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Les dérivesd?une société machiste

29 décembre 2005, 20:00

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par Vel Moonien

Un îlot ceint d?un mur hérissé de barbelés se dresse dans la verdure luxuriante d?un quartier cossu de Moka. Il fait tache dans le décor. Mais c?est le havre de paix de Françoise, 45 ans. Ici, c?est le centre de SOS Femmes pour femmes battues. Françoise s?y est réfugiée au début du mois avec ses enfants de 7 et de 6 ans, pour se soustraire aux coups de son mari.

Après vingt ans de coups de gueule et de poings, Françoise ne se souvient plus du nombre de fois où elle lui a pardonné. Jusqu?à ce qu?elle soit hospitalisée en début d?année, salement amochée : il lui avait coincé la tête entre les ressorts du canapé.

Ce passage à tabac a été un déclic. Elle ne voulait pas se retrouver sur la liste des femmes battues à mort cette année. Neuf ont été tuées dans des circonstances atroces, alors même qu?elles étaient sous Protection Order. Pour Françoise, c?est déjà dur d?être parmi les 3 068 victimes de violences domestiques recensées sur les dix premiers mois de 2005. Un chiffre effarant !

A Maurice, le phénomène serait-il en recrudescence ? Non. Le mal a existé de tout temps. Ce qui change, c?est que les gens prennent de plus en plus conscience qu?il ne peut être toléré ni considéré comme une simple «zafer menaz» ou encore un problème relationnel.

Un défilé de victimes et de bourreaux

Il subsiste toutefois l?idée, chez certains, que la violence est une affaire de couple et qu?il ne vaut mieux pas s?en mêler. «Ant zarb e lekorss pa met ledwa», diront-ils. Une telle attitude équivaut à un refus d?assistance à personne en danger. Vijyotee Nackchejee, à Brisée-Verdière, n?aurait peut-être pas été battue des années durant s?il y avait eu une réaction de son entourage. Son mari l?a brûlée vive, en août. Il lui reprochait la plainte qu?elle avait déposée contre lui. Dans ce cas, la violence familiale a connu plusieurs phases jusqu?à atteindre le point de non retour.

La violence domestique peut être psychologique, physique, sexuelle et, parfois, économique. Et dans de nombreux cas, ces formes s?ajoutent les unes aux autres. C?est une escalade, explique la psychologue Sarah Dieazanacque qui a travaillé un temps avec les victimes recherchant l?aide du ministère de la Femme.

Quel que soit le degré d?éducation, le revenu, le statut social, le niveau de culture ou le groupe ethnique, la violence touche tous les milieux. Mais elle touche un peu plus souvent les plus modestes. Tout est relatif car les gens de la classe ouvrière sont bien plus nombreux que ceux de la classe bourgeoise, observe le Dr Satish Boolell, chef du service médico-légal et travailleur social.

En vingt ans de carrière dans la police, il a vu défiler bourreaux et victimes, celles-ci blessées ou tuées. Mais, souligne le médecin légiste, la misère ne peut être brandie comme facteur de violence. C?est plutôt notre société qui a perdu ses repères. La médiatisation à outrance d?un fait-divers provoque des réactions à la chaîne. Ce qui est vrai pour le suicide et aussi vrai pour la violence domestique. Il y a un effet boule de neige, un crime en entraîne un autre, note le Dr Boolell.

Souvent montrés du doigt, le chômage et l?alcool ne sont guère plus ces éléments qui favorisent une attitude violente. Les facteurs de violence sont souvent les mêmes : un mariage arrangé pour la plupart, à un âge trop jeune, une promiscuité avec la belle-famille, poussent à la descente aux enfers, insiste Sarah Dieazanacque.

Un climat de tension s?installe, l?homme roule des mécaniques, montre qu?il à la main haute sur son épouse, qu?il a le pouvoir et «ki li mem mari». Durant cette phase de «domination», les coups prennent inexorablement le dessus sur l?intimidation, les insultes, les menaces et les manipulations. Après un semblant d?accalmie, c?est de nouveau la tempête. Jusqu?au naufrage, où l?une échoue au cimetière et l?autre en cour.

Cela a été le drame de Yessoo et Nisha Veeranah, un couple tout ce qu?il y a avait de plus normal. Les jeunes gens avaient fait un mariage d?amour. Mais ils s?étaient unis contre l?avis de la famille du jeune homme, qui a mis son grain de sel dans leurs relations. L?engrenage est tel que Yessoo, étudiant en médecine, a tué Nisha lors d?une énième dispute.

C?est à peu près le même scénario qu?a vécu le couple Ladai. Sa famille rendait la vie insupportable à sa femme. Elle, à son tour, le mettait au pied du mur. Le policier a tué Sweety d?une balle dans la tête, avant de se brûler la cervelle avec une arme de service.

Pour l?homme violent, c?est la femme qui a tort, ce qui «justifie» sa barbarie. Il lui reproche son «attitude», se montre jaloux lorsqu?elle sort. Il se sert de la connaissance intime qu?il a d?elle pour l?utiliser contre elle. Dans sa tête, la femme n?est autre que sa possession, sa chose. «Si to pa pu vinn pu mwa to pa pu vinn pu personn» est la litanie trop souvent proférée par les bourreaux. Ils préfèrent assassiner leurs femmes plutôt que de les voir échapper à leur emprise.

