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Un train nommé souvenir

1 janvier 2006, 20:00

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Elle cherche lui. Lui trouve elle. Jouant à Dieu dans cette histoire : Tristan Bréville. Auteur omniscient et ultra documenté, ne manipulant que des vrais noms et des expériences authentiques. Pour que Rajen retrouve sa tendre amie perdue à l?adolescence. Pour que la vie de milliers de personnes soit reliée par le chemin de fer.

C?est là le propos de Le dernier train signé Tristan Bréville. Ce beau livre, imprimé par Precigraph, a nécessité un travail de patiente reconstitution. Publié à compte d?auteur - Tristan Bréville a raclé ses fonds de tiroir au nom de sa dévorante passion de guetteur de l?Histoire -, l?ouvrage a le mérite d?allier les libertés du romanesque à la rigueur de l?enquête. D?où son genre hybride du roman-quête.

L?auteur, transformé en chasseur de témoignages, a sillonné Maurice quêtant le patrimoine oral ayant trait à l?Histoire du rail. Notamment au dernier voyage, le samedi 31 mars 1956. ?Je l?ai fait durant mon temps libre pendant plus d?une dizaine d?années. J?ai rencontré un millier de personnes.? Il s?est voulu rempart quand ?la mémoire déraille? comme il l?écrit en préambule à Le dernier train. ?Le temps de se rendre compte de l?ampleur des dégâts, nous voilà partis pour d?autres gares.?

Pourtant, l?auteur choisit de s?effacer devant les clichés noir et blanc qui étoffent Le dernier train. ?Le texte n?est qu?un prétexte, un écrin de mots pour les photos.? Au total, plus de 250 clichés, la plupart achetées souvent au prix fort. ?Celle du premier train traversant Port-Louis a coûté Rs 100 000 à elle seule. C?est un cadeau que je fais aux lecteurs.?

Une offrande peuplée de personnages attachants qui évoluent dans des lieux parfaitement identifiables. Tristan Bréville a atteint son objectif d?immortaliser une tranche de vie et des sections encore palpitantes du nous collectif. Avant qu?il ne soit trop tard. Avant que les vieux qui meurent ne soient autant de bibliothèques qui brûlent.

Une histoire que Tristan Bréville se plaît à raconter par le détail. Comme le jour du départ, par exemple. ?Il est exactement midi vingt-cinq à la pendule de la gare et le portrait du roi George V est toujours à sa place.?

Edouard Maunick, lui, trempe sa plume de préfacier dans l?encre d?une ?double blessure?. Lâchant la meute des sentiments, il convoque le fantôme de Clara B. Passagère aussi fugace que son parfum capiteux, Soir de Paris. L?arrêt des trains coïncide avec une rupture de ses émois. En l?espace de deux phrases, son c?ur qui battait la chamade pour une belle passagère, n?affiche plus qu?indifférence. Comprenne qui pourra.

?Voilà que quarante-neuf ans plus tard, mon regret reste vif de ma Gare Centrale malgré cent autres trains dans les gares du monde (?) Le long de tous ces chemins de fer étrangers, chaque fois que je les emprunte, mes propres arbres, mes propres paysages de plein jour, ressurgissent.?

*disponible en librairie à Rs 1200

EXTRAIT

Le dernier Train

Pourquoi le mets-je en capitales ? Parce qu?il le mérite amplement. Tout simplement. L?envie me prend au doigt de le mettre au féminin. Une traîne ? Pourquoi pas ? Car, en cette terrible journée, le numéro 21 va jouer sa symphonie achevée en tirant ses 10 voitures remplies de passagers de la dernière chance.

Quel que soit l?âge de l?enfant, les parents ont voulu qu?il voyage dans ce dernier train mais aussi pour la première et dernière fois.

Le mot dernier, ce jour-là, et pour les autres à venir, est le mot le plus dur à supporter, à entendre et à lire ! A voir et à prononcer ! Le dernier mot à fréquenter !

Il se faufilera à travers les paroles avec toutes les précautions dues à son égard comme un avertissement de cyclone de classe trois, voire comme une maladie contagieuse. Il a investi les foyers en guise de personnage légendaire.

