Publicité

Question d?attitude...

29 décembre 2005, 20:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

Cultiver la bonne attitude est plus important que détenir le plus haut diplôme décerné par la plus prestigieuse université au monde. Se connaître, se prendre en main, se renouveler sans cesse, avoir un objectif, être créatif, entrepreneur? voilà des qualités que, malheureusement, on n?apprend pas à l?école. Or, ce sont ces qualités-là dont le pays a le plus besoin ces temps-ci.

Maurice n?a que faire de citoyens-salariés pour lesquels la responsabilité personnelle s?arrête à l?exécution de leur travail. Et encore, souvent à l?à-peu-près. Pour que le pays réalise ce bond en avant tant désiré, il lui faudra des citoyens proactifs. Des citoyens qui se prennent en charge. Qui, au lieu de se plaindre du chômage et du coût de la vie, se montrent entreprenants, créatifs, aventureux.

Pour y arriver, il faudrait encore que le Mauricien réapprenne à ne pas se prendre trop au sérieux. Il lui faudra sortir de sa zone de confort de petit cadre qui s?accroche à son job, sa voiture, sa petite maison et son hypothèque. C?est très bien d?avoir fait l?effort pour arriver jusque-là. Mais le trajet vers la réalisation de soi ne s?arrête pas là. Il faut qu?il passe du mode «gestion-des-conforts-déjà-acquis» à celui, plus dynamique, de l?entrepreneur qui crée, qui prend des risques (certes calculés) et qui ne se laisse pas brider par la peur de l?échec.

Hélas, de manière générale, le Mauricien a du mal à se réinventer. Il nourrit beaucoup d?attentes. Il est jaloux de ses privilèges mais il n?est pas toujours prêt à assumer ses responsabilités, dont celle d?être créatif, productif, de se surpasser.Les recruteurs relèvent volontiers cette attitude. «A peine sorti de l?université ou d?une école de formation supérieure quelconque, le jeune Mauricien estime avoir droit au tapis rouge. Il veut bureau, secrétaire et voiture tout de suite», fait remarquer un recruteur.

Ils connaissent tous un député, un ministre

Ces propos rappellent l?anecdote sur ce jeune boursier de l?école hôtelière, fraîchement rentré de France. Fort d?une expérience de quelques mois seulement dans un hôtel, il se permettait de verser sa bile sur le milieu hôtelier qui ne savait l?apprécier à sa juste valeur. Il s?attendait à un fast track qui le conduirait à un poste exécutif, uniquement au vu de ses qualifications?

L?autre plaie de la société mauricienne est relevée par un expatrié, dirigeant d?un important établissement public du pays. «Les employés, ici, connaissent tous un ou plusieurs députés ou ministres. Ils n?hésitent pas à user de leurs contacts pour obtenir et préserver des privilèges qu?ils ne méritent pas toujours», regrette-t-il.

Existera-t-il un jour un module dans le programme d?études des jeunes qui leur inculquerait la bonne attitude pour aborder la vie ? «La formation comprend trois aspects : inculquer le savoir, développer le savoir-faire et forger la bonne attitude. Malheureusement, cette troisième dimension de la formation est trop souvent négligée. Il aurait fallu l?inculquer dès le pré-primaire», dit non sans pertinence Dan Bundhoo, ancien directeur des ressources humaines du groupe Rogers.

Non seulement le système éducatif mauricien occulte cet aspect de la formation lié au développement du coefficient émotionnel de l?individu, mais il ne lui donne même pas les outils adéquats pour les développer plus tard dans la vie. Comme le faisait remarquer récemment Saoud Baccus, un pédagogue qui a longtemps travaillé au Canada, le programme d?études des écoles et collèges publics mauriciens ne fait qu?entraîner l?adulte de demain à exécuter. On lui apprend à réussir des examens, à bien lire les instructions et à les mettre en pratique. Mais on ne déverrouille pas, en tout cas pas assez, sa capacité créative, critique et analytique.

Et alors, que faire de l?ambition de Maurice de produire des world class professionals, de s?ériger en plate-forme régionale de services de pointe ? Que faire surtout du besoin impératif du pays d?attirer l?investissement étranger direct ? «Il faudra à tout prix relancer l?investissement. Le reste prendra soin de lui-même», ne cesse de répéter le ministre des Finances, Rama Sithanen.

Mais pourquoi l?investisseur étranger viendrait-il si loin pour investir ? Que peut lui offrir Maurice qu?il ne pourrait obtenir ailleurs, possiblement en mieux ? Comme le faisait ressortir le consultant Percy Mistry lors de son récent passage à Maurice à l?invitation du National Productivity and Competitiveness Council (NPCC), les incitations fiscales et autres ne pèsent pas beaucoup dans la balance quand l?investisseur choisit une destination. Pratiquement tous les pays en offrent. Ce qui l?attire, ce sont surtout les facilités pour faire du business. Comprenez une bureaucratie minimale et une main-d??uvre aux compétences optimales.