En Europe, la période suivant une rupture a été identifiée, avec celle de la grossesse, comme les moments où les compagnes d?hommes violents courent le plus grand danger. A quelques degrés près, c?est le même schéma à Maurice.

L?homme qui tabasse sa femme n?est que le produit d?une société machiste, déplore Ambal Jeanne, directrice de SOS Femmes. Tout se résume à une question d?éducation. «Dans une société patriarcale comme la nôtre, la femme sera de tout temps à la merci des hommes. La société a mal éduqué ses garçons. Ils se croient supérieurs à la fille qui, elle, pense qu?elle doit être soumise», fustige-t-elle. On récolte donc ce que l?on sème. Il faudrait simplement que les deux sexes, au lieu de s?opposer, apprennent «à fonctionner ensemble sur un autre mode que celui de la domination-soumission», conseille la psychanalyste française Marie-France Hirigoyen dans l?édition de septembre du Monde-Diplomatique.

La communication n?est pas non plus le fort de l?homme violent. Il n?a pas appris à parler de ses problèmes, ou il est trop occupé par son travail, soulignent le Dr Satish Boolell, Sarah Dieazanacque et Ambal Jeanne. Il les conserve en lui-même. Le résultat est qu?il a plus tendance à avoir la main leste au lieu d?avoir la parole facile, quand il a un différend avec sa femme.

Ne plus «manz kou» comme les femmes d?avant

Tout est prétexte pour battre la femme. Le simple fait qu?elle ait mieux réussi sa carrière est aussi une cause de violence, soutient Ambal Jeanne. Elle raconte le cas de cette jeune diplômée dont le mari prend plaisir à l?humilier. Il lui demande de lui apporter le pot de chambre pour qu?il se soulage, lorsqu?il rentre chez lui, éméché. Pour montrer sa «supériorité», il lui urinera dessus, au lieu de viser le pot...

Tous les hommes ne sont toutefois pas pareils. «La violence est en elle-même un comportement que la personne choisit. Elle peut la contrôler ou l?utiliser pour avoir un pouvoir sur l?autre. Ça reste quelque part un choix», analyse Sarah Dieazanacque. Quant à savoir si un individu reproduit un schéma qu?il a vécu durant son enfance, c?est une toute autre histoire. S?il a été battu petit il peut ne pas répéter cette violence sur ses propres enfants. S?il bat sa femme en imitant son père, il lui faut absolument suivre une thérapie. Heureusement, les femmes se tournent facilement vers les autorités pour dénoncer leurs conjoints. Celles qui dénoncent sont de plus en plus jeunes, preuve qu?elles ne vont pas «manz kou» comme celles d?avant, se félicite Ambal Jeanne.

Il faut renforcer la loi pour décourager les hommes à battre leurs femmes. Ou aux femmes d?en faire de même. Laval Ramsamy, 40 ans, de Chebel, n?était-il pas souvent battu par sa femme avant qu?il ne soit tué par son fils de 14 ans, en septembre dernier ? Le gouvernement a promis d?amender la loi depuis les derniers cas de mortalité. Si rien n?est fait, il y aura d?autres Pinky Ghumariah, 24 ans, tuée de 49 coups de canif le 16 septembre. Il s?agit du cas le cas le plus terrible de cette année. Rakesh, son mari, s?en est aussi pris à leur fillette de 4 ans, Vanshika, la lardant d?une vingtaine de coups et lui tranchant net la gorge. Il pensait que sa femme le trompait et que l?enfant n?était pas le sien.

La violence familiale fait aussi des victimes collatérales. Avant Rakesh, à Olivia, en mars, Samoda Vyapooree, 32 ans, a achevé Alexandre, son fils de trois ans, à coups de gourdin sur la tête. Son seul but était d?atteindre sa femme qui s?était séparée de lui.

A Plaine-Verte et au Bouchon, deux hommes ont tué leur beaux-pères alors qu?ils en voulaient à leurs femmes. Et en octobre, Vishwaraj Kisto, 43 ans, a tué sa mère, Soopauwtee, 69 ans, à coups de poing. Pour Françoise, réfugiée au centre de SOS Femmes, un mari violent ne fait que «briser les rêves» de ses enfants.

Quand la brutalité devient un problème de santé publique

Le loup est bien dans la bergerie. Les femmes victimesde brutalité sont plus fréquemment agressées ou violées par leurs partenaires que par un inconnu ou une connaissance. C?est ce que révèle la première étude de l?Organisation mondiale de la santé (OMS) sur la violence domestique. Vu le phénomène, l?OMS en appelle à le traiter comme une question majeure de santé publique. L?étude fondée sur des entretiens avec plus de 24 000 femmes dans dix pays indique que la violence domestique est encore largement cachée. Elle parle des effets énormes des actes de violence physique et sexuelle commis par un conjoint ou un partenaire sur la santé et le bien-être des femmes. Quand elles ne sont pas assassinées, elles sombrent dans une sévère dépression et sont plus enclinesà faire des tentatives de suicide. Aux homicides, il faut aussiajouter les cas où le décès est dû aux violences antérieures,comme les lésions au foie, par exemple. En Europe, dans les foyers, la brutalité est la première cause d?invalidité et de mortalitéchez les femmes de 16 à 44 ans. Avant même celles liéesaux accidents de la route ou au cancer.

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