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Tisser sa toile

8 décembre 2005, 20:00

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Comment fait-on le saut du monde de la création publicitaire, un monde de contraintes, à la peinture où l?on se fie entièrement à sa liberté ?

J?ai fait quelques années dans la création publicitaire, en Afrique du Sud et à Maurice notamment. Mais ce monde ne m?allait pas bien. Je le trouvais trop agressif, trop stressant. Puis, tout doucement, j?ai commencé à faire de la peinture et j?ai senti que c?était là mon chemin. C?était une chance. La publicité est un lieu où le temps compte beaucoup. Tout doit être fait dans l?immédiat. Et puis on triche, on pique des idées à droite à gauche, on ne fait pas souvent de l?original. Tout simplement parce qu?on n?y a pas le temps. Cela dit, je trouve que le niveau de la publicité à Maurice, a fait énormément de progrès. Il y a des jeunes qui montrent beaucoup de dynamisme.

La publicité a-t-elle apporté quelque chose à votre peinture?

La publicité montre à aller droit au but. Ce que vous avez à dire, votre message, doit être clair, lisible, accessible. Le plus dynamiquement possible. You get straight to the point.

Votre peinture dit quelque chose de particulier ?

Oui. Je crois que je ne finis pas de parler d?espoir. La recherche d?une lumière qui me mène vers l?autre. C?est peut-être ça mon message : aller à la recherche de l?autre. Les relations humaines me passionnent. C?est difficile de décrire ce que l?on fait. La phrase qui me vient à l?esprit est : avancer, aller de l?avant.

Vers l?autre ?

A la recherche d?une chaleur humaine. Les gens sont plus importants que la peinture. La peinture me permet de me rapprocher des autres, de dire qu?ils sont plus importants que tout. J?attends sans cesse le moment de le dire.

Comme une obsession ?

Absolument. Je ne trouve pas d?autres mots. A tel point que cela peut devenir gênant pour mon entourage immédiat. Dans la pratique, être créateur veut souvent dire être toujours dans son monde, en attendant que quelque chose en sorte. Ce n?est que quand j?ai posé sur la toile ce qui était en moi à un certain moment que je deviens plus calme.

L?artiste cherche l?autre, alors que ce qu?il aime par-dessus tout, c?est sa solitude. C?est peut-être là le malentendu?

Pas impossible. Mais ce qui est sûr, c?est que c?est une énorme contradiction. Quand je peins je veux être seule. Aussitôt fini, je cherche les autres. Quand on peint, on dit tout. On se vide sur la toile.

Et il ne reste rien à dire à l?autre ?

On a besoin de cet autre et de son regard. Une fois qu?on a dit, qu?on a parlé il faut l?autre. Que serait la création sans ceux qui viennent la voir? C?est pour cela qu?on cherche en permanence cet autre. Pour donner aussi un sens à ce que l?on vient de créer. Je suis peintre, mais bien souvent ma création commence d?abord par des mots. J?écris des petites phrases sur un morceau de papier. Cela m?aide à me concentrer sur l?idée. Mais aussitôt que je commence à peindre, il se passe quelque chose qui fait que je me rends compte que ça va plus loin, que c?est plus profond. Que je ne pourrais pas dire ça avec des mots. Ce quelque chose, je ne sais pas ce que c?est; je n?ai pas mis le doigt dessus. Mais je dis des choses avec ma peinture que je n?oserais pas dire avec des mots. J?aurais peur de blesser l?autre.

Ressentez-vous comme une difficulté la communication entre les êtres ?

Oui. C?est vraiment complexe. On a peur de dire, de peur d?être mal reçu?

L?artiste doit s?en soucier ?

Si la personne qui doit en souffrir est proche de vous, oui, il faut s?en soucier. Un tableau vit sa propre vie. Elle parle plus facilement que les mots.

Parce qu?il n?y a pas de vrai retour, de vrai dialogue avec l?autre ?

