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A tale of two monopolies
<B>par Mahmood Cheeroo, </B> <I>Secrétaire Général de la Chambre de commerce et d?industrie de Maurice</I>
<B>● Le monopole privé, un péché ?</B>
Comme le péché originel, le monopole est associé dans notre inconscient à la culpabilité, à la transgression des normes, au fruit défendu. Pourtant l?origine de ce terme vient de deux mots grecs anodins, ?monos? qui signifie seul et ?polein? qui se traduit par vendre. Le seul ou l?unique ne peut constituer une tare sinon on ne pourrait expliquer l?adhésion de milliards de personnes de la planète aux religions monothéistes ou encore l?acceptation quasi générale de la monogamie. S?il n?y a pas problème avec ?monos?, le mal ne peut venir que de ?polein?. Ou de la rencontre de deux termes.
<B>● En fait, c?est bien plus compliqué que ça</B>
L?action ?vendre? a comme support des vendeurs ou des marchands et par extension un marché. Et les marchands depuis la nuit des temps sont l?objet des préjugés qui trouvent leurs racines dans les pratiques condamnables qui ont jalonné le développement du commerce (violence, spoliation, échange inégal) pendant des siècles. Même si aujourd?hui il y a une large reconnaissance que le commerce est non seulement partie intégrante de la vie économique mais qu?il est le maillon incontournable qui permet l?acheminement des technologies, des produits et des services partout dans le monde, rendant possible le développement des entreprises et l?amélioration du bien-être des individus. Cependant il n?a pas réussi à se débarrasser entièrement dans la conscience populaire de l?image négative qui lui est associée depuis ses origines.
Il est vrai qu?au fil du temps, des grands penseurs ou des mouvements populaires ont entretenu cette méfiance vis-à-vis des marchands. Ainsi le fait que Jésus a chassé les marchands du temple continue à nous interpeller deux mille ans après. Ou encore le fait que dans la théorie marxiste, à laquelle se sont abreuvés bien d?activistes des ONG (Organisations non gouvernementales) et des mouvements socialistes, le commerce n?est pas considéré comme ajoutant de la valeur dans la chaîne de production, mais véhicule un caractère parasitaire. La littérature a aussi contribué à entretenir une certaine image négative du commerçant. Puisque nous parlions plutôt de Shakespeare, rappelons-nous de Shylock du Marchand de Venise.
Si le marchand souffre déjà au départ d?un certain déficit de confiance, son activité de vendre (polein) étant sujette à des interrogations, le fait qu?il puisse l?exercer tout seul (monos) sans contrainte aucune (car contrôlant tout le marché) le rend coupable avant même d?être jugé sur ses actes. Le bénéfice du doute lui est refusé d?office. C?est en cela que le monopole commercial privé, quels que soient ses origines ou ses effets réels, est dans l?inconscient populaire un péché par définition.
Il est vrai que les théoriciens de l?économie du marché ou de l?économie libérale n?ont jamais pu démontrer de manière indiscutable que le fonctionnement de l?économie du marché ne génère pas des situations de monopole et que si les opérateurs économiques se trouvent dans cette situation, ils n?auraient pas de pratiques abusives. De ?la main invisible? d?Adam Smith à la théorie néo-classique jusqu?à la mathématisation extrême de l?économie politique, qui a permis à certains de décrocher des prix Nobel d?économie (savez-vous que ces prix ne sont pas des vrais ?Nobel ?), il y a eu certes une progression extraordinaire de la compréhension du fonctionnement de l?économie du marché (et en parallèle sa légitimation). Mais certains de ses dysfonctionnements, dont les pratiques monopolistiques, restent toujours à expliquer.
Et comme les médias ont tendance à mettre l?accent sur le négatif, l?excessif et le hors normes (le cas récent de Microsoft, par exemple), ils perpétuent le sentiment que les marchés ne fonctionnent pas et élèvent leurs dysfonctionnements, qui font l?exception, en règles du système.
En effet la mondialisation, l?ouverture des frontières et des esprits et l?accès à l?information rendent chaque jour les marchés plus concurrentiels, les positions dominantes plus fragiles et les abus découlant des situations de monopole plus aléatoires. En plus, les décideurs politiques responsables des économies de marché ont mis en place au fil des ans, des instances indépendantes de régulation du marché qui ont pour mission d?empêcher l?émergence des structures de monopole et de s?attaquer aux pratiques abusives qui pourraient découler des positions dominantes (des parts de marché jugées excessives).
