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Le périlleux virage de 2010

29 décembre 2005, 20:00

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<B>par Kamlesh BHUCKORY</B>

Projetons-nous en 2010. L’usine est une centrale. Certes, le tapis roulant déverse toujours le sucre roux en vrac à destination des pays d’Europe. Mais en parallèle, des millions de litres d’éthanol sortent de la mélasse. L’électricité générée de la bagasse se branche à coups de giga-watt/heure sur le réseau national. Dans les champs, en amont, le planteur, petit, moyen ou grand, a déjà procédé à la mécanisation…

Si les pessimistes crient à l’utopie face à ce tableau, les optimistes croient ferme en l’avenir de cette industrie de la canne, autour d’une production sucrière rentable sur le plan international. Il suffit que tous les partenaires regardent dans la même direction. Et qu’ils aient en ligne de mire le fait qu’avec la réforme du marché commun européen, le sucre local perdra 36 % de sa valeur à partir de l’année financière 2009-2010.

Retour sur 2005. Les 11 usines ont produit quelque 530 000 tonnes de sucre, soit 11,7 % de moins que pour une coupe normale. La récolte a subi les contrecoups des intempéries du premier semestre. Valeur actuelle, ce volume nous rapportera Rs 10,27 milliards. Dès 2009-2010, les revenus chuteront de Rs 3,7 milliards.

De longues années durant, on a mis en avant l’imminence de la transformation de l’industrie sucrière. Pour que la canne subsiste toujours, les partenaires se doivent d’agir avec célérité. Contrairement à St Kitts & Nevis, des Antilles, qui a choisi d’abandonner du jour au lendemain son industrie, Maurice prend la direction opposée. «Nous avons décidé de gagner la bataille de la compétitivité», fait ressortir, tel un leitmotiv, Jean Li Yuen Fong, secrétaire-général de la Chambre d’agriculture.

<B>Prendre immédiatement des décisions </B>

Pour mener à bien cette réforme, l’Union européenne sera d’une aide considérable. Le pays a besoin de capitaux de l’ordre de Rs 25 milliards pour la réaliser. Une première enveloppe de Rs 8 milliards a été proposée par la Commission à partir de 2007. Louis Michel, commissaire au développement, dans une correspondance au Premier ministre Navin Ramgoolam, évoque son appui en ces termes : «Je peux vous assurer de mon soutien et de l’engagement de la Commission européenne à travailler étroitement avec votre gouvernement sur une stratégie d’ajustement et les mesures d’accompagnement.» En prélude à 2010, les politiques et diplomates ont l’ultime chance de militer pour obtenir des moyens plus importants en amont.

Remporter cette bataille passe par une réduction drastique de la main-d’œuvre. Les paramètres principaux sont la centralisation et l’optimisation des ressources humaines. Rentabiliser la canne en 2010 exige des décisions immédiates.

Dans plusieurs déclarations, le ministre de l’Agro-industrie, Arvin Boolell, a réaffirmé la volonté de l’État de proposer un package relooké pour ses futurs retraités. Seront-ils au nombre de 6 000 ou 7 000 ? Comme le souligne à ce propos Patrice Legris, directeur de la Mauritius Sugar Producers’ Association, on ne pourra quantifier les laboureurs, artisans et cadres qui opteront pour ce deuxième plan de retraite volontaire.

Les syndicalistes s’élèveront avec force contre les modalités compensatoires pour les ouvriers au bas de l’échelle. Ils perçoivent des cotisations mensuelles pour taper le poing sur la table. Ces avantages, comparativement à d’autres secteurs, tel le textile, sont pécuniaires. Que ce soit deux mois de salaires par année de travail assortis de 10 perches de terrain dans un morcellement résidentiel ou moins, ils devront comprendre que c’est l’avenir de l’industrie et de la stabilité sociale qui sont également dans la balance.

Force est de constater que les petits planteurs ne réalisent pas l’ampleur de la tragédie en attente. Un scénario qui surviendrait dans l’éventualité d’un statu quo au niveau de la gestion de leurs terres. On ne le répètera jamais assez. Ce groupe de 30 000 membres, assurant la production 220 000 tonnes de sucre, est le plus vulnérable face aux vents violents qui s’annoncent. A défaut de prendre les devants, la communauté se tourne vers l’Etat pour pallier sa carence de moyens pour moderniser sa production.

En 2010, cette grande communauté de planteurs n’existera plus car les plus fragiles auront déjà abandonné la canne. Ils se seront reconvertis dans d’autres secteurs agricoles plus rémunérateurs, s’ils n’ont pas revendu leurs lopins sous forme de morcellements. Et le reste se sera regroupé en petits établissements sucriers, avec, de surcroît, une gérance professionnelle de ces grandes superficies.

