Publicité
Une saison à la sauvette
Autant il a la tchatche pour convaincre le client, autant il refuse de parler de lui-même. Brouille les pistes. Répond craintivement aux questions. Et nous file entre les doigts. Le marchand saisonnier a peur. Il est sur le qui-vive, dès l?instant où il pose ses boîtes en carton sur le trottoir, à la rue Farquhar.
Cela se sent à son regard fuyant qui ne nous regarde jamais longtemps en face. Cela s?entend à ses réponses qui s?adaptent en fonction de nos questions.
Exemple le plus frappant : ce vieillard d?une maigreur à faire peur, assis sur un rebord en pierre taillée du vieux marché. Quand nous lui demandons s?il arpente le trottoir en décembre seulement, il dit tout net : «Non do mo piti, mo fek vini moi. Zis desam ki mo fer sa.» Quand nous lui demandons ce qui le pousse à être marchand ambulant en décembre, il s?irrite : «Tou letan mo la, depi zanvier ziska la fin lane».
Son cas est loin d?être isolé. Rares seront ceux qui admettront l?illégalité de leur situation. Le plus souvent, nous entendrons : «Ou pe trouve sa bann marsan ki par la ba la ( de l?autre côté de la rue) zot fek vini sa. Zot pe gat travay.» Quand nous traversons la rue pour chercher confirmation, la réponse sèche est : «Depi lontan mo travail la.» Exemple si typique du «pa moi sa, li sa».
Entre les deux bazars ? celui des légumes et celui des viandes ? le désordre est visible. Les marchands squattent non seulement les trottoirs, mais carrément le coaltar. En filigrane, une hiérarchie se dessine : les plus «anciens » occupent le trottoir, les nouveaux doivent se contenter du coaltar.
Si ceux qui sont sur les pavés de Port-Louis peuvent se permettre le luxe de s?asseoir, qui sur un petit tabouret, qui sur un vieux pot de peinture, au milieu de la chaussée, c?est pendant des heures que l?on reste debout.
Une heure propice pour les marchands
«Taler katrer, pou ena boukou dimoun, lapolis pou vini pou sezi nou bann lartik.» L?explication vient de Marie-Line Joyeuse, la seule qui acceptera de livrer son nom. Elle se détache de la foule bigarrée avec son pantalon orange, et son haut jaune fluo, généreusement décolleté. Sous ses sourcils dessinés au crayon mauve, elle s?étonne d?abord de nos questions.
«Ou pou pran enn peluche la ?» insiste cette couturière, face à notre intérêt plus centré sur sa vie que sur ses produits. C?est d?abord avec des oui et des non uniquement qu?elle répond à nos questions. «Saler la pa fasil.» «Oui». «Ou mem fer sa bann zouzou la ?» «Oui ».
D?un juron, elle rabroue son fils de neuf ans qui s?étant approché entre-temps, veut prendre part à la conversation. D?un demi-sourire un peu forcé, elle s?excuse. Et de nous expliquer que la location d?un emplacement au marché est au-dessus de sa bourse.
Nous amenons la conversation sur les descentes de police. Marie-Line regarde sa montre. «Ayo, zot pre pou vini mem la.» Elle dit avoir compris la logique : à la sortie des bureaux, il y a beaucoup de monde dans les rues. C?est une heure propice pour les marchands. C?est aussi, selon elle, le moment que la police choisit pour saisir les articles et dresser des contraventions.
Marie-Line traduit de plus en plus d?agacement face à notre présence. Alors, nous nous intéressons à l?autre femme debout à côté d?elle. Cette habitante de Plaine-Verte vend des paillassons, «enn zafer ki dimoun tou letan bizin». C?est sous un parasol de fortune qu?elle s?abrite de la morsure du soleil. Le reste de l?année, elle gagne sa vie en faisant le ménage chez les autres.
Décembre, ce n?est pas vraiment une fête pour ses revenus qu?elle dit très maigres. «Bizin aste liv lekol, iniform tousala.» Alors, c?est dans la rue que cette mère de famille élevant seule quatre enfants, vient arrondir la fin du mois. Pour l?aider, l?un de ses fils ? un adolescent timide ? reste debout patiemment à côté d?elle. «Si bizin sové, li sarye marsandiz, moi mo amen bann sac.»
Nous nous offrons une pause fraîcheur à l?ombre d?une pharmacie. De là où nous sommes, nous voyons Marie-Line se retourner, nous regarder et venir vers nous. «Ou kone ki mo ti pou dir ou?» Au milieu de ses misères, elle a visiblement besoin de parler. Les vannes s?ouvrent. C?est d?un souffle qu?elle nous raconte comment l?année dernière, elle avait vendu pour Rs 10 000 de peluches à pareille date. «Mo finn pran Rs 35 000 la toil kredi ar magazin.» Une dette qui l?obsède. La fait braver «bann pickpocket». Sans arrêt, un autre chiffre tourne dans sa tête. Selon elle, la semaine dernière s?est achevée avec des pertes de Rs 2 000, envolées en articles saisis.
Loin de toutes ces préoccupations, de très nombreux enfants s?improvisent saisonniers en cette période de vacances scolaires. Tous ? de Akshaye à Ismael (11 ans) et ses frères Tasleem (14 ans) et Zubeir (17 ans), à Claudinette (13 ans), ont été introduits dans l?univers des marchands ambulants par leurs parents qui, eux, exercent toute l?année. C?est un peu d?innocence qu?ils laissent chaque jour sur le pavé. Tous ont déjà appris à dire que «le travail n?est pas difficile».
Publicité
Publicité
Les plus récents