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L?ambition de Ramgoolam

26 février 2006, 00:00

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Le Parti travailliste n?a pas toujours été le bien des Ramgoolam, père ou fils. Seewoosagur, hésitant, a rejoint le Dr Maurice Curé plus de dix ans après le lancement officiel du Mauritius Labour Party, le 23 février 1936. Et le fils a mis longtemps à investir ce parti dans lequel il a si peu milité. Mais le fait politique marquant d?aujourd?hui est que jamais, dans l?histoire du pays, un parti n?aura été aussi dominant, contrôlant tous les rouages de la gestion et exerçant tous les pouvoirs sur l?ensemble du territoire national. Jamais leader de parti n?aura été aussi omnipotent. Jamais Premier ministre n?a été aussi puissant.

On comprend parfaitement, dès lors, la fierté de Navin Ramgoolam et sa volonté de fêter « dignement » le 70e anniversaire de son parti. Ce que son grand stratège de père n?a jamais pu réaliser, le fils, pourtant moins aguerri, l?a fait avec une déconcertante facilité, aidé, il est vrai, par un contexte politique et social qui lui a été très favorable. Pour comprendre cette réussite et le sens du nouveau rapport de forces qui s?est instauré, peut-être durablement, il faut l?éclairage de l?histoire et la compréhension du jeu politique.

C?est la dernière campagne électorale qui a réinstallé le Parti travailliste dans son rôle historique, le replaçant dans une mouvance que le MMM s?était appropriée pendant plus de trois décennies. La déception provoquée par la mandature de Paul Bérenger, au plan social, a été un incomparable levier. Le contexte de la campagne a offert au Parti travailliste l?occasion d?une réappropriation de son glorieux passé aux yeux d?un électorat qui commençait à en perdre la mémoire. La charge menée contre la personne de Paul Bérenger, mais aussi les graves erreurs politiques de l?ancien Premier ministre, ont fait remonter dans la conscience un peu endormie de l?électorat travailliste, la mémoire des luttes passées et le souvenir du long cheminement qui a conduit à la dignité, rétablie aujourd?hui, les toujours écorchés vifs de l?ancienne coolitude.

Si Paul Bérenger n?avait pas été le principal adversaire du Parti travailliste dans la lutte pour le pouvoir suprême, il est certain que les travaillistes n?auraient pas pu fédérer à ce point leurs soutiens traditionnels. La perspective de « perdre le pouvoir politique », après un si long combat, est un traumatisme invivable que le court mandat de Bérenger avait exacerbé. Il est injuste de faire de Bérenger un héritier de l?ancienne oligarchie franco-mauricienne que le Parti travailliste a combattue si longtemps, mais le fait demeure que dans l?imaginaire réactivé des électeurs travaillistes, la symbolique fut d?une telle puissance qu?elle a littéralement porté le parti, d?autant plus fortement qu?il s?était, à l?occasion, socialement recomposé.

Cette recomposition même est une force qui puise sa sève dans l?histoire des alliances et des victoires, lesquelles, avec le Comité d?Action Musulman, en 1959 mais surtout en 1967, ont fusionné les revendications et les attentes d?un électorat élargi soudé par l?histoire commune des indignités vécues. Cette stratégie de Navin Ramgoolam a donné les résultats électoraux que son père a toujours vainement cherchés à obtenir. Elle a fait de lui le chef incontesté de son camp mais il lui reste à poser les actes qui feront de lui un leader national.

Au-delà de la question du poids et de l?instrumentalisation de l?ethnicité dans le combat politique, le Parti travailliste peut revendiquer la fidélité à son idéologie. Dans le discours de Navin Ramgoolam, dans un certain nombre de ses initiatives, on retrouve en effet les principes idéologiques qui ont toujours commandé l?action du parti, même si la question des moyens n?est pas toujours posée. Le Dr Curé, en 1936 déjà, se battait en faveur de « la pension pour tous »? L?efficience économique, les grands équilibres, la discipline fiscale ne sont pas des préoccupations qui empêchent les dirigeants travaillistes de dormir. Ils n?en tiennent pas grand compte, ils ont le soutien tacite des électeurs. Jusqu?au moment du réveil. Les patrons et les économistes peuvent bien pousser des grands cris. Plus ils vocifèrent, plus les dirigeants travaillistes trouvent grâce aux yeux de leurs électeurs. Les patrons l?ont bien compris ; ils ne disent plus rien sinon pour tenir le même langage que les politiciens. Là est d?ailleurs le principal danger qui guette Navin Ramgoolam.

Ce pouvoir trop grand est en train de pousser le Premier ministre à l?erreur. La plus flagrante est la mise en place d?un Etat travailliste. Il est maintenant évident que la politique du Premier ministre est d?installer à la direction de tous les organismes d?Etat, y compris de ceux que la loi nomme « indépendants », des travaillistes déclarés. Tous les gouvernements ont tendance à peupler ainsi l?appareil d?Etat. Mais personne n?a été aussi loin que Navin Ramgoolam. Il prend le risque de trahir son engagement à respecter totalement l?indépendance des institutions même s?il est juste de noter quelques réelles compétences ? trop rares ? chez quelques-uns de ces nominés. Il est indispensable que les institutions dont l?efficacité se mesure au degré d?indépendance qu?elles démontrent, soient préservées du soupçon de partialité.

C?est une question d?éthique et c?est aussi une question de bon sens politique.

Cette manière de faire entraîne un dysfonctionnement : faut-il souligner qu?en démocratie représentative, les gouvernants ne représentent pas leur seul électorat mais dirigent au nom de tous et pour tous ? Forts de leur domination électorale sans précédent dans tous les corps électifs, les chefs travaillistes, grands et petits, se conduisent en conquistadores arrogants et accapareurs. Ils ne tiennent pas compte du fait que leur dominance politique ne s?est appuyée en réalité, lors des dernières législatives, que sur un électeur sur deux (49,4 %). Pour entraîner la nation, ce rapport des forces exige un leader capable de rassembler bien au-delà de sa famille proche. C?était l?ambition de Navin Ramgoolam. C?était.

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