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Un personnage incontournable
Il vit dans une maison coloniale, vieille de 120 ans, à Port-Mathurin. On le voit à peine en ce moment. Depuis quelques mois, il couche sur papier ses Mémoires. Benjamin Gontran, 72 ans, est une référence dans l?île et est un des premiers rodriguais décorés du titre de MBE (Member of the British Empire) par la reine Elizabeth II. Cette distinction, il l?a eue pour son immense contribution dans le domaine de l?éducation : il a passé 40 ans dans le professorat.
Aujourd?hui, après plusieurs opérations au genou, le septuagénaire doit se déplacer à l?aide d?une béquille. Ce qui le contraint à vivre plus ou moins cloîtré. Mais il a beaucoup à raconter aux autres sur son vécu : l?éducation à ses premiers balbutiements dans l?île, son amour pour la mer, la musique et la danse, son enfance parmi les cabris.
?Lorsque je suis venu à Maurice à l?âge de 19 ans pour suivre des cours à l?Ecole Normale, en 1952, j?ai vu pour la première fois des voitures et des routes asphaltées. A Rodrigues, on vivait encore à l?époque médiévale et nous n?avions pas l?électricité?.
En 1947, Benjamin Gontran a tout juste 14 ans et un certificat de sixième lorsqu?il est engagé parmi le premier groupe de Pupil Teachers (PT) d?alors. ?Rodrigues avait à l?époque un système d?éducation exclusif. Nous avons eu notre premier senioré en 1967. Le recrutement des PT était fait par un prêtre anglais de Liverpool je m?en souviens. Il y avait trois écoles primaires et la moitié des enseignants venaient de Maurice?.
De PT, il est promu à 17 ans Student Teacher. Il suivra deux ans plus tard une formation à l?Ecole Normale, à Maurice. ?C?était le père Ronald Cangy, prêtre baptiseur, qui décidait de tout. J?ai été affecté aux écoles de Rivière-Cocos en 1947, de Brûlé en 1955 et de Don Bosco à Petit-Gabriel en 1966?.
Benjamin Gontran fait ses premières armes dans l?enseignement aux côtés de cet homme d?église qui lui apprend beaucoup sur ce métier. ?Père Ronald Cangy était venu à Rodrigues pour trois mois, mais il est resté 30 ans, de 1942 à 1972?.
Le septuagénaire se souvient comme si c?était hier, de sa rencontre avec le père Ronald Cangy. ?J?entrais à l?église un dimanche : il était le nouveau prêtre. Il était le promoteur de l?éducation parce qu?il était le seul professeur d?anglais et de français de l?île?.
?Chef de famille à 8 ans?
Benjamin Gontran passe ensuite deux ans à l?Ecole Normale à Maurice pour avoir une formation plus poussée. ?Au départ, j?avais la frousse parce que les autres étaient des seniorés et nous les Rodriguais, avions seulement la sixième. Nous étions complexés. Mais dès la première leçon, je suis sorti deuxième de la classe. Après ce que m?avaient enseigné les prêtres à Rodrigues, j?arrivais à devancer les autres. J?ai réalisé que je valais bien plus que beaucoup d?autres et j?ai repris confiance en moi?.
Benjamin Gontran a appris à assumer de lourdes responsabilités à un très jeune âge. ?En 1941, mon père, qui s?appelait Achille, partait pour l?armée. Il avait 34 ans alors que la limite d?âge était 35 ans. Il voulait voir le monde. Ma maman avait alors quatre enfants et était enceinte d?un cinquième. Du coup, je devenais chef de famille, à 8 ans. Je cuisinais et faisais des courses. J?avais aussi à rassembler, les cabris, avec l?aide de mon grand-père, et à traire les chèvres?.
Son enfance a été marquée par la forte personnalité de son père. ?Mon papa a aussi été charpentier. En fait, il a fait plusieurs métiers. Il nous disait :il faut mériter le thé que vous buvez le matin. Chacun avait sa tâche, son boulot à faire?.