La bureaucratie n?existe que s?il y a des hommes pour la concevoir et la faire perpétuer. De même, elle ne peut être vaincue que s?il y a des hommes qui sont disposés à être créatifs et efficaces, sans aucune réserve. On en revient à la question d?attitude. La bureaucratie est un système qui repose sur la prudence administrative. Ce qui est bien en soi. Mais la prudence excessive peut rimer avec inefficience.

La formation, une entreprise à risques

Le ministère de l?Éducation et de la Formation serait bien inspiré d?inclure un composant d?attitude training dans la stratégie nationale pour le développement des ressources humaines, actuellement en préparation. L?alternative serait de continuer à dépenser des sommes colossales (que le pays ne possède pas) pour produire des compétences qui deviennent vite obsolètes. Et le pays serait peuplé d?exécutants diplômés, nourrissant de grandes attentes mais peu disposés à prendre des initiatives.

Malheureusement, il n?existe pas de formule magique qui puisse changer les attitudes du jour au lendemain. En attendant que l?éducation fasse son miracle, il faudra bien fournir au pays des professionnels capables de faire tourner l?économie. Les services outillés par l?informatique et la télécommunication, l?agro-industrie et le tourisme sont identifiés comme les industries locomotives pour l?avenir. Elles demandent des compétences pointues. Pas uniquement des ingénieurs et des administrateurs mais aussi des artisans et des techniciens.

Et si l?Etat ouvrait ces écoles de métiers tant promises, si les entreprises privées faisaient de l?investissement dans la formation continue un élément de dépense naturel dans leurs budgets, si l?on arrivait à prévoir avec précision dans quel domaine former les gens, si? Alors, le pays pourrait aspirer à la sérénité.

Mais cela fait bien trop d?incertitudes. Comme le faisait remarquer José Poncini, le tout premier président du NPCC, la formation est une entreprise à risques. Difficile de vraiment prévoir quelles vont être les compétences qui seront nécessaires à l?avenir. Il faudrait donc se risquer à former un peu à l?aveuglette, espérant atteindre une masse critique imaginaire qui pourrait, comme ce fut le cas en Inde avec l?informatique, entraîner l?essor d?un secteur.

Alternativement, on pourrait concentrer ses efforts à inculquer au Mauricien des compétences de base et une attitude proactive. Alors, il pourrait lui-même décider de ses besoins futurs en formation et aller se la procurer ici, ailleurs ou dans l?univers virtuel de l?éducation à distance. Il faut voir à présent quelle attitude adopteront les décideurs politiques.

QUESTIONS A...

Bertrand Abraham, directeur des ressources humaines, Cerena, Rogers Group :

«L?employé a du mal à distinguer entre entreprise et politique»

Quelle est votre appréciation de l?attitude des Mauriciens par rapport au travail?

Maurice a prospéré à la faveur des préférences commerciales. Les Mauriciens en sont sortis avec une mentalité d?assistés. A tel point qu?ils ont parfois du mal à faire la distinction entre l?entreprise et la politique. Le directeur des ressources humaines est souvent perçu comme un genre de député à qui on vient constamment demander « gete ki ou kapav fer pou nou » !

Les accords préférentiels se sont effrités. N?est-il pas temps de changer d?attitude ?

Il est impératif de le faire. L?employeur n?est plus en mesure de garantir l?emploi permanent. En revanche, il peut aider le salarié à améliorer son employabilité. L?employé doit pour cela y mettre du sien, se remettre en question et investir dans l?amélioration de ses compétences.

Les jeunes recrues ont-elles une attitude différente?

Les jeunes n?ont pas le même attachement à l?entreprise que les générations précédentes. Pour eux, tout est short-lived. Ils ne veulent pas passer plus de cinq ans dans un emploi. Ce mouvement rapide permet à l?entreprise d?acquérir régulièrement du sang nouveau et donc de se renouveler. Le revers de la médaille est que l?entreprise perd des compétences.

Comment retenir les talents tout en empêchant que ceux-ci ne sombrent dans l?autosatisfaction ?

L?entreprise devra se montrer créative et se transformer en une plateforme qui permettrait aux employés d?évoluer, de s?essayer à des responsabilités nouvelles, de grandir. Pour cela, elle devra elle-même sans cesse se remettre en question, innover, créer.

Quelle approche adopter à l?égard des nouvelles recrues qui veulent tout, tout de suite ?

On ne peut pas empêcher aux jeunes d?aspirer à ce qu?il y a de meilleur. La motivation est à la fois intrinsèque et extrinsèque. Dans le premier cas, l?entreprise doit donner au salarié l?occasion de s?épanouir, de se réaliser professionnellement. Le second cas requiert des interventions à un niveau plus matériel. Car un pat on the back ne suffit pas. Il faut aussi célébrer le succès. Certaines personnes réagissent mieux aux encouragements extrinsèques. C?est à l?entreprise de comprendre les besoins des uns et des autres et de leur proposer du taillé sur mesure.

Publicité