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Paix amère à Sarajevo

26 novembre 2005, 20:00

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C?est murmuré comme un secret à Sarajevo, même s?il y a des années que cela plane dans les esprits et forge des conversations. C?est un secret de Polichinelle, et pourtant indicible. C?est pourtant un sentiment très répandu : la guerre, c?était mieux que la paix !

Dix ans après la fin de la guerre de Bosnie-Herzégovine, ce sentiment presque inavouable illustre le gouffre dans lequel beaucoup de Sarajéviens estiment être tombés. Il souligne la perte d?identité du pays divisé, la perte d?énergie dans la ville sinistrée. « C?est con de dire ça comme ça, tente Atko Glamocak, le comédien le plus en vogue de Sarajevo, et directeur de l?Académie des arts scéniques, mais voilà, la guerre c?était beaucoup mieux que cette paix, à part les tueries. La guerre sans les tueries, ce serait merveilleux. »

Ce qui n?est un secret pour personne en revanche, c?est l?opposition des Sarajéviens à l?accord de paix de Day-ton. Pour ces Sarajéviens tolérants et bohèmes, souvent nostalgiques de la fédération yougoslave et donc décalés dans le paysage sanglant de l?ex-Yougoslavie des années 1990, autant la guerre fut un acte de résistance inouïe, autant la paix daytonienne est un renoncement misérable. Vladimir « Vlado » Sarzinski, attablé au café Avlija devant un plateau de viande fumée et de fromage de Travnik avec son ami Eso, affirme également, d?une voix aussi discrète que déterminée, que « la guerre, c?était le bon temps ».

Tous deux ont été snipers de l?armée bosniaque. « Je n?échangerais les années de guerre pour rien au monde, confie Eso. Ce sont les dix dernières années qui sont un problème. » Les deux tireurs d?élite, qui n?ont plus touché à un fusil depuis l?accord de paix, se sont, comme Atko le comédien, forgé une identité dans la guerre autrement plus forte que celle de leur vie d?aujourd?hui.

Après le combat, la résistance, après le flamboyant esprit de survie et de solidarité qui tenaillait Sarajevo à l?époque du siège, cette « vie normale » d?après-guerre leur paraît affreusement dépourvue de sens, dans un pays où les vainqueurs sont les nationalistes et les criminels. Un pays sans souffle, sans flamme.

Une structure profondément bouleversée

« C?est un sentiment qui peut apparaître étrange, voire malsain, mais il faut comprendre que pendant la guerre, tout était possible. Même assiégés, bombardés, affamés, nous nous sentions forts, plus forts que jamais, raconte Irma, professeur de lettres. Vous pouviez aussi vous sentir un résistant, un héros. Moi, je suis fière d?être restée à Sarajevo, et fière d?avoir contribué, à ma manière, à la survie de Sarajevo. » Atko Glamocak partage cet avis. « C?est un privilège d?avoir été ici pendant la guerre, d?avoir été un Sarajévien assiégé. » Pendant le conflit, le comédien a mis en scène et joué des pièces de théâtre dans des salles glaciales, éclairées à la bougie.

Il a rencontré sa future femme dans la troupe qui avait monté la comédie musicale Hair, où elle chantait. « J?avais une énergie du diable, je sortais chaque nuit malgré le couvre-feu, les bombes et les tirs, alors qu?aujourd?hui j?ai tendance à rester enfermé chez moi. Les gens ont perdu le sens de la solidarité, ils regardent le voisin avec méfiance, avec jalousie. Pendant la guerre nous avons souffert mais nous avons aussi beaucoup ri, chaque jour, chaque nuit, alors qu?aujourd?hui les sentiments dominants sont la tristesse et la frustration. »

Outre le pays divisé, avec ses deux entités et ses trois territoires distincts, ses trois présidents, ses trois gouvernements et sa centaine de ministres, qui rivalisent le plus souvent d?incompétence, quand ce n?est pas de corruption, outre la

situation économique et sociale catastrophique, avec un taux de chômage de 40 %, des salaires et des pensions de misère, outre un système éducatif qui sépare les enfants dans une même école selon des critères ethniques et leur apprend la haine de l?Autre, outre un pays qui reste, dix ans après Dayton, dirigé par les trois partis nationalistes qui l?ont mené à la guerre puis à cette paix amère, il y a, à Sarajevo, un doute sur le fait que la ville chérie d?avant-guerre ait survécu.

« Sarajevo a perdu sa caractéristique cosmopolite, sous la pression des réfugiés des campagnes », pense Zlatko Dizdarevic, l?ancien éditorialiste d?Oslobodenje, le journal sarajévien du siège, devenu diplomate. Ce constat, tous les Sarajé-viens le font, et en ressentent de la tristesse, voire de la colère.

La structure de la population de la capitale bosniaque, qui est passée de 600 000 personnes avant guerre à environ 450 000 aujourd?hui, a été profondément bouleversée. Beaucoup, sans doute plus de la moitié des Sarajéviens, partis juste avant ou pendant la guerre, ne sont jamais revenus, sauf pour des vacances ou pour vendre leur appartement, tandis que les villageois musulmans chassés des campagnes par les armées serbe et croate durant les opérations de purification ethnique des territoires conquis sont arrivés.

Ils sont surnommés les papak, les « ploucs », n?ont pas « l?esprit sarajévien », et ne comprennent souvent pas pourquoi un Sarajévien serbe ou croate devrait rester dans un appartement qu?ils revendiquent au lieu d?être chassé à son tour.