Les enfants voyageront à tout prix qu?importe l?oubli, qu?importe l?insouciance, pourvu qu?on leur rappelle sans cesse ce privilège. On leur rappellera beaucoup de choses. On leur ouvrira l?album de famille et on leur contera l?histoire de leur dernier train. Gare de départ : Port-Louis, Gare centrale. Une fois le ticket acheté, chacun se presse sur le quai, que les Anglais appellent platform. Un ticket à une roupie et 45 sous pour adulte en première classe ou 50 sous en seconde et 25 sous pour enfant de plus de 3 ans. Un ticket bleu, blanc ou rouge selon qu?on choisit un wagon de seconde ou de première classe.Les chefs de gare sont sur leur trente et un. Elégamment vêtus dans leur uniforme bleu-noir. Des fleurs sont offertes aux passagers. Sur le quai, des marchands de pistaches salées, bouillies ou grillées, vendent à la criée leurs produits. Une moque de pistaches, environ une trentaine, pour cinq sous. ?Pistaches souvenir dernier train !?, crient-ils à tue-tête.

Benjamin Moutou face aux vents de Candos

Benjie est un gosse éveillé, sensible et curieux de tout. Un enfant à l??il pétillant à qui rien n?échappe. Ni les petites sucreries de la vie, ni ces phrases souvent répétées par les grands qui, dans sa bouche, deviennent ironiques..

Benjie est un gosse des années 40. Sa ville, c?est Quatre-Bornes. Il y est attaché à tel point que chaque buisson, chaque oiseau, chaque centimètre de bitume parcouru s?est imprimé dans son cerveau.

Puis il a grandi. Il a fait carrière dans la fonction publique, au ministère des Coopératives. Benjie, c?est Benjamin Moutou.

Les souvenirs balayés par les alizés de sa ville, l?historien s?est fait romancier. Pour son cinquième ouvrage, Benjamin Moutou livre Les vents de la colline Candos. Un roman historique qui se veut ?mémoire des années quarante à Maurice?. L?auteur y mêle histoire personnelle, histoire du quotidien et Histoire tout court.

Grâce au regard de l?enfant, le lecteur retrouve des petites choses surannées. Telle la pièce de 25 sous, disparue du fond de nos poches. Ou à l?inverse, des détails si proches qu?on peut sentir sous la dent le croquant du gato zorey.

Candeur et maturité

Benjie, au regard étrangement adulte, a très vite des convictions politiques. Des principes humains. Combinant à la fois la candeur du jeune âge et le recul de la maturité, Benjamin Moutou brosse un tableau sans fard des préjugés de l?époque. Des ?convenances? qui font que des employés qui ne sont pas reçus à l?intérieur de la maison le jour de l?An. A qui la bonne est chargée de servir un verre de rhum ?ferraille? et qui s?en iront tout heureux d?avoir été si ?bien accueillis? par ?misie-la?.

Il y a pire. Comme ces personnes humiliées à l?église ou par l?administration. La plume de Benjamin Moutou sait rester proche de la langue parlée. Avec une colère contenue, il fait un procès en règle aux mentalités de l?époque. Un carcan qui érigeait des barrières sans pitié entre chacun. Qui allouait une case inamovible aux individus.

?Avec sagacité, tant il sait que l?Histoire ne tolère pas la légèreté d?esprit, avec précision par respect pour ces faits constituant l?essence de notre évolution (?), il nous livre ses racines et nous dévoile cet espace intérieur privilégié où il puise toute son énergie?, écrit Robert Furlong, préfacier de Les vents de la colline Candos.

EXTRAIT

La passion de mon père

Mon père avait développé une vraie passion pour les chevaux de courses. Il s?y connaissait en matière d?équidés car son père possédait une calèche tirée par deux de ces mammifères ongulés comme moyen de déplacement, vu son rang. Mais il avait dû s?en défaire à la suite de l?épizootie de 1904 (?)

Un samedi sur deux mon père faisait en sorte de se libérer pour assister aux courses hippiques au Champ-de-Mars, à Port-Louis. Mais bien avant il se procurait le programme officiel des activités (?) et ne parlait plus que des performances de ses chevaux favoris.

Il allait rarement en famille aux courses. Occasionnellement, il était accompagné d?un enfant. Mais c?est à partir de l?âge de neuf ans que j?eus le privilège de l?accompagner (?)

Son retour nous tenait également dans l?expectative, voire dans l?angoisse mais pour une toute autre raison. S?il avait été chanceux aux courses, il nous aurait acheté en route un sac de pâtisserie et nous allions nous régaler de ces délicieux gâteaux dits français (?) C?était les fameux gâteaux en provenance de la Flore Mauricienne (?) Mais si par malchance il avait perdu, alors non seulement il n?y aurait pas de gâteaux mais il fallait en sus se préparer à ses accès de colère. Nul besoin de dire que les gâteaux français figuraient en bonne place dans nos prières avant d?aller dormir les vendredis durant la saison hippique !

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