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L?informatique reçoit des collégiens
?La Mercantile reçoit les collèges : l?informatique ouvre grand ses portes.? Ce titre peut faire sourire, en 2005, quand l?ordinateur fait partie du matériel scolaire des écoles maternelles, à côté des nounours, des livres à colorier, des pâtes à modeler et autres crayons de cire. En décembre 1980, c?est l?événement. De quoi remplir toute une page de ?l?express? avec six clichés à l?appui. Un des premiers reportages, sans doute, sur la Fée Informatique. Le journaliste de service n?est pas n?importe qui puisqu?il s?agit du successeur de Pierre Renaud à la rédaction culturelle du journal de la rue Brown-Séquard. Nous avons affaire à Emmanuel Juste, le poète toujours jeune d?esprit et de c?ur.
Voilà ce jongleur de mots, de rimes, de pensées, d?aphorismes, de maximes, muet d?étonnement et de ravissement devant cette machine transcendante, capable de bouleverser et de décupler l?intelligence et la mémoire des êtres les plus prodigieux, les plus talentueux, les plus compétents, les plus audacieux. Ceux qui ont déjà plus qu?un pied dans un futur encore plus prometteur que celui imaginé par Jules Verne ou encore George Orwell.
En décembre 1980, la Hong Kong and Shanghai Bank n?a pas encore pris la place de la Mercantile, dans le beau bâtiment, faisant la transition, sinon le transept, entre la rue, la populeuse Chaussée et la grande nef de cette cathédrale mi-végétative, mi-routière de notre Place d?Armes, menant à l?Autel du gouvernement.
La section informatique ne se trouve pas dans le bel immeuble, ayant abrité la Banque de Maurice d?Adrien d?Epinay, la banque mise sur pied, au début des années 1830, grâce aux indemnités britanniques, versées aux propriétaires d?esclaves, d?origine française pour la plupart, et que d?autres Mauriciens et négociants anglais, dont un certain James Blyth, contreront en créant, en 1838, la Mauritius Commercial Bank Ltd, avec des fonds peut-être plus propres. La visite du parc informatique a lieu à Curepipe.
Emmanuel Juste avoue son trac. Un responsable de la section informatique, M. James Manargadoo, l?a convié à une visite destinée à une quinzaine de jeunes des deux sexes, venant de différents collèges des Hautes Plaines-Wilhems. Il entre dans une salle froide, propre, nette, aseptisée, climatisée, bien sûr, bien qu?on soit à Curepipe. Le trac est de mise quand on entre ainsi de plain-pied dans le futur. Pour ne pas paraître trop candide, Emmanuel s?est documenté précédemment. Il sait, pour avoir lu ?Le Point? et ?Le Nouvel Obs? que, dans les années 1970, des contestataires états-uniens déchargent leur colt sur des ordinateurs, se trouvant sur leur route, conformément aux plus expéditives traditions du Far-West américain. Ils tiennent l?ordinateur responsable de la guerre au Viêt-nam. Le fiston Bush devrait se tenir sur ses gardes. En 1980, à Toulouse, des maniaques incendient les locaux de Philips Informatiques et C.H. Honeywell Bull. Il sait que les membres de cette nouvelle race humaine, les informaticiens, se prémunissent contre les assauts de la folie et de la peur qu?engendre l?ignorance, en dupliquant et même en tripliquant les données confiées à l?ordinateur. Il sait que de simples traces de doigt suffisent parfois pour rendre illisibles une masse d?informations. L?ordinateur est un Titan aux pieds d?argile.
Emmanuel présente, à ses lecteurs, l?ordinateur comme une machine à lutter contre le temps. Il devient la mémoire et le cerveau de notre monde, de notre temps. Demain, il commandera des usines, des navires, des avions, la circulation automobile, le flux monétaire, les autoroutes de l?information, etc. En 1955, un simple ordinateur remplissait une salle à lui tout seul. En 1980, il tient déjà sur une pastille, un ?chip?, plus petite que l?ongle d?un auriculaire.
La Mercantile Bank présente, à ces invités collégiens, ses ordinateurs de la 3e génération, un ICL 2903. Il sert, entre autres, à calculer, au moment opportun, les intérêts des comptes d?épargne. Avant lui, cette opération mobilisait, pendant tout un mois, une vingtaine d?employés ayant la bosse des mathématiques. L?ordinateur boucle l?opération en quelques heures, sans erreur possible sauf s?il se met à déconner.
L?équipage du navire informatique se compose d?une quinzaine de programmateurs, d?opérateurs, de préposés pour la saisie des documents. Le commandant de bord est le Data Processing Manager. L?ordinateur avale des données de toutes sortes, les digère, les classe, les enregistre pour qu?elles soient fin prêtes à être utilisées et prises en considération, au moment voulu. A l?autre bout de la chaîne, l?imprimante publie sur du papier, mais à une vitesse qui aurait fait rêver Gutenberg, tous les rapports dont elle est capable. L?ordinateur bosse sans arrêt de sept à deux heures du matin. L?équipage se relaie, à raison de trois rotations par 24 heures. On estime que les meilleurs opérateurs font 17 000 touches à l?heure. Cinq touches à la seconde. Quel séducteur cet ordinateur ! Don Juan et Casanova peuvent aller se rhabiller.
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