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Requin, le mythe qui tue
Seul au milieu des requins. Une situation que tout plongeur a imaginée au moins une fois. Éric Chabane, lui, l?a vécue. La scène se déroule dans le sud de l?île, lors d?une partie de pêche sous-marine avec un ami. Alors qu?ils sont en surface, prêts à regagner le rivage avec leur butin, les deux chasseurs se retrouvent entourés par une dizaine de requins.
Des galapagos probablement, ?dont certains devaient mesurer plus de 2,50 mètres?. Dans ce genre de posture, il n?y a qu?une seule attitude à adopter : ?faire face?, ?ne jamais leur tourner le dos?. Et surtout ?aller sur eux pour leur montrer qui c?est le patron?.
<B>?A un moment, j?étais terrorisé?
En général, ça marche. En général seulement. Car cette fois, les squales adoptent un comportement bizarre. Excités par la vue des poissons tués, ils ne lâchent pas d?une palme les deux plongeurs, deviennent de plus en plus ?insistants?. ?A un moment, au milieu de tout ça, j?étais terrorisé?, avoue Éric Chabane.
Pendant les 45 minutes que dure la scène, le plongeur garde un doigt sur la détente, un ?il sur le troupeau. Et tente de rester calme : ?Tirer quand ils sont aussi nombreux, je ne sais pas ce que ça peut faire et j?ai pas envie de le savoir.? Les deux chasseurs parviennent finalement à regagner le platier, sains et saufs. Conclusion ? ?Une belle frayeur.?
Mais pas de quoi refroidir Éric Chabane : ?Une semaine après, j?étais à l?eau?. Il dit cela sans forfanterie, avouerait même plutôt une certaine appréhension dans ce genre de face à face. Seulement, depuis près de vingt ans qu?il plonge à la Réunion, le chasseur totalise une vingtaine de rencontres avec les squales. Forcément, ça aide.
Du coup, quand il rencontre un requin bouledogue par 25 mètres de fond, Éric Chabane sait qu?un minimum de prudence s?impose. Qu?il faut éviter de l?énerver. Et ne jamais porter un poisson mort à la ceinture. Sinon, ?c?est comme les petits chiens? : ça leur donne faim. Pour le reste, ?le mythe du requin qui va se cacher derrière un rocher et qui saute sur tout ce qui bouge, il faut arrêter.?
A la différence des plongeurs en bouteilles, qui émettent du bruit avec leurs bulles et fréquentent souvent les mêmes sites, les chasseurs sous-marins sont sans doute les mieux placés pour observer le grand prédateur.
A trente mètres de fond, dans un silence absolu, il n?est pas rare que la rencontre se produise. Pour autant, tous l?affirment, les comportements agressifs vis-à-vis de l?homme sont rarissimes. ?Il y a beaucoup plus de chances à la Réunion d?avoir un accident de voiture que de se faire attaquer par un requin?, constate Éric Chabane.
<B>?Il s?est retourné pour me regarder?
A condition de respecter quelques règles de sécurité : éviter de se mettre à l?eau après de fortes pluies, aux premières heures du jour et avant la tombée de la nuit, à la sortie des ravines... Il y a trois semaines, Antoine Rodulfo s?est fait chaparder un thon banane par un requin bouledogue dans la baie de Saint-Paul.
Événement ?extrêmement rare? dans une carrière bien remplie. Car à 65 ans, l?actuel président du comité de pêche sous-marine de la Réunion a vu certainement plus de sacs en plastique sous l?eau que de squales dévoreurs d?hommes. ?C?est vrai, on en parle de plus en plus, mais ce n?est pas pour cela qu?il y en a plus?, résume-t-il.
Chahuté une seule fois en 35 ans de chasse sous-marine par un ?très gros requin marteau?, Antoine Rodulfo sait que dans l?eau, territoire du grand prédateur, tout peut arriver. En même temps, il constate que la plupart des attaques sont dues ?à des imprudences?. Et qu?il y a à la Réunion ?de plus en plus de surfeurs?.
Faut-il chercher un lien de cause à effet entre le développement des activités nautiques sur l?île et l?augmentation des attaques ces vingt dernières années ? Sans doute. La démonstration mathématique est de toute façon imparable.
A cela s?ajoute, pour Firmin Mussard, médecin et chasseur sous-marin expérimenté, une particularité locale, ?facteur d?attaque essentiel? : la turbidité de l?eau. Aveuglé, le squale aurait alors tendance à croquer n?importe quoi.