Jusqu’ici dissimulées, les critiques à l’égard des organismes de l’industrie refont surface en force. Planteurs, usiniers et gouvernement décrient l’incapacité de ces institutions financées directement par des revenus du sucre. Le pays dispose de compétences pour l’assister dans la transformation de l’industrie en 2010, à part quelques exceptions qui préfèrent rester dans leur tour d’ivoire et toiser du regard. Là aussi, il est question d’élaguer, de regrouper et d’utiliser judicieusement les fonds disponibles.

<B>Moins d’usines, plus de professionnels</B>

Le processus de centralisation ira en s’accélérant, passant de onze usines à six ou moins dans un proche avenir. Et les usiniers ne chôment pas. Ils partagent certaines opinions des petits planteurs, tels que baisser la contribution au Cess Fund.

Déjà, dans le Sud, on ne comptera qu’un établissement, celui de Savannah, à la suite de la fermeture programmée des usines de Mon-Désert-Mon-Trésor et de Riche-en-Eau. Les investissements requis pour cet exercice seront de Rs 1,2 milliard. «La centralisation devrait permettre à la Société usinière du Sud de réduire ses coûts opérationnels en optimisant ses opérations de l’établissement de Savannah», explique un responsable à la Savannah Sugar Estate Company Limited.

Cela rejoint l’analyse de l’administrateur de l’établissement sucrier de Mon-Désert-Alma, Jean-Claude Hoareau, selon laquelle l’industrie de demain aura moins d’usines, mais aura le mérite d’employer des ouvriers et cadres rompus aux techniques modernes de production.

Au fil des années, l’industrie a su transformer la bagasse en une source d’énergie électrique, qui fournit le réseau national à hauteur de 25 %. Les investisseurs préfèrent cette diversification qui comprend déjà un marché sûr. Sucrochimie ou raffineries sont bien des alternatives. Dans le court terme, leur rentabilité sera remise en question.

C’est vrai. Maurice et le groupe Afrique, Caraïbes, Pacifique, n’ont point pressenti l’imminence de l’uppercut européen. Mais l’heure n’est plus à polémiquer sur l’échec de la diplomatie économique mauricienne face à l’annonce de la baisse, ni à se disputer la palme du régime politique le plus performant sur ce dossier, encore moins sous-entendre que le successeur n’a pas su continuer le bon travail entamé. Ne nous voilons pas la face. Le chantier national est immense. Son exécution exige un esprit de sacrifices et de concessions venant de tous les partenaires du secteur sur le plan financier et social. Cette volonté de créer une industrie de la canne est-elle factice ou gravée en chaque individu et entité concernés ? La réponse est oui. Le pays est en conscient.

Quand le directeur du Syndicat des sucres, Jean-Noël Humbert, déclare que 40 000 emplois sont menacés, les optimistes adoptent un ton alarmant. Mais en analyste du dossier sucre, il brosse le juste tableau après la catastrophe. Car au sein même de l’industrie, on craint le pire : perte totale de 70 000 emplois.

Les semestres menant à l’an 2010 représentent un audacieux virage ou un périlleux tournant. Le pays n’a qu’à choisir entre les deux…

QUESTIONS A...

<B>Dr Jean-Claude Autrey, Directeur du MSIRI

« Démystifier notre réel potentiel »

Comment la recherche aidera-t-elle l’ industrie de la canne ? </B>

Son rôle sera vital transformer l’industrie. Depuis cinq ans, nous avons initié des travaux de recherche dans ce sens. Ils s’articulent autour de l’amélioration génétique, les biotechnologies, la valorisation des co-produits et l’utilisation de la biomasse.

Pour les deux premiers domaines cités, nous disposons des compétences, de la cohésion scientifique et des ressources financières. Pour d’autres, des alliances stratégiques avec des centres de recherche de pointe s’imposeront.

J’ai soumis à l’Union européenne en 2003, en tant que Président du Comité de Recherche des pays ACP membres du protocole sucre, à des fins de financement, quinze projets de recherche dont certains touchent aux domaines précités, et neuf émanant du MSIRI. Nous avons d’autres accords de collaboration dont un avec un institut au Brésil pour la recherche sur les bioplastiques.

<B>Et quid de la sucro-chimie ? </B>

Il faut démystifier notre réel potentiel dans ce domaine. Pour tout ce qui peut être produit à partir du sucre, nous partons d’avance battus ; nos coûts seront plus élevés que ceux de nos concurrents tel le Brésil. Nous avons aussi notre quota de sucre à fournir à l’UE.

Pour les dérivés, par exemple l’éthanol, en mélangeant à 20 : 80 avec de l’essence, il nous restera 16 000 tonnes à exporter ou transformer en produits à être identifiés. Pour la bagasse, nous entreprendrons en collaboration avec les Scandinaves ou les Canadiens, voire les Brésiliens, des recherches pour gazéifier la bagasse ce qui augmenterait sa valeur calorifique par 250%. Pour pouvoir fournir 40 % contre 17 % actuellement de l’électricité de Maurice à partir de la bagasse.

<B>Propos recueillis par K.B. </B>

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