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« Parler le créole n?est pas une fin en soi »

26 février 2006, 00:00

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<B>Le Bureau de l?éducation catholique (Bec) a organisé un séminaire pour la Journée mondiale de la langue maternelle le 21 février. Quel en était l?objectif ? </B>

Nous voulions marquer deux événements : la Journée mondiale de la langue maternelle, décrétée par l?Unes-co, et la première année d?introduction du Prevokbek, projet où le créole a été enseigné comme matière et comme moyen pour l?enseignement d?autres disciplines. Nous souhaitions donner une pleine reconnaissance à la langue créole et permettre aux enseignants d?analyser la mise en pratique de la langue maternelle, et donc, d?énoncer les problèmes qui en résultent.

Cette conférence a vu la participation de Jean-Pierre Sautel, conseiller au vice-rectorat de Mayotte, en marge d?un colloque sur le bilinguisme et l?interculturalité qui aura lieu du 19 au 23 mars prochain à Mayotte. Il est venu faire un constat de l?expérience de la langue maternelle à Maurice.

<B>Quelle est la considération portée à la langue créole dans notre société ? </B>

Je pense qu?il y a eu une évolution au niveau de l?acceptation du créole. On l?entend partout, dans la publicité, les journaux, etc. La libéralisation des ondes a apporté un plus pour faciliter le mode d?expression des Mauriciens.

Par exemple, nombre d?émissions, de débats et d?interventions se font en créole. Dans l?enseignement c?est autre chose. Il y a une malhonnêteté intellectuelle des professionnels de l?éducation qui sont conscients de la pertinence de la langue maternelle et peuvent la défendre avec des grandes dissertations pour favoriser son application. Mais lorsqu?on en vient aux choses concrètes, ces derniers se désistent.

<B>Depuis 2005, dix collèges catholiques pré-vocationnels proposent un cursus scolaire qui utilise le créole. Comment cela se fait dans la pratique et quelles en sont les retombées ? </B>

Après trois ans de pré-vocationnel sans introduction du créole, nous avons fait une évaluation. Le rapport a démontré qu?il y avait un problème au niveau du literacy and numeracy et des difficultés d?intégration. Avec l?aide de Dev Virahsawmy, nous avons réalisé qu?il fallait passer par le créole, pour contrer ce problème.

Dev Virahsawmy a alors débuté la formation des enseignants, puis nous avons introduit le créole ? avec sa grammaire, sous forme de poésie, etc. ? à l?oral à l?écrit. À la rentrée 2005, nous l?avons introduit dans dix collèges pré-vocationnels en nous basant sur la grafi larmoni. En première année de Prevokbek, on enseigne le créole à la fois comme langue et comme moyen d?apprentissage des autres matières. Pour expliquer des additions mathématiques, on prend des exemples mauriciens comme des pié coco, pour la circonférence d?un cercle on se rend sur un terrain de foot, et pour calculer le périmètre, on va sur un terrain de basket. En deuxième et troisième année, on introduit l?équivalent des termes en anglais.

Nous avons effectué une évaluation en novembre 2005. On remarque que cette méthode a redonné confiance à l?enfant. On distingue également certains changements chez les élèves des établissements pré-vocationnels où le créole a été introduit. Par exemple, en rentrant chez eux, ils font leurs devoirs, ils partagent ce qu?ils ont appris avec leurs parents qui peuvent mieux communiquer avec eux et les assister. Ces enfants reprennent alors goût à l?école développent un sentiment d?appartenance à leur établissement scolaire. Nous ne voulons pas enfermer l?enfant dans le créole, mais utiliser cette langue comme un tremplin pour que l?élève devienne plus efficace en anglais et en français.

<B>Quelles sont les difficultés associées à l?utilisation du créole comme médium d?enseignement ? </B>

Je pense que les faiblesses viennent de la transition entre le créole et l?anglais. L?enseignant doit savoir quand et comment le faire. Nous sommes confrontés à deux écoles de pensée. Dans la première, certains profs pensent que l?on devrait enseigner le créole comme sujet à part entière uniquement, et dans la seconde, on trouve ceux qui disent que c?est un outil, une porte vers un enseignement efficace des autres langues. Nous sommes en plein débat.

Une autre difficulté vient de l?écrit. Bien sûr tout le monde parle le créole, mais lorsqu?il s?agit de l?écrire, ce n?est pas évident. Je pense qu?il s?agit là d?une question de pratique. Il faut également que l?enseignant fasse sa propre analyse par rapport à la langue, voit où il en est pour se remettre en question. Il faut savoir où l?on se situe vis-à-vis de la langue maternelle.

Comment s?assurer que cela ne se fait pas au petit bonheur ? Nous rencontrons les enseignants sur une base régulière et régionale pour faire un assessment et voir quels sont les problèmes auxquels ils sont confrontés.

<B>Il y a quelque temps, un projet pilote d?apprentissage en créole devait entrer en vigueur dans deux écoles d?État. Qu?en est-il ? </B>

Huit écoles avaient été identifiées pour bénéficier de ce projet pilote, élaboré par le ministère de l?Éducation quel-ques années plus tôt. Dans la pratique, on avait formé les enseignants et on était sur le point de l?appliquer à l?école Emmanuel Anquetil à Roche-Bois ainsi que celle de Rivière-Coco à Rodrigues.

Mais avec les élections, le projet a avorté. On gagnerait à introduire le créole dans toutes les écoles car qu?on le veuille ou non, le pays devra aller davantage vers l?utilisation de cette langue pour combattre l?échec scolaire. Il faut savoir que, selon un relevé du bureau central des statistiques, plus de 80 % des Mauriciens parlent le créole. Et sur les 30 000 enfants entrant au primaire, 40 % sont en échec scolaire et 1 500 parviennent à un niveau de literacy tel qu?ils peuvent obtenir un diplôme universitaire. C?est dire qu?il est urgent d?intervenir pour remédier au problème.

<B>Avec l?introduction de la « grafi larmoni » et la publication d?un dictionnaire de créole, les efforts sont réunis pour valoriser le créole écrit. Pourquoi y a-t-il de la résistance ? </B>

Le fait d?avoir évoqué la représentation de la langue maternelle lors du séminaire a permis de réaliser que nous ne sommes pas les seuls confrontés à cette résistance. Dans d?autres pays, les gens sont réfractaires à son introduction dans le cursus scolaire. Pourquoi ?

À cause d?une certaine appréhension. Par exemple, dans le cas des parents qui se demandent dans quel contexte l?apprentissage du et en créole va les aider. Certains diront qu?il est inutile de l?apprendre car si l?enfant, devenu adulte, doit se rendre à la banque ou faire d?autres démarches, il devra s?exprimer en français. Mais parler créole n?est pas une fin en soi.

D?autant plus que lorsqu?on analyse toute l?argumentation entourant son utilisation, on réalise que cela ne repose pas sur des présupposés pédagogiques. Cette opposition découle surtout d?une représentation sociale. Ainsi on risque de faire déraper tout le débat et de faire plutôt de l?amalgame ethnique. Il faut se dire que toute langue a son apport culturel, son histoire. On ne peut pas se limiter à la pensée que la langue maternelle reflète une seule identité. Je crois qu?il faut dépasser la question identitaire et faire en sorte que cela n?ouvre pas la porte aux débordements. Il est important que les éducateurs expliquent l?application de la langue maternelle pour que l?on ne soit plus réfractaire.

<B> Propos recueillis

par Melhia BISSIÈRE</B>

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