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Le retour de l?autocrate Yoweri Museveni
Yoweri Museveni ne retournera pas garder ses vaches. L?homme fort de Kampala, qui, narquois, avait évoqué cette perspective comme une menace en cas de défaite au scrutin présidentiel du 23 février, vient de s?offrir un nouveau sacre électoral après vingt années passées à la tête de l?Ouganda. La majorité des électeurs, profondément marqués par les sanguinaires dictatures d?Idi Amin Dada et de Milton Obote, ont, selon des résultats contestés par l?opposition, préféré lui renouveler un bail de cinq ans plutôt que de risquer le retour au chaos qu?il leur annonçait s?il était mis en minorité.
Sur ses affiches, omniprésentes, Yoweri Museveni, 61 ans, regard perçant, arbore une discrète moustache, un chapeau de paysan et promet ce qu?il n?a pas réalisé depuis deux décennies. La paix ? Le nord du pays est ensanglanté par des rebelles qui tuent au nom des dix commandements bibliques. La prospérité ? L?Ouganda, parangon de la « bonne gouvernance » aux yeux des Américains est gangrené par la corruption et sa croissance est en berne. La capitale elle-même, Kampala, ne bénéficie de l?électricité qu?un soir sur trois.
« Un grand séducteur et un gros menteur »
Quant au sida, il sévit à nouveau depuis que le mot d?ordre d?« abstinence », ardemment promu par Janet Museveni, la très chrétienne épouse du président, a remplacé les audacieuses campagnes de prévention : pâle bilan pour un ex-guérillero marxiste qui, converti au credo des institutions financières internationales, se faisait fort de transformer son pays en avant-garde d?une Afrique gagnante.
Mais l?homme au chapeau de vacher n?a rien perdu des secrets qui, sous l?autocrate vieillissant, laissent percer le meneur d?hommes populiste et le militaire expansionniste. Alternant promesses et plaisanteries, dictons et dénonciation des ingérences étrangères, il met dans sa poche 15 000 électeurs amenés par camions, aux frais de l?État, dans un meeting. « Il a toujours un bon mot pour chacun. Il fait rire ses interlocuteurs », constate un journaliste ougandais.
« C?est un grand séducteur et un gros menteur », confirme un diplomate, citant l?inimitié profonde séparant Jacques Chirac et Yoweri Museveni, coupable, selon le président français, d?avoir nié devant lui la présence de son armée en République démocratique du Congo (ex-Zaïre), alors que l?Ouganda a ?uvré au renversement du maréchal Mobutu et continue de participer au pillage de son grand voisin.
Le profil officiel d?« homme du peuple » du président ougandais se heurte d?ailleurs à la réalité d?une fortune qui, au-delà des bovins, se décline en bien immobiliers souvent acquis par de discrets prête-noms asiatiques.
Animé très jeune par la flamme de la politique, Yoweri Museveni, né dans une famille d?éleveurs de l?ethnie des Banyancholes (ouest du pays), a été formé dans la Tanzanie de Julius Nyerere, pépinière de révolutionnaires africains. Formé militairement au Mozambique, il est intégré au contingent tanzanien qui, en 1979, chasse Idi Amin Dada de Kampala. Deux ans plus tard, il reprend le maquis pour déloger la dictature qui a pris la relève.
Armé par le libyen Kadhafi, le colonel Museveni entre dans Kampala en 1986, après avoir organisé la population ougandaise au sein de « conseils » chapeautés par un appareil politique baptisé « le Mouvement ».
La rage des bailleurs de fonds
Transformée en parti unique, cette organisation a perduré jusqu?à l?adoption officielle du multipartisme, en juillet 2005. La réforme est utilisée par le président pour en faire passer une autre, qui fait sauter un verrou constitutionnel et lui permet de briguer un troisième mandat. « Museveni n?a jamais été un démocrate, analyse un intellectuel ougandais : le multipartisme a juste été un moyen pour justifier son maintien au pouvoir. »
La manipulation constitutionnelle a déclenché la rage des bailleurs de fonds, dont dépendent 47 % du budget ougandais. Les Britanniques ont fait grand bruit du remplacement d?une petite partie de leur aide à l?État par des versements aux agences onusiennes. L?embas-tillement, en novembre 2005, de Kizza Besigye, le principal opposant, a scellé la répudiation de l?ex-enfant chéri.
Mais cette grosse colère publique masque, hors micro, une analyse occidentale nettement plus conciliante, qui fait de Yoweri Museveni un partenaire, certes peu fréquentable, mais considéré, au nom de la stabilité, comme un moindre mal.
■ @ 2 006 Le Monde ? Philippe Bernard ? (Distribué par The New York Times Syndicate)
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