Alors les Sarajéviens de souche se replient sur ce que Zlatko Dizdarevic appelle le « petit cercle », c?est-à-dire « le café de quartier et les amis, les voisins. On va au restaurant et au café. On mange, on boit et on baise, note Atko Glamocak. Le problème de Sarajevo est qu?on ne fait que ça. »

Il y a au moins quatre catégories de Sarajéviens aujourd?hui : ceux qui n?ont jamais quitté la ville, et dont la caractéristique identitaire forte restera d?avoir vécu le siège ; ceux qui étaient là avant la guerre, qui ont fui à l?étranger et qui sont revenus ; ceux qui étaient là avant la guerre, qui ont fui de l?autre côté de la ligne de front, dans le camp ennemi, et qui sont revenus ; et les nouveaux Sarajéviens, ceux qui habitent la ville depuis moins de dix ans, réfugiés des campagnes.

La création artistique résiste le mieux

Dans ce paysage sinistré, c?est la création artistique et la vie culturelle qui résistent le mieux. « C?est un phénomène. La créativité est exceptionnelle par rapport à la situation politique, économique et sociale, constate Srdan Dizdarevic, le président du Comité Helsinki pour les droits de l?homme. C?est une tradition sarajévienne qui existait du temps de la Yougoslavie et qui n?a pas été interrompue par la guerre. »

« Je crois que la culture n?a pas été éliminée justement parce que les politiques ne s?y intéressent pas », enchaîne Zlatko Dizdarevic, très hostile à la construction politique du pays, et qui pense que tous les domaines concernés par Dayton, donc par les trois partis nationalistes, sont plus ou moins minés. « L?absence d?intérêt des dirigeants bosniaques pour la vie culturelle lui a permis d?échapper plus ou moins aux manipulations politiques et financières », poursuit-il.

Une création artistique intense, qui ne va pas sans heurts. Le succès cinématographique du moment, Go West, d?Ahmed Imamovic, a suscité un débat très violent un an avant sa sortie, dès que des nationalistes et religieux musulmans ont appris que le film allait raconter une histoire d?amour homosexuelle entre un Musulman et un Serbe pendant la guerre.

Une aventure similaire aurait pu arriver au sein d?une autre communauté, le rejet de l?homosexualité étant très fort partout. « C?était hystérique, raconte Ahmed Imamovic. Les attaques sont surtout venues de journalistes conservateurs. L?un d?entre eux a écrit que ? si un juif avait raconté l?Holocauste comme Imamovic traite le sujet du génocide des Musulmans bosniaques, le Mossad s?occuperait de lui ?. Un appel direct au lynchage. »

Ahmed Imamovic évoque aujourd?hui, comme tous les Sarajéviens, « la disparition, peut-être momentanée, de l?esprit de Sarajevo ». Il parle aussi de « ces familles bosniaques où l?on préfère avoir un criminel de guerre plutôt qu?un gay ».

Senad Hadzifejzovic, le présentateur des nouvelles télévisées pendant la guerre sur Télévision Sarajevo, aujourd?hui animateur d?un entretien politique hebdomadaire sur la chaîne Hayat, se plaint de cette « question de mentalité ». « Les politiques sont nuls. Présidents, ministres, ils devraient être rétrogradés en cinquième ligue. Et c?est de pire en pire d?année en année, dit-il. Mais l?opinion publique n?est guère mieux. J?ai tenté de faire une émission avec des jeunes talents bosniaques de retour de cinq ou dix ans à l?étranger, intelligents, diplômés et prêts à servir leur pays. Eh bien, pas un seul d?entre eux n?a reçu le moindre coup de fil. Personne n?a songé à les encourager, à les employer. C?est déplorable. »

Maladies, suicides et dépressions

Jovan Divjak, seul général serbe de l?armée bosniaque, aujourd?hui président d?une association venant en aide aux orphelins de guerre, croit aussi que « la ville est triste ». « En Bosnie, si tu n?appartiens pas à un des trois partis nationalistes, tu es seul, sans droits, sans voix. Ce système a été mis en place par la guerre, puis par Dayton, et reste soutenu par la communauté internationale. Moi, un Serbe sarajévien et antinationaliste, ne suis rien à Banja Luka (« capitale » de la République serbe), puisque j?ai combattu l?armée serbe, et ne suis politiquement rien à Sarajevo. Heureusement, j?ai l?amour des citoyens croisés chaque jour dans la rue, des anciens combattants, et des femmes bien sûr », dit-il en riant.

Le journaliste et écrivain Ozren Kebo a constaté que « beaucoup de survivants du siège sont morts dans les cinq années qui ont suivi la guerre ». Maladies, suicides, dépressions. Il croit pourtant que « Sarajevo a sauvé son âme, puisqu?elle vit sans haïr ». « La haine est un sentiment vigoureux partout sur la planète, mais pas à Sarajevo, et j?aime ça, affirme-t-il. Mais la ville est blessée. Tout le monde est déçu par la paix parce que, pendant la guerre, nous avions une vision très romantique, très idéaliste de la paix. Or l?après-guerre s?avère être réellement douloureux et compliqué. »

L?ancienne cité olympique yougoslave, qui croyait incarner pour l?éternité des valeurs de tolérance, panse encore ses plaies. Sarajevo est restée multiethnique dans l?esprit, mais Dayton encourage la division. La ville reste un îlot très singulier dans le paysage ex-yougoslave. Un îlot de nonchalance.

@ 2 005 Le Monde ? Rémy OURDAN ? Distribué par The New York Times Syndicate

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