Publicité

Revoir le rôle de l?infirmière

7 avril 2006, 20:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

En apparence, Carmen n?a rien de l?infirmière en blouse blanche et bonnet immaculé que l?on croise généralement dans les établissements de santé. Ses responsabilités à la Aids Unit exigent notamment qu?elle se fonde dans la foule. De ce fait, elle s?habille en civil. Si ses tenues varient au gré de sa fantaisie, elle n?oublie toutefois jamais d?épingler sur son buste le pin en forme de ruban rouge qui atteste de sa solidarité avec les personnes vivant avec le VIH/Sida.

Au cours de son actuelle affectation, ses responsabilités d?infirmière sont élargies. Car l?éducation à la prévention, le counselling et le lobbying sont venus se greffer sur les soins primaires. Carmen n?entrevoit pas ces responsabilités comme une surcharge de travail. Au contraire. «être infirmière, ce n?est pas simplement savoir faire un pansement correctement ou une injection. C?est aussi être à l?écoute du malade, l?éduquer et le conseiller.»

Carmen aurait pu être passée à côté de ce métier qu?elle adore pourtant. En fait à l?école, elle était attirée par l?enseignement ou les ordres. L?accident cérébro-vasculaire qui paralyse sa mère, l?amène à vouloir s?engager à sauver des vies. «Mon père et moi avons été au chevet de ma mère pendant 12 ans. Elle est morte à la veille de mes examens de Form V. J?ai pensé, à ce moment-là, que si je n?avais pas réussi à la sauver, je sauverais d?autres vies.»

à la fin de ses études secondaires au collège du Bon et Perpétuel Secours, elle enseigne l?économie domestique pendant quatre mois et en éprouve du plaisir car elle sait que c?est temporaire. Et c?est avec empressement qu?elle remplit le formulaire de la Public Service Commission qui cherche à recruter des infirmières. Elle n?oubliera jamais l?année de sa sélection comme apprentie infirmière, soit 1976. Sa formation théorique, elle l?accomplit à la School of Nursing de l?hôpital SSRN et sa pratique dans ce même établissement. Elle gagne beaucoup de son frottement avec l?infirmière en chef, Mme Raoul. «Elle nous a appris l?éthique et l?étiquette et comment projeter une image positive de notre futur employeur qui est le ministère de la Santé.» Au bout de trois ans, Carmen réussit avec brio ses examens.

Appréciée pour son sens de l?initaitive

Elle fait ses débuts dans le département orthopédique à l?hôpital SSRN. «Le facteur très encourageant est que beaucoup d?enfants et de personnes âgées ne voulaient plus quitter le département une fois guéris car ils disaient qu?à la maison, leurs parents ne s?occuperaient pas aussi bien d?eux.» Carmen est ensuite mutée à l?hôpital Brown Séquard et postée au département des maladies chroniques.

N?ayant étudié les troubles psychiatriques qu?en théorie, sa crainte est de se faire agresser par les patients. Or, pendant les cinq ans qu?elle restera en poste, elle ne vivra jamais ce traumatisme. Sans doute est-ce dû à son approche douce mais ferme. Et puis, elle gâte bien ses patients, compensant l?absence de leurs proches par des gâteries.

Carmen est ensuite affectée dans plusieurs départements de l?hôpital Jeetoo, à savoir, les urgences, la pédiatrie, la salle d?opération. Là où elle passe, elle est appréciée pour son dévouement envers les malades et son sens de l?initiative. Au début des années 90 alors que le VIH/Sida est encore méconnu à Maurice, l?infirmier en chef la fait venir et lui propose de l?envoyer à la Aids Unit nouvellement créée. Carmen hésite car elle ignore tout de ce mal mais prend tout de même conseil de Francis Supparayen, président de la NA. Celui-ci l?encourage à accepter et l?aide même à effectuer les formalités pour l?obtention de son passeport car une formation sur le VIH/Sida, dispensée par le Southern East Central African College of Nursing à l?University of Lower Kebate de Nairobi, l?attend.

