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Un système conçu pour exclure
par Nazim ESOOF
En juin 2003, le ministère lança un programme expérimental, la national literacy & numeracy strategy (NLNS) dont le but avoué est de réduire le taux d?échec au certificate of primary education (CPE). Le projet vise alors à atteindre des résultats comparables à ceux qu?enregistrent des pays comme Singapour et la Malaisie où le taux d?échec en fin de cycle primaire avoisine les 5 %. Le projet consiste alors à consacrer trois périodes de 25 minutes par semaine à la lecture et à l?écriture et deux périodes aux mathématiques.
Deux ans après sa mise en pratique, le programme continuait à faire des vagues notamment au sein des syndicats du primaire. Selon eux, des écoles ne suivaient pas le programme. En octobre 2005 finalement, le rapport officiel de la national literacy & numeracy strategy souligne que de nombreux écoliers quittaient toujours le primaire sans savoir lire, écrire et compter. Constat d?échec? Ce serait tirer des conclusions trop hâtives. Il faut savoir qu?entre-temps le programme a souffert des tiraillements entre des catégories d?instituteurs, de maîtres d?école, des inspecteurs et des syndicats. La relative inefficacité de la NLNS procédait du fait qu?une bonne partie des instituteurs n?a pas su maximiser des méthodes d?apprentissage interactives.
Sévère diagnostic
La conséquence immédiate a été que le taux d?échec n?a connu qu?une baisse relative. Si ce taux était de 38 % en 2003, il devait passer à 35 % en 2005. Déjà en 2004, dans son rapport, le Mauritius Examinations Syndicate faisait ressortir que «la tendance enregistrée ces dernières années relative au déclin du niveau en lecture et écriture est persistante et inquiétante».
Les perspectives sont-elles bouchées à ce point? Les ministres se succèdent. Les projets et «réformes» aussi. Mais les ambitions et programmes des adultes ne semblent pas vraiment avoir pour objectif de prendre en compte les difficultés des quelque 30 % à
40 % des enfants qui sont éjectés hors du circuit éducatif chaque année. Le naufrage est réel pour une majorité de ces enfants alors que des petits paquebots de luxe sont élaborés pour ramener sur les rives de la réussite une toute petite poignée d?entre eux. Alors que la tempête ne cesse de tout balayer sur son passage, les prévisions et analyses des spécialistes et d?autres observateurs ne manquent pas de pertinence. Le système est gangrené. Au lieu d?une révolution structurelle, on n?enclenche depuis des années que des réformettes qui sont loin de prendre le problème à bras le corps.
Au niveau du diagnostic, les éléments se recoupent. Empruntant à la fois à la sociologie, à la psychopédagogie et aux sciences de l?éducation, les analyses relèvent des dysfonctionnements et anomalies structurels profonds. Et il y a consensus à reconnaître que les responsabilités sont partagées. Des parents aux instituteurs, aux institutions pédagogiques et scolaires, la chaîne est viciée. «Il n?y a jamais un seul élément qui détermine l?échec scolaire. L?échec scolaire a des causes multiples», souligne, à cet effet, le linguiste et chargé de cours au Mauritius Institute of Education (MIE), Rada Tirvassen.
Un relevé de ces causes démontre clairement que l?enfant mauricien est victime du système alors qu?on ne cesse d?affirmer qu?il est au centre des préoccupations des décideurs. Parmi ces causes, le syndicaliste Suttyhudeo Tengur place au premier rang le système pré-primaire. «Il y a trois types d?écoles maternelles. Celles que fréquente une certaine bourgeoisie. Celles des classes moyennes et celles situées dans des écoles publiques. Le problème vient du fait qu?il n?existe aucune homogénéité dans les programmes d?études. On devrait dire qu?il n?y a même pas de curriculum et aucune période définie pour l?enseignement pré-primaire. Ce qui implique que les élèves qui arrivent au primaire sont de formation inégale et c?est cette inégalité qui se répercute tout le long du processus», explique Suttyhudeo Tengur.