Peut-être? Le message est reçu plus calmement.

Le lieu est-il important pour celui qui crée ? Votre peinture porte-elle les traces de ce qui vit et palpite autour de vous?

Oui. J?y crois profondément. Je n?aurais pas la même peinture si je vivais dans une ville en Afrique du Sud où je suis née et où j?ai longtemps vécu. L?élément extérieur joue sur vous sans même que vous vous en rendiez compte. Ici, les gens sont plus sincères, plus simples. Les relations sont chaleureuses. Dans une grande ville, vous êtes seul. Et ici je suis entourée de ma famille, c?est comme une consolation?

De quelle douleur aimeriez-vous être consolée ?

(Rires) L?artiste, comme tout le monde, a besoin d?être consolé. Je vous étonne ? L?artiste a ce paradoxe : il est sûr de lui, de ce qu?il veut dire. Mais il a besoin des autres humains pour être reconnu. On a besoin de la reconnaissance de ceux qui vous sont proches mais aussi des autres professionnels.

L?artiste, sans la reconnaissance, est un être atrophié ?

On se dit qu?on s?en fiche, mais est-ce vrai ? La reconnaissance est une valeur ajoutée. Par ailleurs, reconnaissance ou pas, je ne m?arrêterai jamais de peindre, de chercher?Vous voyez, ce n?est pas très simple.

A Maurice, ça veut dire quoi être reconnu professionnellement?

Pas par tout le monde certainement. Si on avait de vrais critiques d?art, ce serait bien. Mais il n?y en a pas à Maurice. Donc, de ce côté là, rien. Sans le regard de quelques peintres mauriciens ? très peu ? que j?admire vraiment: Stina Bécherel, Krishna Luchmun?

Vivre sa vie d?artiste à Maurice est quelquefois une épreuve?

Les artistes à Maurice sont acceptés sans doute, mais ne sont pas vraiment pris au sérieux.. J?ai l?impression que certains Mauriciens croient que les artistes sont des rigolos qui font ça pour s?amuser. Bien sûr que j?ai beaucoup de plaisir à pratiquer mon art, bien sûr que l?art est aussi une grande joie. Mais c?est aussi beaucoup de travail. La peinture est une joie, pas un amusement, pas un passe-temps. Elle est pour moi un chemin, une recherche personnelle un questionnement intime. Une sorte de lieu où je cherche la vérité? Et je ne sais pas si les Mauriciens voient toujours chez les artistes ce genre de conception sérieux.

Votre vie s?affiche sur une toile. Que voyez-vous ?

Toutes les grandes questions de la vie, les questions de base. C?est quoi la vie, ce que je veux en faire, ce qui me touche dans cette existence, ce qui me motive? Voilà quelques questions?

Vous avez l?impression d?avancer ?

Petit à petit les images se mettent ensemble, deviennent un peu plus cohérentes. Chaque exposition, je le sens très fort, ajoute des pièces au puzzle. Et quelquefois c?est en regardant mon travail que je me rends compte de ce que je cherche. Quelquefois on commence à travailler sur un petit quelque chose, puis ça se développe, on croit même à un moment que l?on est en train de se contredire, mais à la fin on se rend compte qu?on est resté totalement cohérent. Même quand on peint des sujets totalement différents, on est en train souvent de parler de la même chose. Cela se rejoint.

Vous ramassez des petits cailloux en route qui indiquent un même chemin?

Oui je crois. On ne sait même pas où l?on va, mais on y va avec une certaine assurance? C?est curieux?

Etes-vous la même personne que celle d?avant votre rencontre avec la peinture ?

