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Crimes : ces techniques d?investigation qu?on ignore

20 janvier 2006, 20:00

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Nazim ESOOF

À Maurice, c?est le statu quo. Alors que les sciences médicolégales ne cessent de se développer, les enquêteurs mauriciens, comme nous le fait remarquer l?un d?eux sous le couvert de l?anonymat, sont à la traîne dans ce domaine. Tout le travail se fait en fonction de «l?expérience et de la connaissance du terrain». Les enquêteurs locaux ne le cachent pas : ils voudraient plus de moyens que ce soit en termes d?infrastructures qu?en termes de moyens technologiques et scientifiques. «Nous n?avons pas suffisamment d?hommes, ni une infrastructure adéquate pour produire des résultats qui seront encore plus probants. Les informateurs et les réseaux de contacts sont des moyens que nous utilisons le plus. C?est en fait un travail de fourmi que nous effectuons. Autrement, il faut aussi regretter que le public ne collabore pas parce qu?il a peur. Il faudrait surmonter ces lacunes pour être plus efficace», confie cet autre enquêteur.

Frustration des enquêteurs

Manque de moyens, une modernisation qui tarde à prendre forme et un public méfiant, ce sont autant de contraintes qui pèsent sur la police mauricienne. Cela n?excuse pas la brutalité policière mais ne fait que mettre en exergue une formation qui demande à être affinée. La frustration de nos enquêteurs peut se comprendre d?autant plus qu?ils savent qu?ailleurs les choses se passent autrement.

La poursuite pénale obéit à une chronologie précise. Constatation des faits, recueil des empreintes et traces, témoignages, prise de photographies? Ce n?est qu?après la compilation de ces données qu?on commence à rechercher l?auteur du crime. Regroupées sous le chapitre des sciences médicolégales, les techniques d?enquête permettent de faire la lumière sur un crime et, par extension, aident la justice à prendre les décisions appropriées. Une enquête criminelle est un processus complexe qui comprend autant des principes scientifiques, un mode opératoire et une bonne connaissance de la psychologie des criminels.

C?est tout un processus qui passe par la récolte des informations, leur traitement et vérification avant la finalisation du dossier à charge dont l?élément principal est la présentation des preuves qui seront soutenues devant le juge. Une méconnaissance du processus ou un travail de recherche bâclé sont vite déboutés par le juge. Pour éviter ce type de déconvenues, voire de désaveux, la poursuite, soit le parquet soutenu éventuellement par la partie civile à Maurice, a donc intérêt à monter un dossier en utilisant des techniques appropriées.

Ainsi la multiplication des outils informatiques aide à mieux cerner la vérité. Le développement des applications a été soutenu en ce sens. Les organisations criminelles ont multiplié leurs modes d?opération. Cela résulte en une masse d?informations que les enquêteurs recueillent autour des différentes affaires. L?outil informatique est un moyen idéal pour collecter, compiler et classer ces données. D?où la constitution des bases de données dans des pays où le taux de criminalité est très élevé, voire où opèrent des grandes organisations mafieuses. Ce système automatisé facilite également la navigation entre la masse des informations liées à des affaires différentes permettant ainsi de dresser des parallèles et d?homogénéiser des données dispersées. Le recours aux liens entre les données souligne des analogies qui aident à dresser des profils.

La vérification des empreintes peut aussi se faire à travers l?outil informatique. Une identification des empreintes est possible en les confrontant à des empreintes digitales déjà recueillies. Ce qui permet de dresser une liste restreinte de présumés coupables. Il en est de même pour d?autres éléments comme des traces ou des vêtements. Ce sont autant de possibilités de comparaison et de regroupement que l?outil informatique met à la disposition des experts.

L?analyse comportementale

Les sciences medicolégales accordent généralement une grande importance à la gestion de la scène du crime. L?utilisation à des fins d?enquête des données recueillies ne peut être effective que si leur qualité demeure intacte. À partir de ces données, les enquêteurs peuvent mémoriser et imaginer le déroulement des événements. Les hypothèses sont ensuite confrontées aux contraintes techniques. L?origine d?un coup de feu est par exemple déterminée par des calculs de trajectoires.

