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Les illusions de Saddam Hussein

2 avril 2006, 00:00

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Pour Saddam Hussein, les États-Unis étaient un tigre de papier. Il croyait que la France et la Russie le protégeraient. Ignorant les réalités militaires, logistiques et technologiques, Saddam vivait dans une bulle créée par l?atmosphère de peur instillée dans la bureaucratie civile et militaire. Même à la veille d?une guerre qui allait détruire son régime, sa plus grande crainte était celle d?un coup d?État. »

Ce récit inédit de l?invasion américaine de l?Irak de mars-avril 2003 se trouve dans un rapport de 210 pages baptisé Saddam?s Delusions : The View from the Inside (Les illusions de Saddam : la vision de l?intérieur). Il a été réalisé pour l?état-major militaire américain à partir d?entretiens avec des dizaines d?ex-dirigeants irakiens et des centaines de documents officiels récupérés à Bagdad. Il a été partiellement déclassifié fin février, et de nouveaux éléments ont été dévoilés par le Pentagone, le 24 mars, notamment l?aide apportée à Saddam Hussein par les services de renseignement russes.

Jusqu?au dernier moment, le dictateur ne croyait pas à une attaque. « Le plus important élément dans le calcul stratégique de Saddam était sa confiance dans la France et la Russie », explique le rapport. Selon son ministre des Affaires étrangères, Tarek Aziz, cette conviction tenait aux intérêts économiques des deux pays. « La France et la Russie avaient des millions de dollars de contrats en Irak, avec comme contrepartie implicite que leur position serait favorable au régime. Et les Français voulaient montrer au monde leur poids au sein du Conseil de sécurité de l?Onu », indique le rapport.

Moscou aurait été beaucoup plus loin. Deux documents irakiens font état de renseignements militaires transmis par la Russie pendant l?invasion. Le premier, envoyé à Saddam Hussein le 24 mars 2003, fait référence à « des informations obtenues par les services d?espionnage russes de sources se trouvant au sein du commandement central américain à Doha (Qatar) ».

Le dictateur croyait en réchapper

Une lettre du ministère des Affaires étrangères, en date du 2 avril 2003 et toujours adressée à Saddam Hussein, évoque la transmission de plans de bataille américains via l?ambassadeur russe à Bagdad, Vladimir Titorenko.

D?après Ibrahim Ahmad Abd Al-Sattar, le chef d?état-major de l?armée irakienne, Saddam Hussein estimait que, même si ses appuis internationaux le lâchaient et si les États-Unis lançaient une campagne terrestre, Washington céderait aux pressions et arrêterait la guerre avant d?arriver à Bagdad. Pour son interprète personnel, Saddam Hussein pensait que ses forces « offriraient une résistance héroïque et infligeraient de telles pertes aux Américains qu?ils cesseraient d?avancer ».

Le rapport rejette aussi la thèse de l?administration Bush selon laquelle Saddam Hussein aurait planifié l?insurrection : « Il avait dispersé un important matériel militaire dans le pays avant le début de la guerre, mais c?était seulement pour le mettre à l?abri. » Le 30 mars, le secrétaire de Saddam Hussein demandait au ministre des Affaires étrangères de transmettre aux gouvernements français et russe la décision de Bagdad de n?accepter qu?un « retrait inconditionnel » des forces américaines. « L?Irak est en train de gagner, et les États-Unis s?enfoncent dans la défaite. »

Saddam Hussein croyait tellement en réchapper qu?il n?avait pas préparé sa fuite. Ses déplacements, reconstitués par l?enquête, montrent à la fois qu?il agissait dans l?improvisation et que les services de renseignement américains n?ont jamais su où il se trouvait.

Le président irakien n?était pas en effet dans les endroits bombardés pour tenter de l?éliminer, le 19 mars 2003, au début de l?offensive, et le 7 avril, à la fin. Utilisant des informations fournies par la CIA, le président George Bush a précipité l?attaque en ordonnant le bombardement, le 19 mars, des fermes de Dora, un complexe au sud-ouest de Bagdad.

Un agent américain avait signalé que Saddam Hussein se trouvait sur place. Les attaques avaient été précises et, pendant un court instant, des officiels américains ont même cru que Saddam Hussein avait été blessé ou tué. En fait, il était à des kilomètres de là. Tout de même ébranlé, le raïs irakien s?était alors réfugié dans une cache à Badgad.

Portant de façon pour le moins inhabituelle d?épaisses lunettes, de nombreux spécialistes américains avaient cru que le personnage à l?écran était un sosie. C?était bien Saddam Hussein. D?habitude, ses discours étaient imprimés en gros caractères pour qu?il puisse les lire sans lunettes, mais, ce jour-là, il n?avait pas d?imprimante.

■ @ 2 006 Le Monde ? Éric LESER ? (Distribué par The New York Times Syndicate)

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