Le péché du monopole devient de plus en plus virtuel car dans la réalité des marchés, son accomplissement devient chaque jour plus difficile. Et les anges gardiens se trouvent investis de pouvoirs toujours plus étendus pour combattre le péché. Paradoxalement cette escalade nourrit de plus belle l?inconscient populaire : le monopole devient le péché absolu dans le monde économique.
<B>● Le monopole de l?émotion et de la légitimation, une vertu ?</B>
Dans l?imaginaire collectif puisque le monopole a été érigé en mal, il faut nécessairement trouver le bien pour le combattre, tant l?opposition bien-mal est ancrée dans notre subconscient depuis des millénaires. Et pour contrer ce mal, nous avons accepté de manière inconsciente l?émergence d?un autre monopole : celui de l?émotion et de la légitimation. Capitalisant sur l?émotion des masses, certains pouvoirs politiques se sont arrogé le monopole de la légitimation pour combattre le marché et les marchands. C?est ainsi que naquit le communisme. N?oublions pas la devise première de ce dernier : ?De chacun selon ses moyens à chacun selon ses besoins.? C?est sur la base de cette devise que furent légitimés tous les excès du monopole d?Etat soviétique et chinois et d?autres expériences similaires en Afrique, en Asie et ailleurs.
L?échec du modèle soviétique et des tentatives similaires ailleurs pendant que l?économie de marché connaît son développement le plus spectaculaire a fait reculer la vision manichéenne bien-mal dans l?économie. Du coup toute tentation de conférer au pouvoir politique le monopole de la légitimation du combat contre le mal économique se trouvait considérablement freinée.
Déjà la concentration du pouvoir politique était considérée comme un monopole indésirable. Les mots de Lord Acton, ?Power corrupts and absolute power corrupts absolutely?, trouvaient un large écho dans les systèmes politiques libéraux. À côté du multipartisme se mettait en place tout un système de ?checks and balances? (chambre haute et chambre basse, système judiciaire indépendant, référendum, ?) pour éviter tout monopole du pouvoir politique.
C?est dans cette mouvance que, face à certains dysfonctionnements du système capitaliste, dont les monopoles, la tendance a été de mettre en place des instances indépendantes. Ainsi virent le jour des institutions comme l?Office of fair trading et le Panel of take-overs and mergers en Angleterre, l?Office de la concurrence en France, les ?Anti-trusts commissions? aux États-Unis et d?organismes similaires ailleurs.
Ce délicat équilibre entre la raison et l?émotion (n?en déplaise à Jurgen Habermas) qui à prévalu pendant presque 50 ans, se trouve remis en question par le processus d?intégration de l?économie du marché au niveau planétaire, phénomène plus connu comme la mondialisation. Les conséquences négatives de ce processus sur des groupes sociaux et économiques à travers le monde ont suscité des réactions diverses, y compris sur le fonctionnement du marché international. Et en première ligne, on trouve le mouvement altermondialiste. En remettant en cause les valeurs véhiculées pour le fonctionnement du marché international, ils ne raisonnent pas seulement en termes économiques. Ils ramènent le débat sur le terrain de l?émotion où ils ont un avantage certain. Comme le dit Xavier Delacroix, président de l?Association française des conseils en affaires publiques, dans un récent article dans le journal Le Monde intitulé Le capitalisme face à la stratégie de l?émotion : ?Nous ne sommes pas ici dans l?évanescent, ni le possible, mais bien dans le concret de campagnes où la société civile joue sur le registre désormais cardinal de notre temps : l?émotion. Des noces de la démocratie d?opinion et du capitalisme, où l?image est devenue un actif stratégique, est, en effet, né un syllogisme redoutable : l?émotion mobilise et la mobilisation fait peur.? Donc l?émotion fait peur. Dans le même article M. Delacroix ajoute : ?on doit d?abord constater que la principale force du mouvement altermondialiste est qu?il dispose du monopole de la légitimation dont ont, jusqu?ici bénéficié les institutions traditionnelles, publiques et privées.?
Du coup cette cristallisation de l?émotion autour des ONG déplace le débat dans la rue et menace à la fois les entreprises, les institutions et le pouvoir politique. Et les risques d?un retour vers les fantasmes du passé sur le clivage bien-mal deviennent bien réels.
Dans les régimes capitalistes développés, les réactions des divers acteurs économiques et sociaux ont été à la mesure des risques. Les entreprises ont entamé un dialogue avec les ONG et ont épousé certaines de leurs valeurs en matière de bonne gouvernance (engagement en matière de respect de l?environnement, de responsabilité sociale ou encore dans l?investissement socialement responsable). De même les gouvernements revoient leur politique économique, commerciale et sociale pour répondre aux attentes de la société civile. Ou encore les institutions de régulation ou celles responsables des normes s?adaptent aux nouvelles exigences de l?éthique sociale.
