre déséquilibre pourront entraîner vers le marasme?, indique le pédiatre Abdallah Issilame. ?Ce sont souvent de tous jeunes enfants, et plus ils sont atteints jeunes, plus ils ont de chances de mourir.? Pire, selon le docteur, la population entière du pays est touchée par ?l?insécurité alimentaire?. ?Sur les 2 400 calories qu?on estime nécessaires chaque jour à un enfant, les besoins ne sont couverts qu?à environ 70 %?, estime-t-il. ?D?une manière générale, les Comoriens couvrent 70 à 95 % de leurs besoins minimums. Rares sont les ménages dans lesquels on mange plus de deux fois par jour, beaucoup ne mangent qu?une fois. Nous sommes dans une situation de sous-nutrition permanente. La moindre secousse peut entraîner une catastrophe nutritionnelle.?
Les chiffres parlent d?eux-mêmes : selon une enquête réalisée en 2000, plus de 40 % des enfants de moins de cinq ans souffrent de malnutrition chronique.
La lutte contre la malnutrition figure pourtant en piètre position parmi les priorités nationales. Pas de programme d?envergure malgré quelques expérimentations intéressantes. Pour le docteur Issilame, les décideurs n?ont pas réellement pris conscience du problème. ?Dans les statistiques sur les maladies de l?enfant, la malnutrition figure en dernière position, loin derrière le paludisme?, observe-t-il.
?On ne recense pas les malades qui ne vont pas au centre de santé, ni ceux qui vont à la Mission catholique.? Sans oublier qu??en restant à Moroni, on a une image tronquée de la situation. Et les gens ne font pas forcément la relation entre malnutrition et maladie. Même le personnel médical n?est pas sensibilisé?. Résultat : ?On n?en parle pas, la situation évolue en sourdine. Il n?y a pas de véritable volonté politique de prendre le problème à bras le corps.?
Si les autorités ne se pressent pas pour affronter la question, c?est aussi qu?il s?agit d?un défi bien plus complexe qu?une campagne de vaccination ou de distribution de moustiquaires. ?Le problème touche de nombreux secteurs?, analyse le pédiatre. ?Il est directement lié à la pauvreté, à la précarité socio-économique, à la désorganisation des marchés, à la croissance démographique, à la dégradation de l?environnement? L?instabilité politique a aussi pesé sur l?agriculture.?
Une complexité ressentie sur le terrain par Soulaïmana Aboubacar, médecin et responsable exécutif de l?association Cap, qui supervise la lutte contre la malnutrition infantile à Ndzuani. ?Ce n?est pas un problème de santé seulement?, explique-t-il. ?Il faut que l?enfant soit considéré dans sa globalité. Il y a des problèmes liés à la planification familiale : souvent, il y a malnutrition quand les grossesses sont très rapprochées. Il y a les pratiques communautaires ou familiales qui font que l?enfant tombe malade, par exemple, s?il ne dort pas sous une moustiquaire. Un mauvais accès de la femme enceinte aux soins de santé peut donner un nouveau-né souffrant de malnutrition. Pour lutter contre l?insuffisance des rations alimentaires, nous collaborons avec les programmes agricoles et à caractère économique. Mais le plus souvent, les enfants atteints de malnutrition sont dans des familles qui n?ont pas accès aux projets, aux garanties de crédit. Elles auraient besoin d?un soutien économique. Mais on ne peut pas tout faire.?
?Aujourd?hui pour le citadin comme pour le campagnard, pas de nourriture sans argent. Le riz importé est devenu la norme, la banane locale un luxe.?
Si la malnutrition n?est pas nouvelle, les nouveaux comportements alimentaires liés à la dégradation du contexte socio-économique l?ont accentuée. Aujourd?hui pour le citadin comme pour le campagnard, pas de nourriture sans argent. Le riz importé est devenu la norme, la banane locale un luxe. Les Comoriens sont entrés dans un mode de consommation qui leur impose contraintes et privations. ?Certains croient qu?avec le foisonnement d?aliments le problème est résolu?, observe le docteur Issilame.
?Mais les gens ne mangent pas assez même si les marchés et les structures de distribution alimentaire sont mieux achalandés. La production locale a baissé au profit des importations et les gens n?arrivent pas à acheter. Il y a dix ans, les produits énergétiques étaient locaux : banane, manioc, patate douce, igname. Maintenant ils sont rares. Le riz et le pain les ont remplacés. Les gens préfèrent acheter un kilo de riz ou payer 100 fc pour un morceau de pain plutôt que 5 000 fc (10 euros, NdlR) pour un régime de bananes. Même les protéines, on importe. Il y a le poisson et encore, il n?est pas à la portée de tous les ménages. Chaque ménage avait son élevage, aujourd?hui on achète des ailes de poulet.?
On en arrive à des situations absurdes, où le fils d?un éleveur du Nyumakele ne boit pas la plus petite goutte de lait produite par son père. Même chose pour les bananes, vendues aux citadins. À la place, du riz blanc et encore du riz blanc. ?Les familles produisent pour vendre?, constate le docteur Soulaïmana. ?Avec l?argent elles achètent du riz en pensant que le riz, c?est bon car ça remplit le ventre? il n?y a pas de variété.?
Pour Abdallah Issilame, la population a été forcée de changer ses comportements par ?la dégradation de la production locale. Les terres se sont raréfiées et les gens se sont détourné des travaux des champs, certains ont même vendu. L?agriculture n?est pas une activité génératrice de revenu. Si les gens avaient du manioc et des bananes à volonté, ils reprendraient leur comportement d?avant.? C?est toute une politique agricole et de protection des producteurs locaux qu?il faudrait mettre en ?uvre pour changer la donne.
Lisa GIACHINO Kashkazi
Publicité
Publicité
Les plus récents