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Choisir la vie ou l?oubli

29 décembre 2005, 20:00

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<B>par Aline GROËME</B>

Si la culture doit être une PME, le patrimoine est un vaste chantier. Traversé par des fossés d?incertitude. Pour y plonger : apnée conseillée. La fin de l?année sert à cela : prendre une respiration profonde. Se souvenir des belles choses. Sans occulter les autres.

N?est-ce pas terrible d?avoir à dire «les autres» quand nous parlons de notre héritage commun ? Alors, reprenons ce qui nous appartient. Arrachons-le à l?oubli et à la négligence. A ces attitudes qui dérangent. Celles des concitoyens qui pensent que ce n?est pas de leur ressort. Des autorités qui en font des fétiches agités devant les foules pour en tirer un capital politique.

Et revenons à l?essentiel : qu?est-ce qui a été fait pour le patrimoine cette année ? Quelles attitudes cela traduit-il vis-à-vis de l?Histoire et de ses richesses, quelle soient orales ou matérielles ?

C?est un fait : deux dossiers ont trôné sur les bureaux pendant l?année. Celui de l?Aapravasi Ghat a aboutit, celui du Morne, non. Pour une infinité de raisons. La plus pratique : le degré d?avancement du dossier de demande à d?inscription sur la liste du Patrimoine mondial de l?Unesco. L?Aapravasi Ghat, a bouclé le sien, au 1er février 2005, après deux ans d?efforts. «Nous planchons maintenant sur le Management Plan du site. Il s?agit de démontrer que nous avons les moyens de le gérer efficacement », affirme Vijaya Teelock, présidente du conseil d?administration de l?Aapravasi Ghat Trust Fund (AGTF). (Avec son contrat qui a été renouvelé, elle est l?une des rares à avoir échappé aux coupeurs de tête d?organismes publics et para-publics). «L?ébauche doit être soumise à l?Unesco en février 2006 et le plan final doit être déposé avant juillet.» Soit avant la réunion de l?Unesco en Lithuanie, où se décidera le sort des sites candidats.

<B>Appaiser les uns rassurer les autres</B>

Et après ? «Après place au lobbying. C?est le travail du ministre des Arts et de la Culture.» Celui-là même qui place en tête de son bilan de cinq mois de fonction, l?obtention d?un siège permanent au World Heritage Committee de l?Unesco, «grâce à la campagne intense que j?ai menée à Paris.» Ce qui fait dire à Vijaya Teelock : «c?est un plus pour Maurice, ce siège nous donne accès aux autres membres. A Paris, ils ne sont peut-être pas très conscients de ce que nous voulons.»

Mahendra Gowressoo n?est certainement pas celui qui aura sous-estimé la valeur du lieu de débarquement des travailleurs engagés. Ni celle de la «montagne cathédrale». Fraîchement nommé, il a mis un point d?honneur à consacrer sa première fonction officielle à l?Aapravasi Ghat. Deux semaines plus tard, il se rendait au Morne.

Depuis, le ministre des Arts et de la Culture ne rate pas une occasion de rappeler ces deux visites. Au point d?en ponctuer chacune de ses interventions. L?intention de sauvegarder s?est transformée en capital politique, brandit pour apaiser les uns et rassurer les autres.

Un ministre de tutelle qui martèle : «le dossier du Morne sera présenté en 2007.» Avec quelle logistique? A son arrivée, le nouveau pouvoir a dissous le conseil d?administration du Morne Heritage Trust Fund. Bernard Perrine, qui occupait depuis six mois les fonctions de président du conseil d?administration a soumis sa démission. Le Trust Fund n?a pas de directeur. Autrement dit, l?organisme est entré dans une phase de coma profond.

En juillet, le Dr George Abungu, expert de l?Unesco, est venu inspecter le site. Il en a profité pour rencontrer toutes les parties concernées : les promoteurs immobilier ( Société Morne Brabant et Rogers Group), le Trust Fund et le ministre. Si, d?un côté, Bernard Perrine affirmait qu?un compromis avait été trouvé, les promoteurs eux n?ont pas caché leur désaccord face aux impératifs de préservation qui ne coïncident pas avec l?esprit du développement foncier.

Le rapport du Dr Abungu, attendu en octobre, devait servir de ligne directrice à toutes ces sensibilités. Toutes nos demandes pour savoir si le ministère des Arts et de la Culture a bien reçu ce rapport se sont soldées par une réponse négative du ministre Mahendra Gowressoo. Plus qu?une impasse, c?est dans un cul-de-sac qu?a été reléguée la montagne symbole.

Pourtant, ce ne sont pas les superbes scénarios qui auront manqué, dont celui où les deux dossiers seraient présentés simultanément à l?Unesco. Changement de règlement (à l?Unesco) oblige, il aura fallu changer de stratégie. Ne plus s?abriter derrière les belles phrases, mais s?appuyer véritablement sur l?avancement des dossiers de ces deux sites. Vitesse de croisière pour l?un, point mort pour l?autre.