J?ai l?impression d?avoir toujours peint ! (Rires). J?ai toujours cherché graphiquement des choses. Bien sûr, ça n?avait pas la même importance qu?aujourd?hui. Quand j?ai commencé à peindre, c?était purement esthétique. Ma première expo racontait des petites histoires, mais s?intéressait surtout à l?esthétique. Alors que j?étais encore étudiante, je faisais des petits croquis que je mettais dans mon tiroir, à l?abri des regards. Et ce n?est qu?aujourd?hui que je commence à les montrer. Par exemple, j?ai un portrait qui s?appelle Colère, je ne savais pas si j?allais l?exposer, tellement c?est personnel. Cela fait partie de mon histoire de tous les jours, des émotions que l?on traverse. C?est comme une thérapie. Et c?est la première fois que j?expose ce genre de travail.

Avez-vous pu cerner avec précision, ce qui vous aide à avancer, à poursuivre le chemin ?

La vie elle-même. Les gens que j?aime, la famille, les enfants? C?est vraiment difficile cette question? ( Long silence) Ce qui me fait avancer, c?est l?espoir que les choses iront mieux.

Elles vont mal ?

On aimerait toujours lutter pour devenir des êtres meilleurs? Pour voir les choses avec plus de clarté?

Sortir de la pénombre ?

Oui sans doute. J?ai un tout petit peu l?impression de voir aujourd?hui les choses plus clairement. Et donc, on devient moins naïf.

Dommage ?

Je ne sais pas. Equilibre difficile. Trop naïf, on se fait marcher dessus. Pas naïf, on perd cette qualité qui voit toujours le monde en beau. Croire que le monde est laid serait désespérant. Il faut essayer de trouver cet équilibre. Il faut garder l?espoir en l?homme. Et sur la route, on en rencontre qui sont vraiment intéressants?

Maurice et sa réalité vous inquiètent ?

Oui, mais je ne fais pas de politique. Ce pays m?inquiète. Il manque à ce pays du courage. Les gens n?osent pas dire ce qu?ils pensent. On dirait que tout le monde a peur. C?est peut-être pas de leur faute. A chaque fois qu?ils ont dit ce qu?ils pensaient, ils se sont peut-être fait punir ou mis de côté. Les Mauriciens doivent parler et dire ce qui se passe, comment ils le ressentent. Je ne veux pas entrer dans les détails, mais toute cette histoire de femme battue à laquelle on assiste actuellement, j?ai l?impression que c?est quelque chose qui vient du fond de nous et qui ressort petit à petit. Les femmes ont eu peur à Maurice parce que la société ne leur a jamais donné la chance.

Pensez-vous qu?un des poids pesant sur la liberté des femmes vient aussi des mariages arrangés ?

Maintenant que vous le dîtes?Ce n?est pas impossible. C?est sûr que cela a du créer des frustrations. Mais les choses, doucement, changent, petit à petit.

Vous imaginez-vous finir vos jours ici sur cette île ?

Ce que j?aimerais, c?est aller vivre un peu ailleurs, pour que mes enfants voient autre chose. Mais je pense sincèrement que j?aimerais bien finir mes jours ici. Il y a malgré tout une douceur de vivre et une qualité de vie que l?on ne trouve pas ailleurs. On prend ici le temps de vivre et je ne me sens pas agressée.

C?est peut-être parce que vous avez vécu de longues années dans ce pays particulièrement violent qu?est l?Afrique du Sud?

C?est possible. Mais vous savez quand on est jeune on ne se rend pas compte de beaucoup de choses. Et puis je vivais dans un milieu très protégé. Ce qui fait qu?on ne se rend pas compte de ce qui se passe? Alors que j?ai vécu en Afrique du Sud pendant la période de l?apartheid. Mais en tant qu?étudiante, vers la fin de l?apartheid, ma génération s?est sentie vraiment coupable. Et nous avions l?occasion de le dire. C?était la période Johnny Clegg. Mais aujourd?hui l?Afrique du Sud me fait un peu peur. Je crois qu?elle va finir comme le reste de l?Afrique. Je suis née en Afrique du Sud. Mais j?ai toujours été partagée entre Maurice et ce pays. Maurice qui est le pays de mes parents. J?ai toujours demandé à mes parents : mais pourquoi avez-vous quitté Maurice ? Et quand je suis revenue ici, j?ai été vraiment contente. Mais il faut que je sois honnête : la terre africaine me manque. Les Africains me manquent. Les couleurs et le bruits de l?Afrique me manquent.

