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Madame Compost
On ne peut faire un pas dans le bureau de Romeela Mohee, née Guness, experte en environnement et en gestion de déchets solides, sans tomber sur des bocaux aux trois quarts remplis de déjections de poule, de cochon et même de singe. Il en va de même dans les laboratoires où elle effectue ses recherches. Mais là, les bocaux ont été remplacés par des bidons à compost conçus par elle.
Quand on prend connaissance des grandes lignes du parcours de cette professionnelle de 39 ans, on a l?impression d?avoir affaire à une carriériste. Comment ne pas le croire quand on sait qu?elle a été la première femme à être nommée chef de département au sein de la faculté d?ingénierie à l?université de Maurice (UoM) en 1994. Que deux ans plus tard, elle a été désignée Senior Lecturer au sein de cette institution. Et que quatre ans après, elle était la première femme à y être nommée Associate Professor.
Romeela ne se reconnaît pas dans cette description. «Je ne suis pas femme de carrière. Je n?ai jamais travaillé pour une promotion.
Les choses n?ont fait que s?enchaîner. à la base, je n?ai que mon amour de la physique appliquée et la volonté d?être utile à la société.»
Depuis petite, sa curiosité naturelle la pousse à vouloir comprendre le fonctionnement de tout ce qui l?entoure. C?est donc tout naturellement que cette boursière du cycle d?études primaire s?oriente vers les matières scientifiques au niveau secondaire au Queen Elizabeth College. Matières dans lesquelles elle excelle bien évidemment. Ses résultats lui permettent de décrocher une bourse d?études française à l?âge de 17 ans.
C?est à l?université de la Réunion qu?elle obtient son diplôme d?études universitaires générales (D.E.U.G.) en sciences de la structure et de la matière. Mais plutôt que d?enchaîner avec une maîtrise, Romeela, qui connaît ses capacités, tente le concours d?entrée ultracompétitif de l?Institut national des sciences appliquées de Lyon et le réussit. Au bout de cinq ans d?études sur les énergies renouvelables et la gestion de l?environnement, elle décroche son diplôme d?ingénieur énergétique, l?équivalent d?un diplôme d?études supérieures spécialisées (D.E.S.S.).
Priorité au mariage
Entre la poursuite du doctorat et le mariage à Khemraz Mohee, actuel directeur du National Computer Board, elle se laisse d?abord séduire par la vie à deux. Professionnellement, elle rentre à l?UoM comme assistante chargée de cours en génie chimique à la faculté d?ingénierie. En 1990, elle décide de préparer son doctorat qui porte sur le traitement des déchets solides organiques. Plus de 70 % des ordures ménagères des Mauriciens sont organiques et pour Romeela, c?est une source importante de matières premières prêtes à être transformées qui dorment et qu?il faudrait absolument utiliser.
Elle met sept ans pour compléter ses recherches et soutenir sa thèse. Sept années au cours desquelles elle grimpe non seulement les échelons universitaires mais obtient aussi la bourse américaine Fullbright et part avec toute sa famille en Caroline du Sud où elle séjourne un an. «C?était très dur de compléter le doctorat tout en m?occupant des enfants. Mais ce qui était fantastique, c?était de pouvoir faire la modélisation de mes procédés pour le traitement des déchets en utilisant des équipements introuvables à l?époque à Maurice.»
Son doctorat obtenu, elle regagne le pays et continue son ascension professionnelle à l?UoM, tout en se lançant dans des travaux de recherche d?envergure sur le traitement des déchets solides organiques. Elle publie de nombreux articles à l?international sur le sujet. Et pour que ses recherches profitent au plus grand nombre, elle anime des projets communautaires avec notamment la National Federation of Young Farmers à Belle-Mare.
Elle croit dur comme fer dans le traitement des déchets solides organiques mais a du mal à se faire entendre des Mauriciens car ils pensent que fabriquer du compost est compliqué. C?est alors qu?elle a l?idée de développer le design d?un bidon à compost, adapté aux conditions locales et pour les types de déchets obtenus à Maurice. Elle dépose le brevet y relatif à l?étranger.
Nul n?étant prophète en son pays, Romeela est davantage sollicitée par les pays étrangers, notamment l?Afrique du Sud et Madagascar pour vulgariser ce projet. Grâce à un financement des Nations unies, elle peut initier et développer un réseau de compost pour les fermiers et planteurs de plusieurs pays de l?Afrique subsaharienne.
S?étant aussi spécialisée dans l?audit de l?ISO 14001, norme qui permet de mieux protéger l?environnement, elle donne des cours en la matière et sur le traitement des déchets aux étudiants candidats au D.E.S.S. et à la maîtrise à l?université de la Réunion. Les Seychelles ont fait appel à elle pour la révision de leur National Solid Waste Strategy.
Une écoute locale
Elle finit par trouver un écho chez les Mauriciens. Le ministère des Administrations régionales la consulte et durant les quatre dernières années, elle a agi comme consultante pour le centre d?enfouissement de Mare Chicose.
Selon elle, l?état comme les particuliers sont davantage conscients des avantages à traiter les déchets solides organiques. Pour preuve, elle cite le nombre d?appels de particuliers qu?elle reçoit au quotidien, de même que la mise à exécution dès l?an prochain d?un projet de bidons à compost dans quarante écoles de l?île.
Pour populariser le traitement des déchets solides organiques, elle a fait paraître plusieurs publications, dont trois livres dans lesquels interviennent deux enfants et dont les illustrations sont enfantines.
En sus de cela, Romeela trouve encore l?énergie pour diriger ses élèves qui préparent leur doctorat. «J?adore encadrer les jeunes car j?estime qu?il est important de leur faire croire en leurs capacités.» Ce qui lui reste de temps va à sa famille. Elle avoue toutefois qu?elle aurait voulu être plus présente à la maison. «Je suis prisonnière de mes responsabilités professionnelles et je dois répondre aux attentes.»
Le temps de la reconnaissance a enfin sonné pour Romeela car à dix jours d?intervalle, elle a été invitée à Bengalore en Inde par la World Academy of Sciences en tant que Leading Woman Scientist pour présenter ses travaux sur le traitement des déchets solides et elle a obtenu le titre de Most Outstanding Young Person.
Cette valorisation ne la changera toutefois pas. «J?ai toujours travaillé dans l?ombre et je ne vais pas changer maintenant.» Elle veut poursuivre ses travaux de recherche et apporter des solutions avant-gardistes pour l?environnement. «Je travaille notamment sur la fermentation des déchets. Je veux aussi mettre en place des normes pour le compost. Celles-ci sont inexistantes à présent et de ce fait, on peut berner les gens en leur vendant de la terre.»
Elle n?a pas l?impression que l?environnement se dégrade. «On ne peut parler de situation qui empire. Mettons que l?assainissement n?est pas aussi rapide qu?on le voudrait. Je ne suis pas contre le développement même si je suis experte en environnement. Mais tout développement doit être propre. Mais parfois, il y a des sacrifices à faire. Cela dit, je rêve encore d?un monde respectueux de l?environnement. »
N?est-ce pas utopique ? Romeela ne partage pas cet avis. «Je crois surtout en la capacité humaine à transformer les choses positivement.» C?est ce qu?on appelle une éternelle optimiste.
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