<B>Liste de projets sous anesthésie</B>

Pourtant, il y a eu un décollage fulgurant cette année. Celui de la poste centrale. En janvier 2005, le Premier ministre d?alors, Paul Bérenger, donnait le coup d?envoi des travaux de transformation de ce bâtiment en pierre, datant de 1868, en siège du centre Nelson Mandela pour la culture africaine. Des travaux qui n?ont jamais débuté.

Un changement de gouvernement, plus tard. Le 16 septembre 2005, le Conseil des ministres décide que la poste doit retourner à la poste. Retrouvailles célébrées le 9 octobre, World Post Day. Avec à la clé : des travaux de rénovation en trois phases pour le bâtiment historique, «selon les spécifications du National Heritage Fund», comme le précise Giandev Moteea, Chief Executive Officer (CEO) de Mauritius Post. Les postiers ont jubilé. Le centre Nelson Mandela est resté dans son placard à balai. Amputé en plus de son conseil d?administration.

Cela fait maintenant plus d?un an que l?on a arraché une artère au monde du spectacle. Celle qui irriguait le Plaza. Avant juillet 2005, le dossier de rénovation était resté bloqué entre le bureau de l?ingénieur de la ville et les procédures d?appel d?offres.

A ce jour ( le théâtre est fermé depuis le 1er septembre 2004), Varen Andee, maire de Beau Bassin?Rose-Hill, affirme : «C?est le statu quo, au niveau du financement. L?estimation est passée de Rs 150 millions à Rs 250 millions. A l?installation du nouveau pouvoir, le ministère des Administrations régionales a demandé l?expertise indienne. Le rapport a déjà été soumis.

J?étais à Madagascar le mois dernier pour la conférence des maires francophones. C?est la francophonie qui prendra en charge une partie des travaux de rénovation du théâtre de Port-Louis. Nous en avons profité pour demander l?expertise des deux techniciens qui viendront à Maurice en février 2006. Ce n?est qu?après les fêtes que nous aurons d?autres consultations.»

En attendant, la liste des projets en souffrance est sous anesthésie locale. Celle de l?oubli.

QUESTIONS A...

<B>Vijaya Teelock, présidente du conseil d?administration de l?Aapravasi Ghat Trust Fund :

«Un changement dans le bon sens»</B>

<B>Le public s?est-il montré plus sensible au patrimoine cette année ?</B>

Il y a eu un changement? dans le bon sens je dirai. Nous avons reçu des marques d?intérêt et beaucoup de questions à l?université de Maurice et à l?Aapravasi Ghat. Mais nous n?avons pas de structure pour accueillir les volontaires. Pour l?année prochaine, nous travaillons sur le concept de community participation, car nous avons besoin de bonnes volontés.

<B>Quelles sont les questions qui reviennent le plus souvent ?</B>

Les gens veulent savoir si d?autres personnes à part les descendants de travailleurs engagés peuvent venir à l?Aapravasi Ghat. La réponse est toujours : «oui, bien sûr.» Avant l?engagisme, le site était considéré comme le port le plus protégé de l?île. Les premiers colons français ont débarqué là. Nous n?avons pas de traces pour les esclaves, mais il y a des chances que ce soit aussi le cas. La population des non-engagés, dont les commerçants sont aussi arrivés par-là. Mais nous ne sommes pas mandatés pour chercher dans ces directions.

<B>Qui sont les personnes qui expriment leur intérêt ?</B>

Beaucoup viennent des régions rurales. Elles attirent notre attention sur un site dans leur localité, en nous demandant de l?aide pour le restaurer. Parmi les projets entamés cette année, citons les recherches sur Chinatown entreprises avec la société Hua Lien, celles sur l?histoire des dockers qui ont travaillé dans la zone tampon de l?Aapravasi Ghat. Ou encore le projet d?un four à chaux à Rivière-du-rempart. Il y a aussi des historiens qui nous ont proposé leur aide. Encore une fois, nous n?avons pas les moyens de recruter ces personnes.

<B>Quelle est la posture de l?Etat ?</B>

Nous avons eu deux gouvernements cette année. La principale préoccupation reste avant tout financière. Combien coûte l?effort de préservation ? L?inquiétude exprimée est que cela va être très cher. Nous pallions ces doutes en cherchant les financements ou en donnant des renseignements sur les sources de financement possibles, notamment auprès de l?Unesco et de l?Union Européenne, qui ont des fonds d?aide au patrimoine. Si les fonds internationaux sont là, la volonté politique a plus de chance de suivre.

<B>Cette volonté politique existe-t-elle?</B>

Je crois que la création d?organismes spécifiquement destinés à la préservation du patrimoine, telles que l?Aapravasi Ghat Trust Fund et le Le Morne Heritage Trust Fund, c?est un engagement pris pour sauvegarder ces sites. De telles organisations n?existent pas dans de nombreux pays.

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