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Perrichon et le triomphe du rire facile

5 mars 2006, 00:00

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Si l?objectif premier du théâtre d?Eugène Labiche est de faire rire, et plus particulièrement du ridicule des bourgeois, la partie était gagnée d?avance, mercredi dernier, au théâtre municipal du Port-Louis. Les rires d?une assistance collégienne ont, en effet, fusé du lever au baisser du rideau. Quoi demander de plus ?

Ce rire unanime peut poser certaines questions mais à des esprits chagrins, comme? qui vous savez. Il est parfois trop facile, trop gratuit, trop contagieux même. Il a surtout tendance à devenir plus bruyant, plus manifeste, quand la pièce (de théâtre) aborde les émois de la pièce (la fille de Perrichon). Il suffit que ses deux « galants colonnes » (Armand et Daniel) se rapprochent d?elle, en se dandinant, en se tortillant comme un ver accroché à un hameçon no 35, pour que la salle s?esclaffe de bon c?ur. Qui s?en plaindra ?

Ne boudons pas le plaisir de voir ce rire de bon aloi réconcilier le théâtre et public si jeune. Un théâtre, plein à ras bord, riant à gorge déployée, comme ce fut le cas, mercredi dernier, à la place Foch ou place Gabriel-Gillet, vaut 100 000 fois mieux qu?un théâtre vide, poussiéreux, ressemblant davantage à un caveau abandonné du cimetière de l?Ouest, comme cela doit être le cas 300 jours par an. Port Louis a-t-il remercié Théâtralis d?avoir donné une nouvelle jeunesse à son théâtre séculaire ?

Le mérite revient surtout à Eugène Labiche, soutiendront d?autres esprits chagrins. Dans un sens, ils ont raison. Mme Perrichon, déambulant sur nos planches théâtrales, le cotillon plaisamment planté au bas du dos, son mari plastronnant avec son gilet débordant sous sa redingote, le commandant rappelant le Don Juan de Molière ou de Mozart, tout cela ne fait guère couleur locale. Mais ce texte si humoristique et si entraînant ne suffit pas à lui seul à faire vivre le théâtre à Maurice, même s?il dispose d?un public fidèle, pratiquant, gagné d?avance. Il lui faut encore des célébrants et des acolytes pour animer et faire vivre cette grand-messe du rire, ce rendez-vous amusant, cette célébration de l?hilarité.

C?est dire toute notre reconnaissance à la troupe Théâtralis et plus particulièrement à ses deux animateurs : Corinne de Baize et Kevin Bissonauth car sans eux et leurs semblables Le voyage de Monsieur Perrichon serait annulé ou reporté comme un certain récital frappé de chikungunya.

Pensons, par exemple, au sort réservé au Chapeau de paille d?Italie et à tous les autres chefs-d??uvre d?Eugène Labiche, de Meilhac-Halévy (La belle Hélène, La grande-duchesse de Gérolstein), de Crémieux (Orphée aux enfers), de Feydeau (On purge bébé, Occupe-toi d?Amélie, la dame de chez Maxim?s), de Tristan Bernard (L?anglais tel qu?on le parle), pour ne s?en tenir qu?au seul théâtre comique français de la fin du xixe siècle, tous ces chefs-d??uvre du rire communicatif resteront des livres poussiéreux, enterrés sur les étagères de nos rares bibliothèques publiques ou privées, si nous n?avons pas des acteurs et des actrices, dévoués et talentueux, pour les ressusciter sur scène l?espace d?une représentation.

La troupe Theâtralis existe depuis 2002. Elle compte déjà à son actif Topaze de Marcel Pagnol (en 2002) et Le malade imaginaire de Molière (en 2004). De l?aveu de ses deux promoteurs, Corinne de Baize et Kevin Bissonauth, il s?agit d?un « rêve qui se réalise après deux ans de persévérance ».

Leur mérite est d?autant plus grand que nos comédiens amateurs et leurs dirigeants n?ont absolument rien à attendre d?un gouvernement et même d?un ministère des Arts et de la Culture, plus occupés à entretenir des parasites et des fonctionnaires plus courtelinesques encore que les ronds-de-cuir de ce célèbre humoriste.

Même le mécénat privé commence à faire la sourde oreille. Il a beaucoup donné sans recevoir grand-chose en retour, sinon d?être conspué sur la place publique par des idéologues, ayant pignon sur rue et à l?Hôtel du gouvernement à demi-carbonisé et d?être traité de raciste et d?esclavagiste quand ce n?est pas de papiste.

Un engouement pour le théâtre

Le mérite des membres de la troupe Theâtralis est d?autant plus grand qu?on ne peut guère les accuser de faire du théâtre dans l?espoir de gagner des sous. Non seulement ils ne demandent rien à personne pour étancher leur soif de monter sur les planches et raviver un texte écrit pour le théâtre, mais encore ils offrent les recettes de leurs efforts à des institutions caritatives. Grâce à leur dévouement, qu?on se refuse de qualifier de « théâtral » ou de « dramatique », l?École pour la solidarité et la justice et l?École André-Bazerque ont obtenu respectivement Rs 90 000 et Rs 10 000 des recettes de Topaze, et les Centres de développement des dames de Lorette Rs 175 000 du Malade imaginaire, mis en scène par Theâtralis.