L?exploitation de l?ADN, ou l?empreinte génétique, est un autre moyen récurrent dans les pays développés. Les tests d?ADN ne sont pas toujours réalisés à Maurice. Parmi les autres techniques utilisées dans la traque d?un criminel, relevons : la balistique, la biométrie, la dactyloscopie, le détecteur de mensonge, l?électroencéphalographie, l?entomologie légale, l?hypnose judiciaire, l?odorologie, la polygraphie, la reconstruction faciale, la thanatologie? L?entomologie légale est la technique qui va permettre de dater la mort d?un sujet en analysant les espèces d?insectes retrouvées sur le cadavre. L?hypnose, pour sa part, est un état cérébral où un sujet est ramené dans son inconscient et son monde intérieur. La thanatologie, de son côté, est la science qui étudie la mort.

Autre recours professionnel désormais très à la mode dans la traque aux criminels : le profiler ou l?analyste comportemental. Le profilage est présenté comme une notion d?expertise. Le profiler est une personne qui a en règle générale une formation en psychologie et ? ou psychiatrie lui permettant de procéder à un diagnostic médical. Il peut ainsi bien saisir les comportements humains et les troubles de la personnalité ? maladies mentales, déviations du comportement. L?étude des comportements criminels, la criminologie, est un atout supplémentaire de même que celle de la victimologie, l?étude des victimes. Autre personne utilisée dans des enquêtes complexes : le médium. Cette pratique est courante dans de nombreux pays.

Autant donc de procédés et de techniques qui aident à élucider, à travers le monde, les crimes. Aucune méthode n?étant parfaite, il y a certes des lacunes. Mais l?étendue des possibilités garantit plus de chances de succès et réduit le recours à la violence.

Questions à Rina Ramsaran,

chargée de cours en «criminal justice system» à l?université de Maurice

«Le système d?interrogatoire est dépassé»

● Quelle est la nature des cours que vous dispensez à l?université de Maurice ?

Si la police assure la formation dans son école, nous nous concentrons sur la partie éducation. La formation vise à équiper une personne selon des paramètres prédéfinis. L?éducation, par contre, permet de comprendre la logique derrière les paramètres. La formation, c?est l?apprentissage de la maîtrise de l?outil informatique alors que l?éducation ouvre vers les possibilités d?exploitation de l?outil. Elle tend donc à comprendre le mécanisme de chaque système et à saisir la logique derrière les théories.

● Que vous inspire la formation des policiers à Maurice ?

Je voudrais surtout dire que la formation et l?éducation vont de pair. Mais il faut aussi souligner qu?à l?époque, on n?avait pas une population très éduquée. Dans ce contexte, seule la formation suffisait. Aujourd?hui, la société a évolué et les attentes aussi. La population voudrait voir sa police évoluer d?un système basé sur la force physique à un système basé sur le service. Il ne s?agit pas seulement d?appliquer la loi mais il faut être suffisamment intelligent pour utiliser sa discrétion et son bon sens pour résoudre une situation conflictuelle. Le policier doit pouvoir utiliser son intelligence et faire intervenir le facteur humain pour prendre la décision qui s?impose. C?est une culture de service qu?il faut encourager.

● Quelles sont, selon vous, les carences de notre système d?investigation ?

Le développement économique a été quelque part tellement rapide que le social en a souffert. Cela est aussi vrai dans la force policière. Il y a bon nombre de techniques qu?on n?utilise pas à Maurice. Mais il est aussi vrai qu?il faut une expertise et comme dans ce domaine on ne peut pas faire les choses à moitié, il faut être sûr de son fait lorsqu?on s?engage dans cette voie. Pour l?instant, lorsqu'on regarde la MCIT, on sait qu?on est encore dans un système interrogatoire. On est en fait bien loin derrière concernant les techniques d?investigation.

● Vos réactions face à la brutalité policière ?

Le présent cas de Raddhoa est grave et a choqué beaucoup de gens. Je suis d?accord pour dire qu'il y a eu abus, que c?est condamnable. Mais maintenant, il s?agit d?aller au-delà des individus, de voir le dysfonctionnement du système, de comprendre pourquoi on en est arrivé là. La police a toujours fonctionné selon le mode interrogatoire, faisant jouer la manipulation psychologique, voire la violence pour obtenir les aveux d?un suspect. Il nous faut passer du système interrogatoire au système d?«investigative interviews». Il faut que le policier réalise que l?interrogatoire est dépassé.

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