A l?époque les Gontran étaient considérés comme des gens aisés. Ils possédaient un bateau, de la volaille et un troupeau de 80 têtes de cabris. ?Ma maman était couturière alors que mon papa gagnait aussi sa vie comme pêcheur. Aujourd?hui, nous aurions été considérés comme des gens de la classe défavorisée?.
En sus de s?occuper des bêtes, Benjamin parcourait tous les jours une distance de cinq kilomètres nu-pieds d?Anse-Baleine où il habitait, à Saint-Gabriel afin d?aller à l?école. ?J?avais à emprunter des sentiers tortueux et en pente raide où aucune route ne pouvait être construite. A l?école on me disait : ?to senti pi cabri?.
A Anse-Baleine, il n?y avait pas l?eau courante. Il se baignait dans le ruisseau de la localité.
Benjamin a aussi pratiqué la pêche au casier. ?A l?époque, on fabriquait des casiers en bambou. Bien plus tard, on a commencé à utiliser le fil de fer. Il y avait un fishing post à Anse-Baleine. Les pêcheurs utilisaient l?expression al dan post quand ils se référaient à quelqu?un qui découchait pour aller voir sa maîtresse?.
Transporter du sable sur le dos
Comme tout bon pêcheur, il lui suffit de regarder le ciel pour savoir quand la marée est haute ou basse. ?Quand la lune est au zénith, c?est la marée haute?.
En 1954, son père retourne de l?armée et reconstruit la maison familiale à Lataniers. ?J?avais 14 ou 15 ans, mais j?ai dû transporter du sable sur mon dos de l?île-au-Chat jusqu?à Lataniers. A l?époque, nous nous réveillions, mes deux s?urs, mon frère et moi, à 3 heures du matin pour transporter du sable. Je coupais aussi du bois à Malartic et je transportais du maïs?.
Benjamin Gontran pense qu?il a un problème au genou depuis son enfance parce qu?il transportait de lourds fardeaux dans des sentiers tortueux. ?J?ai commencé à avoir des problèmes au genou en 1994. Durant la même année, j?ai été opéré à la Réunion. J?ai subi ensuite une deuxième opération à Maurice. Depuis, je ne peux faire un pas sans béquilles?.
Autre fait marquant de sa vie : les premières élections à Rodrigues en 1967. ?Il y avait pour la première fois une foule de 20 000 personnes?.
Accordéoniste, Benjamin Gontran a aussi formé le groupe de danseurs traditionnels Racines en 1992. ?A l?époque, on jouait Roots à la télé. Je voulais revaloriser la musique de nos ancêtres. Nous avons représenté l?île en France, à la Réunion et à Maurice et sorti un CD?.
En fait, il a été, depuis son enfance, bercé par la musique et la danse au sein de la famille. ?Ma maman était une grande danseuse alors que mon papa était musicien. Nous avions un gramophone et un accordéon à la maison. J?ai aussi acheté, en 1988, un accordéon chez Venpin à Maurice?.
Le groupe Racines, composé d?une quinzaine d?artistes âgés de 18 ans et plus, a non seulement effectué de nombreuses tournées, mais avait aussi représenté l?île au Festival touristique de l?océan Indien en 2003. ?En dix ans, nous avons aussi donné beaucoup de représentations locales. Nous étions présents à la conférence des ministres des Finances du Commonwealth et à celle des parlementaires du Commonwealth?.
Aujourd?hui, le plus grand regret de ce père de quatre enfants, c?est de ne pouvoir plus nager à cause de son handicap au genou, et de pratiquer la pêche sous-marine comme il l?a fait pendant une vingtaine d?années. ?J?aimais pêcher le cateau qu?on appelle aussi perroquet à Rodrigues. Ce poisson tient son nom du fait qu?il possède deux crocs qui lui permettent de s?accrocher aux récifs pour ne pas être transporté par le courant?.
Les quatre grands tableaux de paysages sous-marins montrant des coraux et des dauphins, accrochés aux murs du salon de sa maison, témoignent de l?attachement de Benjamin Gontran à la mer. On redécouvrira ce personnage incontournable de l?histoire de Rodrigues dans ses Mémoires.
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