Chrysalide, qui s?occupe de la réinsertion des femmes en difficulté sociale, et le Rotary de Rivière-Noire doivent bénéficier des recettes provenant des représentations du Voyage de Monsieur Perrichon. Souhai-tons qu?elles soient des plus substantielles et récompensent les membres de Theâtralis de leur dévouement exemplaire.

Il n?y a pas que l?aspect caritatif. Il y a encore cet engouement pour le théâtre, pour le théâtre joué et pratiqué par des Mauriciens pour des Mauriciens.

Un engouement qu?on est tenté de qualifier de miraculeux, compte tenu de l?atmosphère matérialiste, compétitive, élitiste, du chacun pour-soi, qui est en train d?asphyxier la population mauricienne, avec la complicité de quelques-uns des ministres qu?elle s?est choisis jusqu?à 2010.

On pourrait reprocher aux membres de la troupe Theâtralis quelques imperfections mineures et insignifiantes dont une lenteur peut-être trop grande, entre certaines réparties sinon en elles. C?est en tout cas peu de chose à côté du déroulement bien huilé de la représentation.

C?est peu dire que la pièce repose sur les larges épaules de Yannick Guérin (le carrossier Perrichon). Il remplit à lui seul la scène. Mieux encore, il ne tient pas en place et passe sans cesse d?un coin de la scène à un autre, convergeant vers son auguste personne les regards braqués de l?assistance mais aussi des autres acteurs. Il a tout le temps le ton qui convient. Il occupe le devant de la scène et accapare l?attention de tous. Il donne vie aux autres interprétations. Il ne cesse de relancer l?action. Le momentum vient-il à s?essouffler et à ralentir, on peut compter sur lui pour relancer la machine et donner le coup d?accélérateur providentiel.

Wendy Wong, son épouse, ne parvient pas à se vieillir pour se mettre au diapason de son époux si remuant, si boute-en-train. Mais qui songerait à lui reprocher d?être davantage la s?ur aînée de la belle Henriette que sa mère ? Peut-on rêver plus belle trahison que celle qui vient de la jeunesse et du charme, alors que la Mme Perrichon de Labiche doit, peut-être, épouser le côté bourgeois de son conjoint ?

Agnès Bax (la fille de M. Perrichon) gagnerait peut-être à essayer davantage son charme tour à tour sur les deux godelureaux, tournant autour d?elle, sinon autour de la fortune de son père. Certes le choix final de son époux demeure une décision paternelle, tempérée par des artifices maternels mais Henriette a un c?ur qui doit battre plus fort pour Armand ou pour Daniel, même si son choix risque de ne pas être celui de papa (et de maman). Henriette gagnerait peut-être à être moins passive vis-à-vis des deux « galants colonne » accrochés à ses basques. Elle rendrait alors la pièce encore plus compétitive.

Le public rit de bon c?ur

Fabrice Chaperon (Armand Desroches) et Laurent Cotillon (Daniel Savary) gagneraient à être plus florentins, sinon machiavéliques. Ils sont davantage complices et compères alors qu?ils doivent être des rivaux irréductibles. Ils nous font trop penser à nos politiciens qui se prétendent opposés mais qui, à la première occasion, enterrent la hache de guerre, pour mieux profiter du gruyère gouvernemental.

Jérôme Malherbe (le commandant Mathieu) affronte un rôle exigeant une grande flexibilité. Ce commandant est tour à tour passionnément amoureux, à cheval sur les principes grammaticaux et chatouilleux quand on l?insulte. Il n?est pas facile de montrer ces trois visages si différents surtout quand on est engoncé dans un manteau quasi métallique. Roméo sénile et blasé, fin intellectuel, tireur d?élite susceptible, le commandant doit montrer davantage ses trois visages successifs.

Que ces critiques ne fassent pas oublier l?essentiel : le public rit de bon c?ur du lever du rideau jusqu?à la dernière réplique. C?est dire que ceux qui n?ont pas encore eu le privilège de faire partie du Voyage de Monsieur Perrichon, version de Baize-Bissonauth, ont intérêt à réserver les billets pour les deux dernières représentations annoncées (6 et 7 mars, 10 et 13 heures). À moins que le large succès obtenu (et mérité), incite les compagnons du tandem de Baize-Bissonauth à prévoir des représentations additionnelles et pas forcément au théâtre de Port Louis.

Avis à tous ceux, y compris les directeurs de collèges, disposant de grandes salles et de gymnases. Ils gagneraient à inviter chez eux Monsieur Perrichon, sachant que le reste de la troupe suivra, ne serait-ce que pour les beaux yeux d?Henriette. Multiplions les représentations de cet amusant Voyage de Monsieur Perrichon, au bénéfice d?un public mauricien qui ne sait peut-être pas que le théâtre peut être si plaisant surtout quand il consent à venir à sa rencontre.

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