Côtoyer les groupes à risques

C?est là qu?elle réalise l?ampleur qu?a prise le VIH/Sida dans le monde et surtout l?importance de sa tâche à la Aids Unit. Elle épaule le Dr Agnes Chakowa, premier Aids Coordinator et côtoie pour la première fois les groupes à risques, à savoir les travailleuses du sexe, les marins et les usagers de drogue par voie intraveineuse. Ses attentions et son empathie lui ouvrent toutes les portes. «Notre travail ne consistait pas seulement qu?à distribuer des préservatifs, soigner les infections sexuellement transmissibles ou même faire des prélèvements sanguins. Il fallait aussi savoir s?y prendre avec eux pour pouvoir comprendre les causes de leurs comportements à risques.»

Elle se plaît tellement dans son travail qu?elle n?a pas d?heure pour rentrer à la maison. Au grand dam de son mari, Régis et de leurs trois enfants. Et quand la situation l?exige, elle n?hésite pas à ressortir pour aller rendre visite à une personne vivant avec le VIH/Sida qui est en grande détresse. «Le 31 décembre, j?ai souvent un appel d?une personne vivant avec le VIH/Sida qui déprime car elle se demande si elle sera encore en vie l?année suivante. Ma priorité est d?être à l?écoute du malade.»

Carmen a même sacrifié sa promotion de Charge Nurse l?an dernier. Pour cela, il aurait fallu qu?elle quitte la Aids Unit et fasse un an de pratique dans une maternité. Elle l?a refusée, sans regret. «Le sida est un sérieux problème pour mon pays et je refuse que nous devenions comme l?Afrique qui a un fort taux de personnes vivant avec le VIH/Sida.»

Ce qui explique que Carmen tique quand elle entend certaines organisations non gouvernementales dire que la Aids Unit ne fait pas grand-chose pour faire reculer le VIH/Sida à Maurice. «Cela me blesse car je sais à quel point l?équipe se dévoue. Sauf que nous travaillons dans l?ombre, sans fanfare.» Elle considère que l?achat par le gouvernement d?anti-rétroviraux a été porteur d?es-poir pour les personnes vivant avec le VIH/Sida car ces traitements ont permis de transformer une maladie jusque-là mortelle en infection chronique comme le diabète.

Ce dont elle est particulièrement fière, c?est d?avoir contribué à faire drastiquement chuter la transmission par voie hétérosexuelle. «Aujourd?hui, le mode de transmission a changé et c?est la voie par intraveineuse qui prime.» Hormis la prévention et le counselling à ce niveau, elle se considère un peu impuissante dans ce nouveau combat qui relève surtout de la police. Cela dit, elle estime que la société et surtout les chefs d?entreprises, devraient être plus souples dans leurs recrutements et ne pas hésiter à employer d?anciens usagers de drogue par voie intraveineuse.

En tant que présidente de l?aile féminine de la NA, Carmen veut certes défendre les droits des infirmières mais entend aussi faire valoir leurs devoirs. «Il y a une discrimination qui perdure pour les infirmières. Ce n?est pas possible qu?elles doivent obligatoirement être en poste à la maternité pour avoir la promotion de Charge Nurse alors que pour les infirmiers, la question ne se pose pas. Il faut leur laisser l?option ouverte. En revanche, le taux d?absentéisme chez les infirmières est inquiétant. Beaucoup disent qu?elles sont placées dans des départements qu?elles n?aiment pas et qu?elles ne sont ni écoutées, ni comprises. Nous allons développer des stratégies pour connaître les causes de cet absentéisme afin de le réduire. Mais je crois que l?aile féminine de la NA doit mettre les infirmières en face de leurs devoirs et responsabilités.»

Carmen est heureuse d?avoir été source d?inspiration pour deux de ses enfants. Son aîné Fredo, exerce comme inspecteur sanitaire et Cindy, sa cadette, est?infirmière. Elle espère que son benjamin Cedric suive aussi ses traces.

Après 30 ans de métier, elle pourrait se retirer. Une idée qu?elle trouve inacceptable. «Je n?ai pas fait assez. Il me faut encore essayer de réduire le taux de transmission du VIH/Sida.» C?est ce qu?on appelle avoir la vocation?

Publicité