Le mot Afrique évoque quoi en vous ?

L?espace. La poussière. Aujourd?hui le chaos et l?incertitude. C?est ce qui me vient en tête quand on parle de d?Afrique.

«La peinture est une joie, pas un amusement, pas un passe-temps. Elle est pour moi un chemin, une recherche personnelle un questionnement intime. Une sorte de lieu où je cherche la vérité?»</I>

Le chaos dépasse largement l?Afrique?

Vous avez raison. Pour en revenir à votre question, si j?étais seule, j?irais peut-être revivre en Afrique du Sud, mais je suis mariée à un Mauricien?

Qu?est-ce qui vous emmène de manière aussi urgente vers la peinture ?

Je voyais bien que c?était un lieu où je pouvais être moi-même, et non pas tricher comme dans la pub et où en plus, je sentais que je pouvais y gagner ma vie. J?ai voulu faire les beaux-arts, mais je me suis dit : tu ne gagneras jamais ta vie avec ça. J?ai donc fait de l?art commercial pour vivre. Mais quand j?ai vu que la peinture marchait, j?ai sauté tout de suite le pas. Même si je sais que je ne deviendrais jamais riche, je gagne ma vie.

C?est quoi un artiste ?

Quelqu?un qui cherche sa vérité. Qui a quelque chose à dire, qui est honnête dans sa démarche. Et qui est un reflet de la société dans laquelle il vit.

Un miroir de société ?

Sans aucun doute. En tous les cas, il en a été ainsi dans l?histoire. Les artistes ont été le reflet de leur époque.

Le monde est en douleur depuis des décennies. L?artiste miroir est donc en souffrance ?

Oui, il le prend sur lui. Vous ne pouvez imaginer le bouleversement intérieur que j?ai vécu au moment du tsunami. J?avais besoin de le peindre. Ses images me hantaient. J?essayais de peindre autre chose mais toutes les couleurs qui sortaient de mon pinceau étaient tristes.

<I>«Toute cette histoire de femme battue à laquelle on assiste actuellement, j?ai l?impression que c?est quelque chose qui vient du fond de nous et qui ressort petit à petit.»</I>

On dit souvent que l?art révèle à l?artiste son identité?Vous vous reconnaissez dans cette réflexion ?

Je ne crois pas savoir vraiment qui je suis. Juste par petits bouts. Je me découvre à travers la réaction des autres. Je sais qui j?aimerais être, mais je ne sais pas si je suis cela? J?aimerais être quelqu?un de courageux. J?ai peur de ne pas pouvoir dire à cause de l?autre. La peur d?être squashed. Je suis comme ça. J?essaie de faire et de dire comme je peux. Je ne veux pas perdre ma sensibilité.

Un artiste sait parler de l?amour ?

Je parle de la chaleur humaine. C?est une forme d?amour. J?ai fait un tableau qui s?appelle Adieu, qui est un adieu à quelqu?un que j?aime beaucoup. J?ai aussi peint un tableau qui parle de mon père et j?ai fait ce tableau qui dit mon amour pour lui. C?est un homme qui marche seul. Et mon père est en train de mourir, là, actuellement? C?est vrai, je n?y ai pas mis le mot amour? C?est terrible hein ?

Vous avez des choses à lui dire que vous n?avez pas pu dire?

(Long silence) Je ne lui ai pas dit que je l?aimais. Je lui dit que je pense à lui, que je suis avec lui mais je ne lui ai pas dit que je l?aimais. C?est un mot difficile à dire aussi? Vous pensez que les gens savent que vous les aimez, ce n?est pas vrai : il faut le dire à haute voix pour qu?ils entendent.

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