A contrario, les rencontres en eau claire sont l?occasion de face à face sans doute aussi intrigants pour l?homme que pour l?animal. L?une d?elles fut pour Firmin Mussard inoubliable. ?J?étais posé sur le fond, raconte-t-il, en position d?agachon, quand tout d?un coup, je vois dans mon champ visuel un nuage de petites carangues jaunes autour d?un rocher... qui se déplaçait. C?était la tête d?un requin bouledogue ! Il est passé devant moi, à trois mètres, il s?est tourné pour me regarder. J?ai vraiment eu l?impression de voir un autobus. Et puis il est reparti?.
En Nouvelle-Calédonie, où il vit désormais, le chasseur observe que si les requins sont plus nombreux qu?à la Réunion, il n?y a là-bas ?aucune psychose?. Au contraire, ?le requin est considéré comme un animal familier.? Question de culture sans doute. Peut-être aussi de communication. ?Le silence, les non-dits, suscitent beaucoup plus de peur qu?autre chose, constate Firmin Mussard. Il vaudrait mieux communiquer à la sud-africaine, donner des informations au public et mettre en place une signalétique claire sur les risques existants?.
Un point de vue que partagent aujourd?hui de plus en plus de professionnels de la mer. Guy Gazzo, instructeur en apnée et en plongée sous-marine, 40 ans de pratique à la Réunion et ?aucun problème avec les requins?, en fait partie. ?On demande aujourd?hui une communication où l?on voit le requin, explique-t-il. La mer n?est pas plus dangereuse ici qu?ailleurs.? Après tout, ?c?est comme en Camargue où il y a des taureaux.? Suffit d?être prévenu...
<B>Jean-Benoît BEVEN BUNFORD</B>
Clicanoo.com
MAUVAISE PUB
?Les gens ne vont plus dans l?eau?</B>
■ Il y a des mots qu?elle aimerait ne plus entendre. Pour Jocelyne Lauret, présidente du Comité du tourisme de la Réunion (CTR), la seule évocation d?un projet d?article sur les requins est déjà en soi ?une catastrophe?. Depuis la diffusion, en juin dernier, d?un reportage du magazine ?Thalassa? sur la présence des squales à la Réunion, une véritable psychose se serait emparée des touristes. Conséquences : une ?très légère baisse de la fréquentation?. Mais surtout, ?les gens ne vont plus dans l?eau?, s?alarme-t-elle. D?après le compte rendu d?une réunion organisée le 15 septembre avec les professionnels de la mer, les répercussions sur l?économie des entreprises de loisir marin seraient ?désastreuses?. En première ligne, les clubs de plongée, qui n?arriveraient plus à remplir leurs bateaux. Certains fonctionneraient même ?à perte?. Du coup, le CTR envisage d?organiser un nouveau plan de communication visant à promouvoir les activités marines. ?Nous allons accentuer dans nos visuels l?aspect mer?, confirme Jocelyn Lauret. Parallèlement, les acteurs du tourisme devraient être informés sur les risques d?attaque de requin à la Réunion afin de mettre fin ?aux mauvaises informations diffusées?.
DÉCOUVERTE SCIENTIFIQUE
<B>Requins blancs en Nouvelle-Calédonie</B>
■ A la grande surprise des scientifiques, des requins blancs ont été récemment repérés dans les eaux de Nouvelle-Calédonie. En août, dans le lagon sud de l?île, une océanographe et son équipe ont ainsi pu observer pendant plusieurs minutes un requin blanc d?un peu moins de quatre mètres qui tournait autour du bateau. Depuis, deux autres squales de la même espèce ont perdu au même endroit la balise que des scientifiques néo-zélandais leur avaient posée dans le dos. ?Les grands blancs de sont pas considérés comme des espèces tropicales, bien qu?on en ait déjà aperçus en Nouvelle-Calédonie, à Hawaii et à Madagascar?, a commenté un des responsable de ce programme. A la Réunion, le héros des ?Dents de la mer? n?a en revanche jamais été observé. Seules cinq espèces de requins sont qualifiées de dangereuses compte tenu de leur taille et de leur régime alimentaire : le requin tigre, le requin blanc, le requin bouledogue, le requin bleu, et le requin longimane. Cependant, comme pour tous les prédateurs, quasiment n?importe quel requin de plus d?un mètre est potentiellement dangereux. Toutefois, le nombre d?accidents est extrêmement faible : entre 57 et 78 attaques non provoquées par an dans le monde entier. Dans les années 90, 12,7 % ont eu des conséquences mortelles contre 8,9 % de 2000 à 2004.
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