Un problème réel que le MIE compte aborder de front. «Il faut penser au développement de l?enfant très tôt. La période couvrant 0 à 7 ans est cruciale. Au MIE, nous avons élaboré un programme en ce sens afin que l?enfant intériorise le réflexe de la lecture à travers des activités ludiques», assure Preetam Parmessur, directeur du MIE. Ce dernier insiste sur la nécessité d?une certaine cohérence de l?enseignement pré-primaire. Analysant le système primaire, il note que généralement les parents ne font preuve d?aucune exigence aussi longtemps que leurs enfants sont en standards I à III. Par contre dès le standard IV lorsque la notion devient plus stricte, les problèmes commencent à émerger. «Si nous attaquons le problème dès la tendre enfance, on peut espérer réduire l?écart entre les plus doués et les moins doués lorsque les enfants arrivent en standard IV», estime Preetam Parmessur.
Rada Tirvassen, de son côté, identifie un autre type d?inégalité, d?ordre sociologique. Les poches d?échec, note-t-il, procèdent du phénomène d?appartenance socio-économique. Le combat à mener aujourd?hui est de mieux préparer linguistiquement et culturellement l?enfant avant son accès à l?école. «Il s?agit en quelque sorte de compenser ce que l?enfant n?a pas obtenu en milieu familial et dans son environnement immédiat», assure le linguiste.
Le spectre CPE
Suttyhudeo Tengur, pour sa part, dénonce également le rapport inversement proportionnel entre le nombre d?élèves par instituteur. Il invite également le gouvernement à redéfinir sa politique par rapport aux objectifs prioritaires que sont «lire, écrire et calculer» et à s?attaquer à l?épineux problème de l?absentéisme. Enfin Suttyhudeo Tengur fait remarquer qu?à travers le monde, il existe différents types de mesures pour évaluer les aptitudes des enfants. «Il faut voir si nous allons continuer à évaluer tous les enfants avec un seul mode d?évaluation ou s?il ne faut pas introduire différents systèmes d?évaluation pour identifier les différentes compétences», s?interroge-t-il.
D?autres protagonistes et observateurs ont déjà dénoncé le fait que le système est articulé autour du seul objectif qui est celui d?obtenir un certificat d?études primaires, le fameux CPE. Il n?est nullement ici question d?épanouissement ou de formation personnels de l?enfant. Celui-ci est projeté dans une course d?obstacles où l?objectif est d?éliminer les moins doués. Ce fait à été sévèrement critiqué. S?il faut identifier les meilleurs, cela n?implique pas pour autant qu?il faut sacrifier les autres. Entre les moyens pour garantir une élite et éviter le sacrifice des autres, il semblerait qu?il y ait un juste milieu qu?on désespère de trouver.
Ce n?est pas l?avis de Preetam Parmessur qui plaide pour une redéfinition du concept d?échec. «Il faut cesser de stigmatiser ceux qui ne réussissent pas le CPE. On ne peut pas être manichéen à ce point. Il faut donner leur valeur à ceux qui échouent le CPE parce que s?ils peuvent être académiquement moins doués ils ne le sont pas socialement et culturellement. Graduellement, ce sont des jeunes qui, s?ils sont formés convenablement à travers des filières vocationnelles, seront les premiers à trouver un emploi même avant les diplômés. Quant à la question académique, il faut penser à une formule continue d?alphabétisation. L?avenir de Maurice est entre les mains de tout le monde. On a tendance à oublier cela en se focalisant sur les réussites ou les échecs», insiste-t-il.
Quant à l?échec au CPE, Preetam Parmessur préconise une formule d?accompagnement des élèves qui ont des difficultés à suivre le rythme. Il souhaite voir des instituteurs, notamment ceux à la retraite, intervenir auprès de ces enfants dans les classes afin que ces derniers puissent lors des cours saisir des concepts qui leur échapperaient. «Il faut aussi penser à l?accompagnement extra-scolaire. L?enfant doit être exposé à la musique, à la danse, au jeu, à des activités physiques. Le développement de l?enfant passe par une approche intégrée. Il faut ?uvrer en ce sens», précise le directeur du MIE.
Les idées ne manquent pas. Pourtant, les réformes passent et meurent. Les recalés, eux, survivent en marge de l?establishment éducatif. Ne subsiste que le CPE?
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