Il est vrai qu?en ce faisant, les différents acteurs s?adaptent au nouvel environnement pour ne pas disparaître. Mais de manière plus importante, ils refusent le monopole de l?émotion et de la légitimation. Car ils savent que loin d?être une vertu, ce monopole, comme celui du monopole d?Etat du communisme, est capable de mener aux pires résultats.
<B>● Que faire à Maurice ?</B>
À Maurice nous avons un double handicap. D?un côté, l?étroitesse du marché, alliée au niveau de protection du marché intérieur pour un éventail de produits, crée les conditions objectives beaucoup plus prononcées qu?ailleurs pour l?émergence des monopoles et des positions dominantes.
Et pendant longtemps des monopoles de fait ont effectivement caractérisé le paysage commercial mauricien. Il est vrai que la libéralisation du commerce domestique et l?abaissement des barrières tarifaires pendant les deux dernières décennies ont contribué à rendre le marché local beaucoup plus concurrentiel. Malgré ce développement la perception populaire des dysfonctionnements du marché est beaucoup plus prononcée qu?ailleurs, alimentée continuellement par une dépréciation de la monnaie locale et de l?inflation importée. Non seulement les monopoles et autres opérateurs en positions dominantes, mais même les opérateurs en situation de concurrence ne sont pas encore des citoyens au-dessus de tout soupçon. Le péché originel est loin d?être lavé.
De l?autre côté, en l?absence des instances de régulation vraiment indépendantes du pouvoir politique et des ONG fortes, le monopole de l?émotion et de la légitimation se trouve concentré entre les mains du pouvoir politique. À tel point que ce dernier se trouve seul investi, dans la conscience populaire de la défense du social. Comme le dit souvent un rédacteur en chef d?un hebdomadaire, pour les Mauriciens, le gouvernement est ?ou même papa ou même mama?.
La vision manichéenne prend ici des proportions inquiétantes et peut mener aux pires dérapages, surtout si elle est agrémentée d?une fracture sociale basée sur l?éthnicisme. Nous venons d?être les témoins d?un petit échantillon de l?effet de cette double polarisation : l?intervention du gouvernement dans le commerce du lait en poudre sur le marché local. Le pouvoir politique ne s?est pas seulement contenté d?intervenir dans un secteur concurrentiel (14 opérateurs) pour fixer des marges commercialement déraisonnables ; il est resté de marbre pendant des mois malgré la démonstration par les opérateurs que cette décision mettait en danger tout le secteur (licenciements, entreprises menacées de faillite, arrêts d?opération) et ne pouvait profiter à long terme aux consommateurs (le recours à l?intervention d?une entreprise étatique dans le secteur n?ayant pas donné des résultats probants). Pendant ce temps, les médias se faisaient l?écho de la grande satisfaction des consommateurs, qui applaudissaient à tout rompre ! Rien d?étonnant. Dans la conscience populaire, les opérateurs étaient coupables avant d?avoir pu se défendre et le pouvoir politique avait forcément raison car dépositaire du monopole de l?émotion et de la légitimation.
Il est urgent de transformer les structures locales pour combattre tous les monopoles. D?abord, les entreprises, puisqu?elles souffrent d?un déficit d?image, doivent communiquer davantage pour expliquer la normalité de leurs opérations dans une économie de marché. Plus encore, elles doivent embrasser les nouvelles normes de gouvernance, de transparence et d?éthique sociale, comme leurs consoeurs des économies de marché développées. C?est à ce prix seulement qu?elles arriveront à briser le monopole de l?émotion contre elles.
Ensuite il faut mettre au plus vite en place des instances indépendantes de régulation du marché (la loi pour mettre en place l?Office of fair trading? et le ?Competition tribunal? a déjà été votée) afin d?enlever du pouvoir politique toute velléité d?un interventionnisme surfant sur la vague de l?émotion.
Il faut enfin encourager les ONG à être davantage l?expression du sentiment populaire, empêchant ainsi au pouvoir politique de s?arroger le monopole de la légitimation.
Dans l?intérêt de notre développement économique et social futur, il est grand temps de mettre fin à la vision manichéenne du monopole, qui est péché entre les mains des uns et vertu entre les mains des autres.
C?est le sens de cette fable sur les monopoles.
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